« Allez enseigner toutes les nations » Mat. 28,19

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Troisième "Grande Catéchèse", Conférence de Sr Véronique MARGRON les 16 et 17 janvier 2008 sur le thème : Saisis par Dieu dans l’aujourd’hui des hommes Les joies et les défis de l’Evangélisation

Nous affirmons qu’annoncer le Salut, ce n’est pas seulement l’annoncer aux croyants, mais c’est bien l’annoncer comme une Bonne Nouvelle d’humanité pour tous les hommes de ce temps. Il ne s’agit pas d’une œuvre qui serait uniquement entre nous, entre quelques-uns, entre ceux qui se reconnaissent du même Christ, mais c’est croire que cette œuvre-là déborde amplement les frontières visibles de notre Eglise. Avec cette société, quels peuvent être parfois les lieux de tensions, de frottement, mais surtout quel en est l’enjeu - assez grave - s’il est vrai que nous affirmons mettre nos pas dans la suite de la Constitution Gaudium et Spes ?

C’est dans cette perspective que je souhaite me situer, si vous le souhaitez, je vous inviterai à lire ou à relire en particulier les premiers numéros, jusqu’aux numéros 16, 17 de cette Constitution pour voir comment les Pères conciliaires manifestent cette nécessaire solidarité du Peuple de Dieu avec le monde, de l’Eglise avec le genre humain et son histoire. Je vous lis simplement la dernière phrase du numéro 1 de la constitution : « La communauté des Chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire »

Introduction


Premier temps, première réflexion à titre d’introduction, de mise en bouche, pourrions-nous dire ici : quelle est l’interrogation qui nous taraude tous, un jour ou l’autre, qui taraude nos proches et pour laquelle en fin de compte nous n’avons pas plus que les autres de réponse toute faite. Il me semble que cette question elle est toute simple, et tout aussi difficile qu’elle est simple, c’est quel sens donc a l’existence ? Et quel sens a l’existence quand cette existence est traversée du malheur ? Car, quand elle est traversée par le bonheur, on peut se sentir un peu perdu mais, à vrai dire, ça ne nous dérange pas forcément. Mais quand c’est la douleur, le mal, la violence, la brutalité, le non-sens, qui viennent la meurtrir, la violence de l’interrogation surgit, et face à cette question quel sens donc a l’existence, il me semble que les chrétiens n’ont pas d’avance, mais j’ose espérer qu’ils ont un compagnon de chemin. Ils n’ont pas d’avance parce que nous n’avons pas de recette, nous ne savons pas mieux que les autres, nous sommes heureusement aussi perdus que les autres, mais par contre nous avons un compagnon, le Christ, et des compagnons à travers la vie en Eglise, hier comme aujourd’hui. Ceci peut nous aider ou nous orienter pour penser trois manières de dire cette question du sens de l’existence :


-    la première manière de parler du sens de l’existence, c’est de se demander où est-ce que va l’existence ? Vous le savez bien si on prend, par exemple, les questions de fidélité dans la vie conjugale, mais aussi de rupture au travail, de drames dans les histoires politiques des peuples, où donc va la vie ? Est bien malin qui saurait dire que pour les 20 ans qui viennent il sait où va la vie. Donc pouvoir penser la vie comme une direction, comme une orientation.


-    Deuxième façon : pouvoir penser la vie comme une signification, quelle signification a mon existence qui traverse un deuil insupportable, quelle signification ma vie habitée par le chômage du jour au lendemain, imprévu alors que trois mois après mon patron m’avait promu et que du jour au lendemain, je ne suis donc socialement plus rien, quelle signification ? Ici, je vais faire juste une petite remarque comme on les fait en note de bas de page, il ne s’agit pas de la signification de l’évènement. S’il vous plaît, ne cherchons pas de signification à la mort d’un enfant, à l’échec d’une existence, à la tragédie d’un peuple, ne cherchons pas de signification à l’absurde, par contre, cherchons obstinément une signification à l’existence qui essaie, cahin caha, comme elle le peut, d’habiter ce qui survient bien malheureusement à elle. Ce n’est pas l’évènement qui a un sens, ce n’est pas le drame qui a un sens, c’est ma pauvre vie humaine, ma grande vie humaine, ma noble vie humaine qui tente, comme elle peut, de continuer à avancer, et c’est cette vie dont nous confessons quelle est et sera toujours accompagnée du Christ. Difficile travail : comment dire que Dieu est bon, comment dire cela, et pourtant, tel est ce que nous confessons.


