Le dialogue de Salut

Il ne peut y avoir de vie sociale paisible et harmonieuse que dans la connaissance des uns des autres, la juste appréhension des différences, la recherche de la concertation et de la concorde. Là aussi le dialogue est appelé par cette volonté d’une vie sociale paisible et fraternelle. Pas de paix ni de fraternité sans dialogue !

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Intervention de Mgr Jean-Pierre Ricard, lors de la formation nationale des adjoints en pastorale, le mardi 17 octobre 2017, à Paris.

 

Le fondement anthropologique du dialogue

 

Le fondement anthropologique du dialogue se trouve dans la nature sociale de l’homme. Nous ne devenons nous-mêmes que par les autres et grâce aux autres. Le petit de l’homme ne devient homme qu’en étant baigné dans un bain de langage, qu’en s’appropriant ce langage que les autres ont formé et que d’autres autour de lui lui ont communiqué. De plus, il s’ouvre à la connaissance du réel par l’instruction. Il développe sa personnalité par l’éducation. Enseignement et éducation impliquent relation à l’autre, échange, dialogue. La recherche de la vérité se fait par une communication avec les autres. L’identité est essentiellement relationnelle. Elle se construit et s’affermit par les multiples échanges que nous entretenons avec les autres. Se crisper sur la défense de son identité est un signe de fragilité et de faiblesse. Le dialogue est la voie royale de l’approche de la vérité et de la formation de la personnalité.

 

De plus, la nature sociale de l’homme l’amène à vivre en société, à cultiver des relations avec les autres. Il ne peut y avoir de vie sociale paisible et harmonieuse que dans la connaissance des uns des autres, la juste appréhension des différences, la recherche de la concertation et de la concorde. Là aussi le dialogue est appelé par cette volonté d’une vie sociale paisible et fraternelle. Pas de paix ni de fraternité sans dialogue !

 

Le dialogue de l’église avec le monde 

Quand il s’adresse à l’homme, Dieu respecte sa nature créée et donc sa nature d’être de relation. Dans son projet d’alliance de salut avec les hommes, Dieu s’adresse à eux, leur parle. Il attend d’eux une réponse. Le salut a une structure éminemment dialogale. Dans sa première encyclique Ecclesiam Suam (6 août 1964) le bienheureux pape Paul VI parle du « dialogue de salut ». Le terme que le pape emploie le plus est celui de colloquium, entretien, conversation. Dieu s’adresse à l’homme et converse avec lui. Ceci est vrai dans l’histoire du peuple d’Israël, mais cela s’exprime au plus haut point dans l’incarnation du Verbe et dans le salut apporté par le Christ. Jésus vient à la rencontre des hommes et dialogue avec eux. A sa suite, l’Église ne peut se contenter de garder jalousement le message qui la fait vivre. Elle doit s’adresser à tous, le proposer à tous et donc entrer en dialogue avec tous. Pour cela, « l’Église se fait parole, l’Église se fait message, l’Église se fait conversation » (n° 67).

 

Dans la pratique du dialogue, l’Église poursuit sa mission de salut :

  • inviter à rechercher et à accueillir la vérité.
  • contribuer à l’unité du genre humain et à la communion entre les hommes (c’est l’instauration du Règne de Dieu). Tout ce qui contribue à la fraternité et à l’instauration de la paix entre dans ce dessein.

 

Une question pourtant se pose : quand l’Église entre en conversation avec les hommes, est-ce un vrai dialogue ? Est-ce un monologue déguisé ? Est-ce un développement de préalables diplomatiques afin de placer son message ? Est-ce du prosélytisme qui s’avance masqué ? L’Église n’est-elle pas porteuse d’un message de salut qui demande à être annoncé ? Peut-elle encore dialoguer ? Le dialogue n’implique-t-il pas la réciprocité, cette réciprocité où chacun donne et reçoit ? Qu’en est-il de l’Église ?

