Jeunes en 2017, quels engagements féconds pour rebâtir la société ?

il y a des réussites dans la vie qui peuvent avoir un goût de cendres, qu’il y a des réussites sociales qui cachent une grande détresse intérieure. Réussir sa vie s’intéresse à ce ressenti intérieur qui vous permet de goûter l’approche du bonheur, une qualité de vie, un bien-être personnel, une joie de l’existence. Celui qui a le sentiment d’avoir réussi sa vie a le cœur en paix.

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Intervention de Mgr Jean-Pierre Ricard lors de son parrainage de la promotion 2017 de l'ICES, à la Roche sur Yon, le mardi 3 octobre 2017.

Chers amis,

 

Je voudrais tout d’abord vous exprimer la joie que j’ai d’être parmi vous aujourd’hui et je remercie l’ICES de l’honneur qui m’est fait de parrainer votre promotion.

 

Mais sans plus tarder, je souhaite introduire à notre réflexion de ce soir et au partage qui suivra. Le thème retenu est : « Jeunes en 2017, quels engagements féconds pour rebâtir la société ? ». Je dois vous avouer que c’est le mot « féconds » qui a attiré mon attention et qui a été au départ de ma réflexion.

 

I – QUELLE FÉCONDITÉ ?

 

Qu’est-ce qu’un engagement fécond ? Qu’est-ce qui rend une vie féconde ? Ou bien, comment peut-on parler de la fécondité d’une vie ? L’Évangile a surement quelque chose à nous dire sur le sujet.

 

Je commencerai volontiers mon propos en vous suggérant une distinction qui me paraît importante entre réussir dans la vie et réussir sa vie.

 

Réussir dans la vie. Les critères d’une telle réussite sont assez faciles à rassembler. Ils emportent facilement l’adhésion de tous. On peut dire que l’on a réussi dans la vie, quand on s’est maintenu en bonne santé et en bonne forme physique, quand on a réussi professionnellement, quand on gagne de l’argent, quand on a été appelé à d’importantes responsabilités, quand on a du pouvoir, quand on jouit de l’estime de beaucoup, quand on parle de vous, y compris sur le plan médiatique. La réussite dans la vie s’intéresse à votre statut social, à ce à quoi vous êtes arrivé, à l’image que vous voulez donner. Elle ne dit rien sur la façon dont vous y êtes arrivé : est-ce par un travail acharné et méritant ? Est-ce par une ambition effrénée, en écrasant les pieds des autres ? La simple référence à la « réussite dans la vie » ne le dit pas.

 

Réussir sa vie se joue sur un autre plan. Cette approche s’intéresse au ressenti intérieur. Elle sait qu’il y a des réussites dans la vie qui peuvent avoir un goût de cendres, qu’il y a des réussites sociales qui cachent une grande détresse intérieure. Réussir sa vie s’intéresse à ce ressenti intérieur qui vous permet de goûter l’approche du bonheur, une qualité de vie, un bien-être personnel, une joie de l’existence. Celui qui a le sentiment d’avoir réussi sa vie a le cœur en paix. Il a sa conscience pour lui. Il est bien avec lui-même et avec les autres. Il s’estime heureux. Les sagesses ont l’ambition de conduire à cette réussite ; en tout cas elles en balisent le chemin. L’Évangile aborde explicitement notre question. Jésus nous dit : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. En effet, quiconque veut sauver sa vie, la perdra ; mais quiconque perd sa vie à cause de moi, la gagnera » (Mt 16, 24-25). Jésus n’appelle pas là à un quelconque masochisme. Il ne développe pas une spiritualité de l’échec. Perdre sa vie, à cause du Christ ou à la suite du Christ, c’est la donner, c’est se mettre au service des autres. Vouloir la gagner, la maîtriser, la garder pour soi tout seul et ne se préoccuper que de soi ne peuvent conduire qu’à l’échec intérieur. Comme dit l’Évangile : En vivant ainsi, tu as perdu ton âme.

Saint Paul reprend cet enseignement évangélique en opposant deux logiques de vie, celle où l’on vit selon la chair et celle où l’on vit selon l’Esprit. La « chair » chez Saint Paul n’est pas le corps. C’est l’homme qui se centre sur lui, qui ne pense qu’à lui, qu’à ses intérêts et qui ne considère les autres que comme des moyens à utiliser ou des adversaires à abattre. Vivre selon « l’Esprit » implique un véritable décentrement par rapport à soi, une attention à l’autre, un service de l’autre. Paul oppose le fruit de la chair au fruit de l’Esprit : « On sait bien à quelles actions mène la chair : inconduite, impureté, débauche, idolâtrie, sorcellerie, haines, rivalité, jalousie, emportements, intrigues, divisions, sectarisme, envie, beuveries, orgies et autres choses du même genre. Je vous préviens, comme je l’ai déjà fait : ceux qui commettent de telles actions ne recevront pas en héritage le royaume de Dieu. Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi….Puisque l’Esprit nous fait vivre, marchons sous la conduite de l’Esprit » (Gal 5, 19-25). La vie féconde selon saint Paul et selon l’Évangile, c’est donc une vie qui évite de se centrer sur soi mais qui se décentre pour se mettre au service des autres. Celui qui donne et qui se donne, celui-là goûtera la paix et la joie, non seulement au terme de la route, mais tout au long du chemin. En faisant ces choix, nous pressentons que nous avons pris le chemin qui conduit à la vie, à la vraie vie, celle qui ne déçoit pas.