- Troisième manière de dire le sens - et c’est quand même bien normal dans votre pays -  : le goût. Quelle est la saveur des choses, quelle est la saveur des jours, comment puis-je dire que ma vie a du goût, avec ses heures sombres, comme ses heures heureusement lumineuses, comme puis-je dire qu’elle a de la saveur pour moi, pour ceux que j’aime.


Etre frappé, être touché par cette question quelle signification à mon existence ce n’est pas une sorte de question théorique où on se dirait un matin : « Tiens, aujourd’hui je vais me pencher sur cette question ». C’est ce qui survient bien à l’improviste, souvent aux heures où nous ne le voudrions pas, et qui doit pouvoir se décliner, peu à peu, de ces trois façons : quel orient, quelle orientation, quelle signification puis-je donner à mon existence aujourd’hui, dans ce qu’elle vit ? Quelle est la fidélité qui essaie d’être la mienne ? Comme je le peux, à mes projets, parfois brisés en plein vol. Quel goût, quelle saveur, quelle bonne saveur, quelle bonne odeur, quel bon goût, ont les jours ?
Voilà pour situer quel est notre terrain, notre terrain c’est le terrain commun et le Concile le dit fortement dans cette constitution qui est bien le premier grand texte des pères du concile apporté au monde, où les pères conciliaires rendent compte que la foi, le salut n’est pas réservé, ne peut pas être l’apanage des chrétiens, et que ceux qui croient doivent porter du fruit bien au-delà d’eux.


Pour tenter d’entreprendre ce voyage je voudrais vous proposer comme des balises, en quelque sorte, comme des points d’appui, points d’appui qui pour reprendre un autre numéro de la constitution Gaudium et Spes répondent à la « vocation intégrale de l’homme » (n° 11), vocation intégrale de l’homme qui est pour nous tout à la fois la vocation intégrale du chrétien. Autrement dit il n’y a pas côté pile la vie chrétienne, côté face la vie humaine, il n’y a pas la semaine la vie humaine dont je me dépatouille comme je peux, et éventuellement le dimanche matin, la vie chrétienne. Nous sommes dans une interprétation, plus la vie est humaine, plus elle est chrétienne, plus elle est chrétienne, plus elle doit pouvoir rendre compte de son humanité et de sa solidarité concrète, ordinaire avec l’humanité, l’humanité proche comme l’humanité plus lointaine.
Ces balises sont ce qu’il y a de plus traditionnel dans la vie chrétienne, sont ce qu’on appelle les mystères de la foi. Comment les mystères de la foi éclairent, portent un éclairage à ma vie de femme, d’homme, au travail, en amitié, en communauté, en famille, à ma vie associative, politique, non pas pour faire des sortes de copié-collé entre je ne sais quel verset biblique et hop, je glisse ça sur l’ordinateur et je mets ça dans la case évangile ou au contraire je mets ça dans la case vie sociale, non ! Comment croire au Christ, confesser les grands mystères que l’Eglise confesse, depuis ses origines, éclaire ma vie de femme ou d’homme ?

 

1.      Dieu Créateur

Premier mystère confessé à chaque fois que nous récitons le credo : la création, Dieu créateur, référence exclusivement en grande partie au récit de Genèse 1 et de Genèse 2-3. Mon souci c’est de dire comment confesser un Dieu créateur, pas n’importe quel Dieu créateur, le Dieu que nous confessons, celui-là, comment est-ce que ceci regarde-t-il, a-t-il quelque chose à voir avec mon existence, je voudrais vous le proposer de trois façons si tout va bien.