 

Comment éviter pour un chrétien un double danger :

 

L’intégrisme religieux, où l’on pense posséder à soi seul la vérité et où l’on croit que nous n’avons qu’à donner. Le dialogue devient monologue et endoctrinement.

le relativisme où la vérité n’est que partielle et relative et où finalement on pense que chacun a le droit de penser ce qu’il veut. Dans cette perspective la recherche de la Vérité n’a plus beaucoup de sens et la pratique du dialogue a perdu beaucoup de son intérêt.

 

L’apport du Concile Vatican II

 

Le concile Vatican II réfléchissant sur la mission de salut de l’Église ne donne pas une réponse systématique à ces interrogations mais va donner des points de repère fondateurs pour une vraie pratique du dialogue.

 

Il y a dans l’enseignement du Concile nul relativisme. L’Église est porteuse d’une parole de Vérité, d’un message de salut qui s’adresse à tous les hommes. En Christ se révèle tout à la fois le vrai visage de Dieu et le vrai visage de l’homme :

 

1. En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir [27], le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. Il n’est donc pas surprenant que les vérités ci-dessus trouvent en lui leur source et atteignent en lui leur point culminant. (Gaudium et Spes, n° 22)

 

Ceci dit, si le Christ est vraiment « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), la richesse du mystère qu’il vient nous révéler est toujours plus riche que ce que l’Église aujourd’hui en saisit et que ce que chacun en perçoit.

 

Il y a une plénitude de l’action du Verbe de Dieu qui déborde les frontières visibles de l’Église. Le concile reprend là l’enseignement des Pères de l’Église sur les semences du Verbe (Semina Verbi). Parlant des missionnaires, il dit :

 

Ils doivent être familiers avec leurs traditions nationales et religieuses, découvrir avec joie et respect les semences du Verbe qui s’y trouvent cachées ; ils doivent en même temps être attentifs à la transformation profonde qui s’opère parmi les nations, et travailler à ce que les hommes de notre temps, trop appliqués à la science et à la technique du monde moderne, ne soient pas détournés des choses divines ; bien au contraire, à ce qu’ils soient éveillés à un désir plus ardent de la vérité et de la charité révélées par Dieu. Le Christ lui-même a scruté le cœur des hommes et les a amenés par un dialogue vraiment humain à la lumière divine ; de même ses disciples, profondément pénétrés de l’Esprit du Christ, doivent connaître les hommes au milieu desquels ils vivent, engager conversation avec eux, afin qu’eux aussi apprennent dans un dialogue sincère et patient, quelles richesses Dieu, dans sa munificence, a dispensées aux nations ; ils doivent en même temps s’efforcer d’éclairer ces richesses de la lumière évangélique, de les libérer, de les ramener sous la Seigneurie du Dieu Sauveur. (Ad Gentes, n° 11). Il y a là une action de Dieu dans le cœur des hommes qui les met en route vers la vérité et leur en fait goûter une approche.

 

La grâce du Christ déborde les frontières de l’Église et le mystère pascal peut être actif dans la vie de tout homme :

Certes, pour un chrétien, c’est une nécessité et un devoir de combattre le mal au prix de nombreuses tribulations et de subir la mort. Mais, associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par l’espérance, il va au-devant de la résurrection.

5. Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal. (Gaudium et Spes, n° 22).

Ces affirmations fortes du concile Vatican II fondent théologiquement, pastoralement et spirituellement la pratique du dialogue : le Christ ouvre pour moi un vrai chemin de salut mais je peux enrichir par le dialogue avec des hommes et des femmes qui sont hors de l’Église ma propre expérience chrétienne, car ces hommes et ces femmes peuvent être habités par l’Esprit Saint et être porteurs de ces semences du Verbe qui me disent des choses fondamentales du mystère de Dieu. Je peux offrir à l’autre ce qui est au cœur de mon expérience de foi mais je peux aussi recevoir de l’autre et enrichir ainsi ma propre expérience croyante. Le dialogue peut être une belle émulation mutuelle dans la recherche de la vérité en offrant à l’autre la part de la vérité dont nous sommes porteurs.

 

Donc, ni relativisme, ni intégrisme.

 

Les enjeux du dialogue interreligieux

 

Nous pouvons recevoir du dialogue avec tout homme. Chacun dans l’histoire et la culture qui sont les siennes peut recevoir de l’autre. C’est ce que l’on appelle le dialogue culturel.