La Bible d’ailleurs parle de ce qui déçoit et de ce qui ne déçoit pas. Elle oppose les idoles, qui attirent, qui fascinent, qui séduisent mais qui s’avèrent finalement décevantes, à la vraie vie à laquelle Dieu appelle l’homme. Comme dit Dieu par la bouche du prophète Jérémie : « Ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, pour se creuser des citernes crevassées qui ne tiennent pas l’eau » (Jr 2, 13).

 

II - QUELS ENGAGEMENTS ?

Réussir sa vie implique donc de la penser comme un service des autres, comme intégrant cette dimension d’engagement pour les autres, de service d’une société plus fraternelle et plus solidaire.

Pour cela, il faut combattre deux courants profonds qui marquent aujourd’hui notre culture et notre société, surtout dans les pays occidentaux : l’individualisme et le relativisme.

L’individualisme est ce courant qui porte une attention exclusive à l’individu, à sa vie, à ses désirs, à ses intérêts (moi d’abord, moi surtout), en oubliant que l’homme est fait pour vivre en société et qu’il ne se réalise qu’avec les autres et que par les autres. Mon bonheur passe par le bonheur des autres. Ceci est vrai pour toute réussite durable dans le couple, la famille, la vie sociale et la paix entre les nations. Nous avons à redécouvrir aujourd’hui le sens du bien commun dans une société où chacun risque de ne voir que midi à sa porte et où la défense des intérêts catégoriels va occuper tout l’horizon.

Le deuxième courant qui est très présent dans l’air que nous respirons est le relativisme où la vérité n’est affaire que de points de vue. Il n’y a pas de cause qui s’impose à tous. Tous les engagements sont partiels et partiaux. Le relativisme conduit tout naturellement au scepticisme. Les grands idéaux sont tous relatifs. La justice, la solidarité, la fraternité sont des idées généreuses mais utopiques. Elles ne justifient pas que l’on s’investisse dans des engagements visant à les faire advenir. C’est la réaction du « A quoi bon ? ». Seuls les intérêts individuels immédiats sont payants. Le relativisme a partie liée - on le voit - à l’individualisme. Or ce courant oublie que nous sommes tous embarqués dans une même aventure, solidaires les uns des autres, que nous le voulions ou pas. Le monde est notre maison de famille dont nous sommes tous responsables. Le pape François l’a fortement souligné dans son encyclique Laudato Si. Les actes que nous posons, les décisions que nous prenons ont des conséquences sur notre vie sociale. Une société qui n’est pas attentive à un certain nombre de dérives (morales, familiales, éducatives, économiques ou politiques) peut ainsi secréter de terribles toxines qui risquent de se payer très cher dans un avenir proche.

Je pense que nous avons à creuser aujourd’hui ce que peut être une anthropologie globale, une conception de l’homme qui intègre défense de l’environnement et défense de la vie humaine, morale personnelle et morale sociale, attention à la personne, à la dignité de chacun et à la vie de tous. Je signale que l’enseignement de l’Église et la doctrine sociale de l’Église donne des points de repère éclairants.

Par rapport à la devise républicaine : Liberté, égalité, fraternité, reconnaissons que la valeur qui a le plus de mal à être vécue dans notre société est la fraternité. Il est important que vous puissiez vous engager dans ce grand champ de la fraternité, de l’attention et de la solidarité entre les hommes, que ce soit sur le plan personnel, sur le plan professionnel, sur le plan associatif, sur le plan politique, sur le plan ecclésial pour ceux qui sont chrétiens. Notre société a besoin de bâtisseurs et de « rebâtisseurs » ! Soyez porteurs d’une espérance, d’un sens de l’autre, des artisans de réconciliation et de rapprochement. Comme dit le pape François, soyez des bâtisseurs de ponts plus que des constructeurs de murs. Il est important que vous incarniez dans votre engagement le sens de l’homme dont vous être porteurs (cette fraternité qui est au cœur de l’Évangile). Pour cela évitez, deux écueils : l’idéalisme désincarné de celui qui a toujours peur de se salir les mains ou le conformisme à l’air ambiant qui se traduit souvent par des compromissions et par un renoncement à ses propres convictions. Il vous faudra, à certains jours, vous trouver à contre-courant par rapport à des convictions martelées par la pensée dominante. N’hésitez pas à vous risquer, à faire preuve de courage, de réflexion et de qualité de cœur.

III – QUEL ÉQUIPEMENT POUR LA ROUTE ?

Ceux qui sont chrétiens parmi vous savent qu’ils ne sont pas livrés simplement à eux-mêmes dans ces engagements, réduits à leurs seules forces ou à leurs seules lumières. Le pape François rappelle que nous avons à notre disposition :
l’importance de la prière où nous nous remettons devant Dieu et où nous pouvons faire une relecture de notre vie et de notre action,
la lumière de l’Écriture comme Parole de Dieu,
la force de l’eucharistie qui est la présence du Seigneur dans nos vies,
l’aide d’une communauté ecclésiale pour nous soutenir et réfléchir avec d’autres notre action.
le pape François ajoute aussi : l’attention aux pauvres. Ils sont au cœur de l’Évangile et au cœur de la mission de Jésus. Le pape nous dit : prenez l’attention aux pauvres comme la boussole de votre action, vous ne perdrez jamais le nord !

Chers amis, voici un chemin de fraternité qui s’ouvre devant vous. Si vous prenez cette route, vos engagements seront féconds. Vous réussirez votre vie ! C’est ce que je vous souhaite de tout cœur !

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard
Archevêque de Bordeaux

 

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