Première manière, confesser Dieu créateur, c’est confesser l’extrême, l’inaliénable,l’inouïe dignité de tout homme. C’’est confesser qu’il y a dans l’humain, qu’il y a chez l’humain une dignité qu’aucune société, qu’aucun groupe politique ne peut lui enlever, car elle est pour nous de la dignité même du « à la ressemblance de Dieu », « à sa ressemblance, il les créa » ; (ou il le selon la traduction) « à son image vers sa ressemblance .» En tout cas nous affirmons que la dignité - et le concile l’affirme en son n°11 de la constitution - nous affirmons que la dignité de l’homme lui vient de Dieu et donc que l’homme ne peut reprendre cette dignité, que la communauté politique ne peut reprendre cette dignité et qu’elle ne peut la reprendre quoique l’humain ait fait. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi ce travail, car c’en est un, est parfois fort difficile : croire à la dignité inaliénable de tout homme. Je reçois depuis de nombreuses années des personnes victimes de violences familiales, en particulier d’inceste, depuis près de vingt ans, je pense que beaucoup parmi vous pourraient témoigner de la même chose sur cette tragique question ou sur d’autres, quand vous écoutez ainsi, longtemps des personnes ainsi meurtries, vous êtes dans l’incompréhension de comment des hommes peuvent commettre de telles abominations, de tels crimes. Vous êtes aussi très en colère et il faut se faire violence pour ne pas passer de la colère à un type de haine, et je trouve que dans ces moments-là il ne m’est pas si facile de confesser la dignité de tout un chacun, car j’ai bien du mal à les trouver dignes de quoique ce soit, puisque leur conduite fut si indigne. Notre histoire politique, l’histoire internationale d’au jour d’aujourd’hui du XXI° siècle est bourrée bien au-delà du possible de ces violences-là, celles-ci et tant d’autres. Autrement dit confesser la dignité se dévoile dans des questions très concrètes. Comme ce qui touche le plus intime de nos existences : comment à l’hôpital pour les personnes en fin de vie et pour bien d’autres, pour des grands malades, pour des personnes gravement handicapées, qui va dire leur dignité d’être humain ? Qui va en rendre compte ? La vie chrétienne nous oblige à être de ceux-là, simplement parce que nous confessons un Dieu créateur dont les récits nous affirment que sa création a consisté à nous faire à sa ressemblance.


Deuxième manière de dire un éclairage de ce mystère sur nos existences, l’humain est donc apparenté à Dieu lui-même, mais en même temps disent les mêmes textes, l’humain vient de la poussière, il vient du presque-rien, il vient de ce qu’il y a de moins important, de moins noble, rien ou presque, la poussière et nous venons aussi de là, de la poussière, je ne suis pas très sûre que nous y retournions mais c’est là un autre débat, en tout cas, dire qu’on vient de la poussière, c’est dire que nous sommes solidaires de la planète, c’est dire que nous sommes solidaires du plus élémentaire qui constitue la possibilité d’une vie sur terre, dont la vie humaine, c’est donc se rendre responsable de la terre, de la terre pour faire un bon vin, là je vous fais confiance, mais de la terre aussi pour nos enfants, nos petits-enfants, et bien après, tous les enjeux écologiques ne trouvent pas un éclairage dans ce mystère rassurez-vous, mais trouvent une affirmation là, qui est que nous ne pouvons pas nous désintéresser comme si ceci était une sorte de question de mode, et parfois ça va bien passer, c’est constitutif de ce que nous sommes car nous venons de la poussière.