 

Le dialogue interreligieux est une des composantes de ce dialogue culturel. Il s’agit du dialogue entre croyants de religions différentes.

 

Dans ce dialogue, l’Église participe à cette émulation dans la recherche de la vérité. Elle apporte sa contribution à la fraternité et à une plus grande communion entre les êtres (le « vivre ensemble »). Elle découvre avec émerveillement les dons de Dieu répandus dans le cœur des hommes. Elle s’enrichit à leur contact. Elle offre aux autres l’espérance qui l’anime et l’expérience qui la fait vivre. Annonce et dialogue ne sont pas antagonistes. Il nous faudra voir tout à l’heure comment les articuler.

 

 

 

« Nostra aetate »

 

Le concile veut parler des relations avec les religions non chrétiennes. Il souhaite, non pas les ignorer et encore moins les combattre, mais entrer en relation avec elles. Une relation « de respect » et « d’estime »

 

Quelles sont les raisons invoquées ?

 

Promouvoir l’unité et la charité entre les hommes : « Dans sa tâche de promouvoir l’unité et la charité entre les hommes, et même entre les peuples, elle examine ici d’abord ce que les hommes ont en commun et qui les pousse à vivre ensemble leur destinée » (n°1). Avec les musulmans : « oublier le passé et s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle ainsi que protéger et promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté » (n° 3). Être acteurs de fraternité universelle : « L’Église réprouve donc, en tant que contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation opérée envers des hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur classe ou de leur religion » (n ° 5). Importance de vivre en paix.

Être présent là où les hommes cherchent à répondre « aux énigmes cachées de la condition humaine » (n° 1).

Reconnaître « ce qui est vrai et saint dans ces religions » (n ° 2), « un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (n ° 2).

Aider à faire progresser chez tous les membres des autres religions « les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux » (id).

Avec la religion juive, l’Église a une relation toute particulière. Elle a reçu de ce peuple l’Ancien testament. C’est au sein de ce peuple que Jésus est né. Elle reconnaît une place toute spéciale du peuple d’Israël dans le dessein de Dieu (Rm 9-11). : « Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux juifs, le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel » (n° 4).

 

Autres documents du Magistère

 

Depuis le concile, d’autres documents importants vous approfondir cette question du dialogue interreligieux :

 

L’encyclique du pape Jean-Paul II Redemptoris Missio du 7 décembre 1990

Dialogue et Mission document publié le 10 juin 1984 par le Secrétariat pour les non-chrétiens.

Dialogue et Annonce, publié le 19 mai 1991 par le Conseil pour le dialogue interreligieux et la Congrégation pour l’évangélisation des peuples.

Evangelii gaudium du pape François, les n° 250-254.

 

A ces documents, il faut ajouter :

 

- la création pendant le Concile d’un Secrétariat pour les non-chrétiens (1964) devenu en 1988 le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Je précise que les relations avec le Judaïsme ont un autre statut et dépendent du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens.

 

- Les rencontres interreligieuses d’Assise du 27 octobre 1986 avec le pape Jean-Paul II, de 2011 avec le pape Benoît XVI et de 2016 avec le pape François. Notons que la dynamique de ces journées a été une mobilisation spirituelle pour la paix.

 

- De multiples relations bilatérales ont été nouées à Rome avec les représentants des différentes grandes religions. Il en a été de même dans les différents pays. Nous avons en France, au sein de la Conférence épiscopale française : un conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants religieux, un conseil pour l’unité des chrétiens et les relations avec le Judaïsme, un Secrétariat national pour les relations avec le Judaïsme, et un pour les relations avec les musulmans.

 

 

Éclairages sur les modalités et les enjeux du dialogue interreligieux

 

Il n’est pas possible d’entrer dans la problématique de chacun de ces documents ou dans chacune de ces initiatives. Contentons-nous plus modestement d’en retirer quelques éclairages fort utiles sur notre sujet :

 

- les modalités du dialogue : depuis Dialogue et Mission, on distingue quatre modes de dialogue :

 

+ le dialogue de la vie : les croyants des différentes religions se croisent, vivent à proximité, travaillent ou étudient ensemble. Par le dialogue, ils apprennent à se connaître, à nouer des liens d’estime, de fraternité, d’amitié. Ils échangent sur leur vie religieuse. Ils s’invitent à l’occasion de quelques grandes fêtes.

