Liturgie et pandémie : s’adapter face à un provisoire qui dure.

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Passée la stupeur face à un arrêt soudain des célébrations avec assemblée, prêtres, diacres, consacrés et laïcs ont innové pour maintenir une communion ecclésiale durant le confinement.Le P. Jean-laurent Martin, responsable du service diocésain de pastorale liturgique et sacramentelle revient sur quelques unes de ces initiatives. Il évoque aussi certains défis à relever pour l’église à l’issue de cette crise.

Lors du confinement du printemps, l’impact sur les célébrations a été immédiat et inédit. Passée la sidération, quelles sont les premières questions ou défis qui se sont posés à vous ?

P. Jean-Laurent Martin : Comme chacun, nous avons été pris au dépourvu par la décision inédite du confinement et la suspension des cultes en présence d’assemblée. Cette décision venait au moment où une nouvelle équipe pour le Service de Pastorale Liturgique et Sacramentelle du diocèse devait se mettre au travail. En effet, Mgr Ricard avait choisi de me transmettre avant son départ la responsabilité du Service, jusque-là coordonné par Jean-Marie Despeyroux. Avec le frère Jean-Clément Guez et Michèle Clavier pour une nouvelle coordination, nous étions donc en train de constituer une équipe, tout en attendant de rencontrer notre nouvel archevêque Mgr James à peine installé quelques semaines plus tôt.


Au-delà de la stupeur première, il nous a semblé essentiel de pouvoir accompagner les diocésains de Bordeaux dans leur prière face à la pandémie qui se généralisait. Pour demeurer en Église pendant tout le premier confinement, nous avons récité la prière diocésaine écrite pour faire face en ce temps de Covid. Pour honorer le Jour du Seigneur, le dimanche, nous avons proposé des célébrations domestiques permettant à tous, seul ou en famille, de prier. Depuis les origines, le dimanche reste le jour et le cadre privilégié de la prière de toute l’Église. Je pense en particulier aux martyrs d’Abitène (en 304) qui, face au proconsul leur demandant pourquoi ils avaient transgressé l’ordre d’un rassemblement de chrétiens chez un habitant, répondirent ce qui allait devenir l’objet de leur condamnation à mort : « Sine dominico non possumus » (Sans le dimanche, nous ne sommes rien « nous ne pouvons rien »). Saint Ignace d’Antioche ne présentait-il pas également les chrétiens comme des personnes « vivantes selon le dimanche » (iuxta dominicam viventes) ? Une vraie respiration spirituelle face à toutes les réorganisations professionnelles ou scolaires cantonnant les rencontres sous le seul mode du télévisuel.


Comment les paroisses se sont-elles organisées ? Y a-t-il une diversité en termes d’initiatives (messes filmées, groupe de prière, etc..) ou une volonté d’harmonisation ? Quelles leçons tirez-vous de ce moment ?

L’adage fameux hérité d’Aristote rappelant combien « la nature a horreur du vide », on a vu apparaître, y compris dans ce domaine du spirituel, et selon les compétences des pasteurs ou des services diocésains, nationaux ou internationaux, une multitude de propositions en particulier numériques. Au-delà des limites évidentes de chacun de ces modes, montrant bel et bien la déficience qui était la nôtre, chacune de ces initiatives avait pour objet de maintenir le lien entre les fidèles d’un même mouvement, fraternité ou paroisse, lien encore plus difficile à conserver lorsque l’on habite dans le rural.

Un autre écueil fut de tenir dans la durée face à un provisoire qui, au fur et à mesure des semaines, s’est inscrit dans le temps. C’est ainsi que le Carême confiné s’est poursuivi avec le temps pascal puis maintenant avec le deuxième confinement. Des habitudes se sont ainsi mises en place pour certains (messes retransmises en vidéos suivies par 200 personnes mais vues ensuite, à la demande, par 2000) tandis que d’autres ont rapidement manifesté leur agacement face à ce mode de participation, saturés qu’ils étaient par la vidéo et le virtuel. D’où la proposition que nous avons faite des célébrations domestiques diocésaines.