Troisième manière de décliner le mystère de la création : l’humain, nous disent les textes, nous dit surtout le chapitre 2, l’humain va être placé de telle façon sur la terre que lui est donné un très grand pouvoir, une très grande puissance. Il est donc absolument légitime que les hommes fassent avancer les techniques, les sciences, les progrès, il est légitime que les humains veuillent transformer la terre, à la condition qu’elle reste habitable, sans doute, ou qu’elle le soit davantage, donc tout cela est bien et il n’y a pas à y voir de malice, il n’y a pas à soupçonner le désir, la passion, de cette conquête humaine, par contre, le texte nous rappelle un petit « bidule » qui parfois nous déplait, qui est que nous ne sommes quand même pas arrivés les premiers !Dieu était là avant nous, c’est « pas de chance » peut-être, mais c’est ainsi, ou plutôt c’est là notre véritable chance, Dieu était là avant nous, si nous avons beaucoup de pouvoir, c’est après lui, ce qui amène à tenter de réfléchir sur comment le pouvoir de l’homme, sa puissance, vont être reliés à des limites qu’il va être capable d’opposer à son pouvoir même. Quelles limites éthiques posons-nous, allons-nous poser, pour rendre compte que le pouvoir humain est juste, dans la mesure où il s’accorde avec ce que les philosophes appellent de la dé-maîtrise, dans la mesure où nous acceptons, qu’il y ait des limites parce que nous ne savons pas tout, et que nous acceptons de poser des limites à notre pouvoir, ce qui est tout autre chose que de dire attendons donc que la science résolve nos problèmes elle finira bien par y arriver, ce qu’elle fait c’est de nous en apporter de nouveaux ce qui est son job. Le nôtre est de réfléchir sur quelle relation entre la puissance et la dé-maîtrise, entre le retrait et la force, dans les sociétés humaines, dans nos vies de famille, dans notre travail. Je veux juste ici rappeler ce sera ma seconde note de bas de page, au moins deux « petits trucs » qui n’ont l’air de rien mais qui ne sont pas sans souci aujourd’hui qui, me semble-t-il, font partie de ce rapport entre la maîtrise et la dé-maîtrise, le pouvoir et le retrait, à peu près de la nuit des temps jusqu’à aujourd’hui.
La différence des sexes fut fondatrice ; la tradition biblique nous raconte que nous avons été crées sexués, que le geste sexué appartient à la création même, qu’il n’est pas second, qu’il appartient à la création, que l’humain est humain quand il est sexué, quand il est homme et femme, Adam et Eve, donc ce n’est pas un petit accident de l’histoire, alors qu’aujourd’hui les remises en cause sont nombreuses avec des débats de société. Différence qui pourtant nous précède et que nous considérons comme fondamentale, essentielle. Maintenant va-t-il falloir le décider être, devenir, femme ou homme ? Est-ce un accident de l’histoire ?
Autre question du même ordre, nous appartenons à une génération et pas à une autre et nous pouvons bien être très amis, vous pouvez bien devenir très liés, très proches, très intimes avec vos enfants, vos petits enfants vous restez les parents, les grands-parents de vos enfants de vos petits enfants, la différence de génération est donc adoucie, constitutive de l’humain, nous entrons au monde par une génération et pas par une autre, là aussi est-ce que l’on pense que ceci est constitutif, ou est-ce que ceci est là encore un accident de l’histoire, et cela c’est le moins qu’on puisse dire, a des conséquences très concrètes dans l’existence affective en particulier et dans la possible sûreté des enfants. Trois manières donc de décliner, d’éclairer notre existence à travers simplement, en quelque sorte, la confession d’un Dieu créateur.


2.      L’incarnation


Deuxième mystère : Dieu fait homme, l’incarnation. C’est là la « bizarrerie » fondamentale la plus belle, centrale, de la vie chrétienne, de la foi chrétienne : croire que Dieu par son Fils est entré dans la limite du temps, qu’il est entré dans la limite des sexes, d’un sexe et pas de l’autre, d’un lopin de terre et pas d’ailleurs, d’une famille quoiqu’il en soit de la difficulté de ses contours, et pas d’une autre, d’une langue et pas d’une autre, Dieu qui entre dans la limite et qui nous annonce par là-même que c’est donc une bonne nouvelle que la limite, ou alors je ne sais pas pourquoi il prit cette aventure, comment donc confesser ce mystère-là, éclaire-t-il nos préoccupations sportives ou extraordinaires comme vous voulez,
Tout d’abord le sens du corps, croire que Dieu s’est fait homme c’est donc dire que le corps compte, que le corps humain n’est pas une machine, n’est pas remplaçable par une machine, qu’il n’est pas une vieille voiture cabossée, ni un âne, ni le dernier modèle des Alfa Roméo, non, il est un corps de chair, un corps vivant, dire cela c’est dire que le christianisme vénère le corps, que le christianisme aime le corps, alors nous pourrions passer la soirée et bien au-delà à rappeler les longues pages parfois de l’histoire de notre Eglise, de certains courants, de sa spiritualité, qui ne considérait pas avec beaucoup de beauté le corps, c’est pourtant bien ce que fait le texte, c’est bien ce que fait l’Evangile, c’est bien ce que fait la confession au Christ, quel sens donc donnons-nous à notre corps, dans ses limites, dans le fait qu’il vieillit, qu’il se fatigue, qu’il rit, qu’il pleure, qu’il aime surtout, quel sens cela a-t-il ? Est-ce que nous cherchons la vie d’une âme qui sera pour je ne sais quand, et dont le corps ne serait qu’une sorte de réceptacle bien maladroit, ou est-ce que l’Esprit même de Dieu ne se dit pas ailleurs, pour les humains que nous sommes, qu’à travers notre corps et notre corps quand il est heureux comme quand il est malheureux, notre corps quand il souffre, comme quand il va bien, quand il est en pleine santé, comme quand il est vieux et fatigué, la limite du corps est-elle donc quelque chose qu’il faut sans cesse vaincre, quelque chose à abattre, vous savez maintenant que la vieillesse est devenue à peu près une maladie, ou est-ce qu’habiter son corps et nous savons tous que c’est parfois bien difficile, demeure cette nouvelle extraordinaire que Dieu habite notre vie, comment donc les chrétiens et Dieu sait qu’ils le furent par l’histoire, demeurent-ils et sont-ils solidaires du corps du monde, du corps des hommes, question centrale s’il en est, la tradition chrétienne honore le corps, elle lui porte une sorte de vénération, pas parce qu’elle le considère comme sacré, mais parce qu’il est le temple même de l’Esprit, donc : le corps, et je vous renvoie ici au numéro 14 de la constitution paragraphe 1.