 

+ le dialogue des œuvres : les croyants travaillent ensemble à la promotion de l’homme, au respect de la dignité humaine, à la bonne entente dans la société, à l’établissement de la paix, au respect de la création. C’est dans cette forme de dialogue que je situe aussi le dialogue plus institutionnel organisé par les pouvoirs publics, les municipalités, pour aider à un meilleur vivre ensemble. Des musulmans sont demandeurs de relations avec les chrétiens pour voir comment des croyants se situent au sein de la laïcité à la française.

 

+ le dialogue des échanges théologiques : des croyants, en particulier bien formés, échangent sur les fondements de leur foi, cherchent à approfondir la compréhension de leur héritages religieux respectifs et à apprécier les valeurs spirituelles les uns des autres. Soulignons qu’il ne s’agit pas d’un dialogue entre religions - Les systèmes religieux ne dialoguent pas – mais d’un dialogue entre croyants.

 

+ le dialogue de l’expérience religieuse : où des personnes enracinées dans leurs propres traditions religieuses partagent leurs richesses spirituelles (ce qui les fait vivre), par rapport à la prière et à la contemplation, à la foi, de la recherche de Dieu, de la sagesse ou de l’absolu.

 

 

- les finalités du dialogue : elles me paraissent doubles :

 

+ Œuvrer à la promotion de la fraternité et de la paix entre les hommes :

Par la rencontre entre les personnes, la connaissance mutuelle, l’estime et l’amitié qui peuvent naître de ce type de rencontre.

Par la meilleure connaissance des traditions religieuses respectives, le refus de jugements erronés ou des caricatures.

Par la purification des mémoires et la relecture ensemble d’un passé commun.

Par la collaboration au service de la justice et du bien de la société. Il est important de manifester que les religions dans leur essence sont des facteurs de paix alors qu’elles risquent souvent d’être vues comme facteurs de violence en absolutisant les conflits.

 

+ Enrichir sa propre approche spirituelle :

Nous pouvons recevoir les uns des autres. Je peux recevoir dans l’échange un enrichissement pour ma propre foi ou ma propre expérience religieuse : un appel à me donner davantage, à être attentif à une dimension de l’expérience religieuse à laquelle j’étais moins attentif (le jeûne, l’aumône, la vie mystique, la solidarité communautaire, la transmission familiale de la foi, la passion des Écritures…), à enrichir ma propre approche de la révélation de Dieu. C’est par les autres aussi que le Verbe peut m’éclairer et me nourrir. Le pape François écrit : «Le même Esprit suscite de toutes parts diverses formes de sagesse pratique qui aident à supporter les manques de l’existence et à vivre avec plus de paix et d’harmonie. Nous chrétiens, nous pouvons aussi profiter de cette richesse consolidée au cours des siècles, qui peut nous aider à mieux vivre nos propres convictions. » (Evangelii gaudium, n° 254). Le dialogue interreligieux peut ainsi aider chacun à approfondir sa propre expérience spirituelle. Il peut être l’occasion d’une stimulation religieuse réciproque.

 

Je souligne l’enjeu humain et spirituel que représente le dialogue interreligieux dans une société où le terrorisme à prétention religieuse vient creuser le risque de tensions entre croyants de différentes religions (en particulier l’Islam) : peur de l’autre, présentation fantasmatique de sa religion, exclusion. Le dialogue et la connaissance de la tradition de l’autre sont vitaux aujourd’hui dans notre société. Si vous ne voulez pas le dialogue, vous aurez la guerre !