Vous avez rapidement proposé une forme de célébration domestique pour chaque dimanche. Au-delà de cette initiative, quel rapport à la Parole et à la prière les catholiques de Gironde ont-ils pu expérimenter, selon vous, à travers cette crise ?

Ces célébrations domestiques (dont le nom a pu changer d’un diocèse à l’autre) m’ont personnellement fait réaliser le mode de vie ecclésial, en particulier par les rassemblements dans les lieux d’habitation, que fut celui de l’Église des premiers siècles. Ce mode de vie et de prière ne fut pas celui de quelques semaines ou mois, mais bien de siècles avant que les chrétiens puissent se rassembler. La conversion de l’Empereur Constantin au début du IVème siècle, puis sa décision de faire du christianisme la religion de l’Empire, ont mis fin aux persécutions : les chrétiens ont pu, alors, se rassembler en plus grand nombre.
Au-delà de cette première impression, et en relisant les messages d’enthousiasme et d’encouragement qui nous sont parvenus au cours de ces semaines, nous avons pu réaliser que ces propositions ont été bien accueillies, vécues et partagées.

Une tension est apparue à la fin du premier confinement, puis à nouveau au début du second confinement en novembre. Un clivage s’est même fait jour entre des catholiques revendiquant d’obtenir un retour rapide de l’Eucharistie avec assemblée en manifestant, et ceux appelant à respecter les mesures sanitaires tout en dialoguant avec les pouvoirs publics pour aboutir à une réouverture des cultes. Quelle réflexion vous vient pour dépasser les clivages et nourrir la foi des fidèles, prêtres, diacres, consacrés et laïcs, en sortie de cette crise ?

Depuis le premier confinement, la situation spirituelle de nos communautés a changé. La reprise des messes retransmises en vidéo, que l’on peut même « voir à la demande », si elle permet de maintenir vivant le lien pastoral et donne une image à toute la communauté, a montré également toutes ses limites, où la perspective de la seule retransmission audio ou vidéo ne suffit plus à nourrir les disciples du Christ. Tandis que certains disent être « saturés » de vidéos et ne manifestent pas le même intérêt qu’au premier confinement, d’autres au contraire en font aujourd’hui leur mode de « connexion » ordinaire à la communauté des croyants.

Malgré la créativité et les efforts déployés, il est normal que cette substitution de communion montre ses limites pour des communautés ecclésiales qui, précisément, se définissent par leur réunion. Le désir d’inscrire concrètement l’Eucharistie dominicale dans sa vie s’est exprimé massivement ainsi que les manifestations devant les cathédrales ou les référés liberté auprès du Conseil d’Etat le montrent. La privation de l’Eucharistie a engendré des souffrances et le virtuel n’a pas réussi à les contenir. La Commission liturgique au sein de la Conférence des Évêques de France et le travail du Service National de Pastorale Liturgique et Sacramentelle avec ses antennes régionales, vont permettre aux fidèles, par toute une série d’initiatives présentes (MOOC de la messe) ou à venir, de reprendre en main cette « expérience de Dieu » comme l’a souligné le cardinal Mario Grech, nouveau Secrétaire général du Synode des évêques.1

La découverte de la nouvelle traduction du Missel Romain sera, pour chacun, prêtres, diacres et laïcs, une opportunité, comme le souhaite notre archevêque, de redécouvrir par ce support la prière de l’Église et l’objet de sa communion : le « sens de la liturgie »

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1. Dans une interview publiée dans la Civiltà Cattolica, Mgr Grech a regretté que « dans la situation qui a empêché la célébration des sacrements, nous n’avons pas réalisé qu’il y avait d’autres façons de faire l’expérience de Dieu ».
Interview disponible en français sur le site : bordeaux.catholique.fr/
mgr-mario-grech-nov2020

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