Deuxième manière de parler de l’incarnation, de comment l’incarnation éclaire notre existence, les évangiles nous raconte brièvement, parfois pas du tout, parfois un peu comme l’évangile de Luc, qu’en fin de compte Jésus prit son temps, qu’il prit trente ans, trente ans pour apprendre comme tout enfant, pour apprendre une langue, une culture, une tradition religieuse, un métier peut-être, trente ans, trente ans pour dire que la vie chrétienne accepte qu’il y ait des médiations nécessaires pour faire progresser nos vies, pour faire progresser l’humanité, ça ne se fait pas à coup de miracles, ça ne se fait pas en claquant dans les doigts, ça ne se fait pas en parlant là ce soir, ça se fait parce que chacun d’entre nous accepte et a accepté dans sa vie, le long temps des apprentissages, apprentissages par lesquels nous avons eu quelques chances, peut-être, de pouvoir alors influencer notre milieu, là où nous tavaillons, notre vie de famille, les médiations humaines, autrement dit, le discours chrétien est tout sauf un « y qu’à » « y qu’à faire comme ça » vous savez ces discours que je prononce comme tout le monde de temps en temps, moi je suis pour la vie, à vrai dire je ne connais pas grand monde qui soit pour la mort, en tout cas qui le dise, la question c’est donc toujours de savoir la vie de qui, la vie à travers quoi, la question c’est pas d’abord une sorte de jugement péremptoire sur telle ou telle avancée de la technique, sur le plan de biomédecine par exemple, ou dans les enjeux politiques, la question c’est d’abord de comprendre ce dont il s’agit comme le déclare le philosophe, de quoi s’agit-il ? Et on ne peut prendre parole que si on a essayé de comprendre de quoi s’agit-il, avant d’avoir de grandes déclarations de principe, souvent des idées trop vite faites pour qu’elles soient justes. Ceci aussi me paraît aussi être une grande originalité du christianisme, et qui oblige au dialogue constant, tendu parfois, avec la société.

Et troisième point d’attention qui n’est pas non plus le plus facile, croire à l’incarnation, croire que Dieu s’est fait homme, c’est accepter que le meilleur se dévoile, comment dire ça dans l’ambiguïté de l’histoire, c’est accepter que les choses ne soient pas claires d’un coup, c’est accepter que l’on puisse pas se ranger si facilement que cela, nous les bons d’un côté et les méchants de l’autre, c’est accepter qu’il n’y ait pas d’un côté ce qui serait tout blanc, de l’autre ce qui serait tout noir, c’est accepter que le meilleur de nos vies se dit toujours à travers des aléas, à travers des chemins qui sont à un moment ou à un autre tortueux, difficiles, douloureux peut-être, l’ambiguïté de l’histoire, est une chose, de notre histoire, de nos histoires de famille, de l’histoire de notre Eglise, de l’histoire de nos sociétés, n’est jamais chose facile à assumer, et pourtant c’est là que nous devons scruter, où va le meilleur, l’ambiguïté nous oblige à distinguer, à discerner diraient nos amis jésuites, je ne me permettrais pas d’empiéter sur leur territoire… donc à distinguer, à discerner, à scruter, et pour cela il faut l’intelligence, le cœur, le dialogue, la confrontation, ça ne va pas de soi, non pas pour aimer l’ambiguïté pour elle-même, ça n’a aucune espèce d’intérêt, elle n’est pas forcément aimable, loin de là, mais pour voir ce qui pousse du sein de l’ambiguïté de nos vies, pour voir là où vraiment la mort est à l’œuvre il nous faut la combattre, et là où la vie est à l’œuvre il faut la fortifier, autrement dit à travers tout cela, ce qui se joue, c’est bien d’éduquer sa conscience dit le concile, disait déjà, là quand même, je reprends la couverture, mon beau vieux frère Saint Thomas d’Aquin, éduquer sa conscience, l’éclairer, et éclairer sa conscience ne peut se faire aujourd’hui comme hier sans le travail de l’intelligence et sans les autres, sans la discussion, la confrontation avec d’autres, en Eglise, comme ailleurs avec cette certitude qu’il nous est possible d’aller vers le meilleur, que nous ne sommes pas du tout condamnés à glisser sur les pentes désastreuses, que l’humain peut faire autrement, donc ne pas s’enfermer dans des visions puristes, comme si c’était pas tout bien, il ne fallait rien faire, je pense qu’il n’y a pas que les hommes politiques pour savoir cela.