 

Pourtant la recherche de la fraternité et de la paix n’est pas le seul objectif du dialogue interreligieux. Il y a une mission commune des croyants des grandes religions d’ouvrir l’humanité à la transcendance : « Les religions, ensemble, se sont reconnu une vocation commune, celle d’ouvrir l’humanité à la transcendance. La finalité du dialogue interreligieux n’est pas la paix. Certes, les religions ont une contribution originale à apporter, à tel point que la paix est inimaginable sans le dialogue entre les religions. Il n’en demeure pas moins que ce serait réducteur d’assigner au dialogue interreligieux cette finalité. Son but est théologique. Le dialogue interreligieux a pour finalité propre de convoquer les uns et les autres à se convertir plus résolument à l’Unique, à l’ineffable, à l’Ultime » (Christian SALENSON : Christian de Chergé, une théologie de l’espérance, p. 21).

 

 

 

 

 

- les conditions du dialogue :

 

Il faut d’abord que chacun soit à l’aise dans sa propre foi, heureux de ce qui lui est donné de vivre dans sa propre tradition. Celui qui est habité par une insécurité, qui a peur de l’autre, peur de ne pas savoir répondre ou rendre compte de l’espérance qui est en lui, aura beaucoup de mal à dialoguer. Il sera sur la défensive ou la fuite. Il faut avoir une colonne vertébrale et non une carapace ! Le pape François écrit : « La véritable ouverture implique de se maintenir ferme sur ses propres convictions les plus profondes, avec une identité claire et joyeuse, mais « ouvert à celles de l’autre pour les comprendre » et en « sachant bien que le dialogue peut être une source d’enrichissement pour chacun » (Evangelii gaudium, n° 251).

 

 

Il est important de respecter la conscience de l’autre, d’éviter tout ce qui peut être de l’ordre de la pression ou de la manipulation. Il y a une volonté de convaincre qui est une forme de violence non-respectueuse. Le concile Vatican II dans sa déclaration sur La liberté religieuse a souligné l’importance du respect de cette liberté. Celle-ci est liée à la dignité de la personne humaine (liberté de conscience) et à la liberté de l’acte de foi (nul ne peut être contraint de croire, comme nul ne peut être contraint d’aimer). Cette défense des droits de la conscience et du respect de la liberté religieuse doit être un élément non négociable du dialogue interreligieux.

 

Le dialogue doit conjuguer l’estime de l’autre et la liberté d’interpellation. Une tradition religieuse qui a été source d’inspiration, d’alimentation spirituelle, d’expérience de foi et de sagesse pour des milliards d’hommes mérite respect et estime. Mais ce respect et cette estime ne doivent pas brider une liberté de parole et d’interpellation sur des questions qui touchent la vie humaine, notre vie en société ou notre approche de Dieu. Sans cette liberté, le dialogue s’enferme dans des discours convenus et des échanges de politesse.

 

Il me paraît intéressant en conclusion de ce point de citer ces recommandations du pape Paul VI :

83 - Le dialogue est donc un moyen d'exercer la mission apostolique ; c'est un art de communication spirituelle. Ses caractères sont les suivants :

1. - La clarté avant tout : le dialogue suppose et exige qu'on se comprenne ; il est une transmission de pensée et une invitation à l'exercice des facultés supérieures de l'homme ; ce titre suffirait pour le classer parmi les plus nobles manifestations de l'activité et de la culture humaine. Cette exigence initiale suffit aussi à éveiller notre zèle apostolique pour revoir toutes les formes de notre langage : celui-ci est-il compréhensible, est-il populaire, est-il, choisi ?

2. - Un autre caractère est la douceur, celle que le Christ nous propose d'apprendre de lui-même : « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Mt., 11, 29) ; le dialogue n'est pas orgueilleux ; il n'est pas piquant ; il n'est pas offensant. Son autorité lui vient de l'intérieur, de la vérité qu'il expose, de la charité qu'il répand, de l'exemple qu'il propose ; il n'est pas commandement et ne procède pas de façon impérieuse. Il est pacifique ; il évite les manières violentes ; il est patient, il est généreux.

3. - La confiance, tant dans la vertu de sa propre parole que dans la capacité d'accueil de l'interlocuteur. Cette confiance provoque les confidences et l'amitié ; elle lie entre eux les esprits dans une mutuelle adhésion à un bien qui exclut toute fin égoïste. (Ecclesiam suam, n° 83).