 

3.      La croix du Christ

Troisième point d’appui, la croix, la croix du Christ, la mort et la mort sur la croix et vous savez peut-être, que ce fut, comment dire, un travail de maturation de la première communauté chrétienne, des communautés écrivant les évangiles, que de pouvoir dire que non seulement le Christ était mort, mais que par-dessus le marché, chose bien pire, il était mort sur une croix et de fait cette mort-là, cette mort indigne, inique, scandaleuse, une bonne nouvelle, nous, nous disons cela comme si de rien était, souvent, le moins qu’on puisse dire c’est que cela n’a pas du se passer comme si de rien n’était, ni pour Jésus, ni pour ses amis, et ses premiers disciples après la résurrection, donc la croix, la croix dit d’abord une chose qui ne fait pas plaisir, qui est que l’humain peut faire le mal, il peut faire absolument le mal et pas simplement hier, aujourd’hui aussi, l’humain peut toujours avoir le cœur obscurci, il y a donc là encore un travail de lucidité, s’il vous plait ne pas confondre le pessimisme et la lucidité, ne pas confondre les prophètes de malheur et la lucidité, la lucidité pour voir où s’opère le travail de mort en moi, d’abord si possible quand même, chez les autres aussi, ce qui fait œuvre de violence, ce qui aujourd’hui comme hier mène au désespoir et à la destruction, l’homme peut toujours s’aliéner au mal et il faut regarder cela en face, les structures de péché sont tout autant personnelles qu’institutionnelles, collectives, donc regarder cela.
Deuxième chose, à propos de la croix, elle évoque que si l’homme peut faire le pire il peut faire plus que le meilleur : il peut faire l’inouï qui est de donner sa vie pour ceux qu’il aime, l’humain, nous ici ce soir, ceux que vous aimez, ceux de l’autre bout de la terre et qui ne connaissent pas le Christ, l’humain porte en lui cette magnifique capacité de pouvoir tout donner de lui-même en faveur d’autrui, pour la vie d’autrui. Un ami dominicain, Pierre Claverie, évêque d’Oran est mort assassiné, tué on ne sait trop par qui, des terroristes, des services secrets, en tout cas tué par des méchants c’est sûr, peut-être par des méchants qui se sont alliés en cette triste nuit et Pierre Claverie quelques semaines avant sa mort écrivait dans le premier monastère de l’ordre à Prouille à côté de Carcassonne où il était venu prêcher une retraite, écrivait qu’il y avait en Algérie comme partout dans le monde, un martyre blanc, le martyre blanc était pour lui celui des femmes algériennes qui tous les jours, malgré la menace de la mort, des bombes, des assassinats, allaient chercher à manger pour leurs enfants, les emmenaient à l’école. Elles continuaient à faire en sorte que la vie puisse gagner un jour après l’autre, donner sa vie ça n’est pas seulement donner sa vie comme Pierre Claverie et bien d’autres, l’ont fait de façon sanglante. La donner au jour le jour, comme on peut, et il nous faut, s’il nous faut exercer de la lucidité, sur ce qui fait violence, il nous faut aussi avoir le cœur, l’intelligence tout aussi aiguisé pour percevoir chez l’autre et peut-être chez moi, et bien ailleurs, cette extraordinaire bonté ordinaire qui, elle en effet, sauvera le monde bien plus sûrement sans doute que la beauté, et donc reconnaître cela et reconnaître cette force-là alors même qu’elle nous paraît dérisoire, face au déchaînement de la violence, croire qu’elle l’emportera.


4.      La résurrection

 

Nous confessons le Christ mort, crucifié et ressuscité. La résurrection dit à notre vie ordinaire un première petite chose : elle nous raconte, comme je le disais pour le corps, que décidément, le corps compte puisque Jésus, bon an mal an, non sans difficulté est reconnu par les siens, il est reconnu à sa voix, il faut qu’il y mette un peu du sien, il est reconnu parce en fin de compte il préfère le poisson grillé au poisson cru, il est reconnu parce qu’il partage les gestes qu’il a partagés avant sa mort, décidément dans la résurrection le corps est comme confirmé.Façon décidément de nous dire que ça compte le corps, que ce qui se dit là c’est quelque chose comme le miracle de ce qui nous met en relation les uns avec les autres. Nous sommes en relation les uns avec les autres jusque dans l’amour le plus intime des conjoints par la chair, par le corps, alors je ne sais ce qu’il en est de la résurrection de la chair, je ne sais ce qu’il en sera, j’espère que nous serons sans rhumatismes, sans prothèses, surtout comme ça se multiplie, faut espérer… sinon il faudra opérer assez régulièrement, mais nous confessons que ce qui nous met en relation aujourd’hui les uns avec les autres sera présent autrement à la résurrection, donc un corps confirmé dans cette force qu’il a de nous mettre en lien. Ce qui veut dire que quand nous nous visitons les uns avec les autres, si vous êtes visiteurs de prison par exemple, mais aussi si vous allez voir des personnes isolées, dans votre immeuble, dans votre rue, nous participons alors nous participons alors à quelque chose de l’ordre ici-bas de la résurrection, puisque nous participons à ce que des corps à nouveau soient reliés, se serrent la main, se touchent, se parlent, soient soignés, soient donc pris au sérieux, donc confirmer le corps et puis en même temps, tout de même venir dire qu’il n’est pas tout, en tout cas, qu’il n’est pas tout au sens ou nous l’éprouvons aujourd’hui, pas seulement parce que nous espérons bien que de deuils et de souffrances il n’y aura plus, comme dit l’Apocalypse, « que de larmes et de deuils il n’y aura plus », mais aussi parce confesser la résurrection de la chair c’est venir dire que quelque chose compte plus que le corps comme tel, compte plus, si je puis me permettre, que l’acharnement sur le corps, que ce qui compte plus c’est l’amour qui se sera transmis, là encore comme on peut et avec la vie qui est la nôtre, dans la réalité qui est la nôtre, pas comme nous voudrions que soit le monde où l’on vit, dans nos vies comme elles sont, donc il y a là à la fois comme une confirmation et en même temps comme une forme de relativisation de dire mais bien sûr que vos vies comptent, compte d’abord la tentative d’aimer, et la preuve en est que Jésus a préféré l’amour dont il aimait les siens à sa propre vie, à la propre survie de sa vie, lui qui sans doute pouvait peut-être quand même on peut le penser faire venir bien plus que douze légions d’anges pour le sauver de cette mauvaise passe où il était.

 

Et dernière réflexion, ici toujours sur la résurrection donc la vie humaine, le corps, la place du corps confirmé, relativisé aussi comme une sorte de perception du provisoire, de ce que Paul nous raconte de la figure du monde qui passe, c’est parce qu’elle passe qu’elle est si importante, dernière réflexion là, confesser la résurrection c’est confesser que notre vie est ancrée sur une manière de répondre à un autre, et pour dire les choses simplement, ce dont il est question, ça n’est pas d’abord d’affirmer nos vies, vous savez on est beaucoup aujourd’hui en quête identitaire, qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ? Tout cela, nous occupe, nous fatigue, nous prend la tête. Ce ne fut pas vraiment la question de Jésus, pas du tout même, ce fut la question d’autres, proches de lui, « qui est-il donc celui-là »…. Lui laisse cela à d’autres, lui sa question, plutôt sa vie, c’est de répondre à un autre le Père, et de répondre pour d’autres, pour nous, confesser la mort et la résurrection, c’est ici dire que ce qui importe, c’est comment nous essayons bon an, mal an, de faire de nos vies en famille, dans la vie politique, dans la vie de quartier comme dans la vie ecclésiale, de faire de nos vies comme des passeurs pour un autre que nous, passeur du Christ, passeur vers le Père, ne compte pas d’abord l’affirmation identitaire de nous-mêmes, il en faut sans doute un peu, l’ego est ce qu’il y a de mieux partagé, mais c’est quand même d’abord : qu’auras-tu fait pour l’autre, qu’auras-tu dit pour défendre l’autre, et si possible le plus petit d’entre les miens, confesser la mort et la résurrection, la mort sur la croix et la résurrection, c’est affirmer cela.