 

- dialogue et annonce :

 

Le dialogue ne doit pas aboutir à un relativisme de fait, où les différentes voies religieuses coexisteraient les unes à côté des autres sans s’interpeller. Il est normal que chacun puisse témoigner de la vérité qui le fait vivre et souhaite faire partager sa propre foi.

 

Chrétiens, nous sommes habités par une foi qui fait l’expérience du salut apporté par Jésus Christ, d’un salut qui s’adresse à tous, d’un salut qui est un plus pour l’homme. Le pape François l’a exprimé avec force dans Evangelii Gaudium :

 

On ne peut persévérer dans une évangélisation fervente, si on n’est pas convaincu, en vertu de sa propre expérience, qu’avoir connu Jésus n’est pas la même chose que de ne pas le connaître, que marcher avec lui n’est pas la même chose que marcher à tâtons, que pouvoir l’écouter ou ignorer sa Parole n’est pas la même chose, que pouvoir le contempler, l’adorer, se reposer en lui, ou ne pas pouvoir le faire n’est pas la même chose. Essayer de construire le monde avec son Évangile n’est pas la même chose que de le faire seulement par sa propre raison. Nous savons bien qu’avec lui la vie devient beaucoup plus pleine et qu’avec lui, il est plus facile de trouver un sens à tout. C’est pourquoi nous évangélisons. (n°266)

 

Ceci dit, il ne faut pas oublier que ce n’est pas nous qui convertissons mais que c’est l’Esprit du Seigneur. C’est lui qui touche les cœurs. Le concile Vatican II rappelle que « la vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance » (La liberté religieuse, n° 1). L’action dans les esprits et sur les cœurs nous échappe. C’est le mystère personnel des conversions qui nous rappelle que nous ne sommes pas propriétaires des âmes.

 

L’écoute des autres, le respect de leur conscience, l’enrichissement spirituel expérimenté à leur contact n’interdisent pas toute annonce, bien au contraire. Mais celle-ci pourra revêtir plusieurs formes : l’annonce kérygmatique, le partage personnel et confiant ou le témoignage respectueux. Notons d’ailleurs que le document Dialogue et Mission souligne que la mission évangélisatrice de l’Église est une réalité complexe dans ses modalités. Elle comporte : présence et témoignage ; engagement pour la promotion sociale et la libération de l’homme ; vie liturgique, prière et contemplation ; dialogue religieux ; et finalement annonce et catéchèse. Ces formes seront mises en œuvre suivant les circonstances, les temps et les lieux. Dans tous les cas, l’amour, l’écoute et la liberté des personnes devront être respectés.

 

Conclusion : Dialogue interreligieux et établissement scolaire catholique

 

L’Enseignement catholique a une mission d’éduquer au dialogue dans la recherche de la vérité et dans l’apprentissage de la pratique d’une vraie fraternité. Dans une société pluraliste, il doit apporter sa contribution au « vivre ensemble ». Il le fait :

 

Par une culture religieuse qui offre une approche respectueuse des autres traditions religieuses. La connaissance permet de faire reculer la peur, l’ignorance, les caricatures, les mauvaises perceptions, les préjugés. Les caricatures touchant le visage de Dieu ou les atteintes à la dignité de l’homme doivent être dénoncées, ainsi que les réécritures tendancieuses de l’histoire.

Par des rencontres fraternelles et confiantes entre croyants de différentes religions. La sympathie, le respect et l’amitié sont très précieux.

Par l’invitation faite à s’enrichir au contact des autres et en particulier au contact de leur vie de foi ou de leur expérience spirituelle.

Par la présentation de ce qui fait le cœur de la proposition évangélique et de la tradition chrétienne. Il y a au moins une culture à acquérir sur ce qu’est le christianisme.

Par le respect de la liberté religieuse des enfants et des jeunes, en lien avec la démarche des familles et leur appartenance religieuse.

Par l’accueil de démarches de conversion pour ceux et celles qui le désirent. Je rappelle que dialogue et annonce ne s’opposent pas, même si la relation entre les deux peut être parfois source de tensionsf. Aucune situation ne nous dispensera du discernement nécessaire et de la qualité de cœur.

 

 

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

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