5.      La Pentecôte.


Affirmer, confesser la Pentecôte, confesser l’Esprit offert à tous, l’Esprit qui permet aux hommes et aux femmes de s’entendre depuis leur propre langue, autrement dit sans que nous soyons obligés de voir une seule colonne dans une seule rangée. Confesser la Pentecôte, c’est d’abord aimer la diversité du monde. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette diversité est sérieusement menacée, et pas simplement dans quelque tribu, dans quelque peuple primitif reculé, c’est donc aimer la diversité, pas parce que ça ferait plein de couleurs dans le décor, mais aimer la diversité car c’est une chance pour mieux se comprendre, paradoxalement. Car il faut pour s’entendre entre humains, pour pouvoir être en communion, un savant mélange, un difficile mélange entre de la ressemblance et de la différence, entre savoir qu’ici, là, à vue de nez comme ça j’ai l’impression qu’on se ressemble suffisamment pour que je puisse à peu près sans avoir trop peur, savoir qu’on appartient à peu près à la même tribu des humains, mais en même temps, donc il faut de la ressemblance, mais s’il n’y a que de la ressemblance, nous retournerons dans la violence que d’aucun appellerait de la mémétique car alors l’idéologie, et elle n’est pas vieille dans notre mémoire, c’est une seule race, une seule langue, un seul peuple, il faut donc aimer la diversité pour faire la communion, et donc au moins sinon la communion dont on peut espérer qu’elle soit la visée, le travail de la vie chrétienne, la relation, le respect, pour ce qui est de la vie politique, associative, de la vie au travail, de la vie en famille même, donc l’Esprit comme celui qui permet d’aimer cette difficile relation parfois entre la différence et la ressemblance, qui permet d’aller au devant de l’autre, sans avoir trop peur, et que l’autre puisse en faire de même.

Deuxième petite note, l’Esprit nous conduira vers la vérité tout entière, nous dit l’évangile de Jean au chapitre 16, « il nous rappellera tout ce que je vous ai dit, tout ce qu’a dit Jésus, tout ce qu’a dit Jésus, et nous conduira vers la vérité tout entière », autrement dit l’Esprit est une force de mémoire, est puissance de mémoire, de mémorial, et vous savez ceci interroge souvent parce que nous avons parfois tendance, alors la technique fait cela beaucoup, mais nous-mêmes à penser quand même qu’hier globalement, c’était le paléolithique. Avant nous tout était caduque alors que des trésors vivants de sagesse sont là et pas seulement dans la vie chrétienne, dans les traditions culturelles, dans les courants philosophiques, dans l’histoire des hommes. Penser que la mémoire peut être féconde, que ma foi peut y apprendre. Non pour reproduire, mais pour faire notre propre vie. En même temps confesser l’Esprit c’est confesser la force de l’avenir, c’est croire en l’avenir, c’est donc l’opposé de la fatalité, et nos sociétés, nos sociétés modernes donc technoscientifiques sont en même temps très angoissées. Si le fatalisme l’emporte à quoi bon faire quelque chose puisque ça ne sert à rien, face à la complexité du monde, face même à la complexité de ma propre vie, face à ce que Freud appelle l’inconscient, pourquoi donc me fatiguer puisque je suis si déterminé.


Croire en l’Esprit c’est rappeler que l’humain a un vrai pouvoir de liberté, qu’il peut rouvrir l’avenir toujours, qu’il ne peut pas tout inventer, qu’il ne peut surtout pas tout effacer, et qu’on ne tourne pas la page de nos existences, mais qu’on peut écrire de nouvelles lignes, cela oui. C’est ce que la force de l’Eprit devrait dire à nos manières très habituelles de vivre, et enfin c’est bien sûr croire en la liberté, croire que l’Esprit nous rend libre, que nous avons été faits fils, fille, libre, c’est donc se demander comment en société et chacun dans nos existences, nous pouvons faire fructifier cette liberté, comment dans l’Eglise nous avons à faire fructifier cette liberté, qui n’est pas d’abord cette liberté d’aller par ci ou d’aller par là, mais qui est la liberté de chercher la vérité, la liberté de chercher là où se trouve le meilleur, la liberté en fin de compte peut-être d’être au bout du compte libre de soi-même pour tenter de mieux aimer.

 

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