Enseigner dans un contexte marqué par la laïcité

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Intervention de Mgr Ricard, lors de la rencontre avec les chefs d’établissement de l’enseignement catholique, à Lacanau-Océan, le jeudi 4 avril 2013.

 

Chers amis,

 

On réentend beaucoup parler de « laïcité » ces derniers temps. Faut-il une loi qui interdirait le port de « signes religieux », et en particulier le voile, dans des crèches qui sont privées mais qui fonctionnent avec des subventions publiques ? La question est posée. Le Président de la République l’a évoquée lors de sa dernière intervention télévisée. Certains souhaitent que cela soit étendu au domaine des entreprises, d’autres à « l’espace public ». Beaucoup parlent du « principe de la laïcité ». Or, reconnaissons-le : il règne une grande confusion en ce domaine. Le concept de « laïcité » a une grande plasticité. On désigne sous ce terme des réalités assez différentes. De plus, quand on parle de « laïcité à la française », nous sommes devant une texture d’approches philosophiques et de réalisations historiques dont il n’est pas toujours facile de démêler les fils. Je me propose devant vous ce matin de clarifier le débat et de souligner l’enjeu de quelques questions touchant la laïcité.

I – LA LAÏCITE SELON LES TEXTES : LA LAÏCITE REPUBLICAINE

 

  1. La laïcité en France

 

Je crois qu’il est très important de partir des textes qui fondent la laïcité selon la République dans le contexte français.

 

Nous trouvons l’adjectif laïque comme un qualificatif donné à la République française dans la Constitution de 1958. A l’article 2, il est dit : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. ». La laïcité de la République désigne la neutralité de l’État et son indépendance vis-à-vis des fois religieuses et des convictions philosophiques. Cette neutralité vise à assurer l’égalité de tous les citoyens, quelle que soit leur religion. Cette neutralité n’est pas hostilité mais respect de toutes les croyances. Laïc, l’État n’est inféodé à aucune religion, ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas de relation avec elles. D’ailleurs, la République française connaît dans son fonctionnement plusieurs modes de relation : La Séparation selon la loi de 1905, le Concordat dans les trois départements d’Alsace-Moselle, le régime particulier de la Guyane française (avec l’ordonnance royale de 1828), les décrets Mandel de 1939 dont bénéficient la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie et Saint-Pierre-et-Miquelon, sans parler du cas tout à fait particulier de Mayotte. C’est malgré tout la Loi de séparation du 9 décembre 1905 qui donne sa coloration particulière à la laïcité en France, à ce que l’on a appelé « la laïcité à la française ».

 

Cette loi relative à la séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 est une loi beaucoup plus complexe qu’on ne croit, une loi qui a été plus d’une fois modifiée dans ses applications. Mais les deux premiers articles en donnent l’esprit et les principes:

ARTICLE PREMIER. - La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public.

ART. 2.- La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l'État, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l'exercice des cultes. Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d'aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.
Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l'article 3.

 

Ces articles viennent nous dire deux choses particulièrement importantes :

 

  1. L’Etat n’a plus de relation organique avec les cultes. Ceux-ci ne sont plus « reconnus » par la République, ils n’ont plus de statut officiel, ils ne sont pas des corporations de droit public (comme en Allemagne) mais des associations de droit privé. L’État ne leur accorde pas de droits particuliers et spécifiques. Il s’arrête de salarier les ministres des cultes. Il s’interdit de subventionner ces cultes, de quelque façon que ce soit. Séparé de ces cultes, l’État n’intervient plus dans leur fonctionnement interne, sauf, de façon très restrictive, pour faire respecter l’ordre public. On a pu dire qu’avec la loi de Séparation : « l’État ne devenait pas plus laïque mais moins sacristain » (Émile Poulat).

 

  1. L’État pourtant n’ignore pas les Cultes puisqu’il assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice de ces cultes. Cela veut dire qu’il ne cantonne pas les religions dans le seul domaine des convictions personnelles mais qu’il en reconnaît la dimension sociale. Le texte parle - vous l’avez remarqué - de « culte ». Il ne vise pas l’ensemble de la vie ecclésiale. Il ne parle ni de l’enseignement ni de l’activité caritative de l’Église mais de « culte », c’est-à-dire d’un ensemble de pratiques et de croyances autour d’un édifice. C’est d’ailleurs pour assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, hôpitaux ou prisons (on pourra ajouter aussi armée), qu’il institue des services d’aumônerie. On peut noter au passage que le terme d’ « assurer » est fort de conséquences juridiques. L’État doit donc permettre à chacun, sans exception aucune, de pratiquer et de vivre sa liberté de conscience, et dans la situation qui nous intéresse, sa liberté religieuse. Laïcité de l’État ne veut donc pas dire refus ou ignorance des religions mais non-inféodation et distinction des domaines. La séparation n’interdit pas les relations mais les instaure sur d’autres bases.

 

Des relations devaient aussi s’instituer en 1907 quand il a été décidé que les édifices du culte, qui n’avaient pas pu être pris en charge par des Associations cultuelles refusées par l’Église catholique, seraient « laissés à la disposition des fidèles et des ministres du culte pour la pratique de leur religion », comme le stipule l’article 5 de la loi du 2 janvier. L’Église devenait d’une part affectataire des églises paroissiales (construites avant 1905), propriétés des communes et d’autre part affectataire des cathédrales, propriétés de l’Etat. Ce patrimoine, dont l’affectation à l’Église est gratuite, exclusive et permanente, donne l’occasion de multiples relations entre les maires et l’Église pour la gestion des églises paroissiales et entre les services de l’Etat et les diocèses pour la gestion des cathédrales. Dans l’ensemble, les relations sont bonnes et on peut noter depuis un certain nombre d’années un investissement important de beaucoup de communes pour l’entretien des églises, au moins au titre de la sauvegarde du patrimoine.

 

Il faut noter que depuis un siècle la pratique administrative et la jurisprudence dans les affaires concernant cette situation de séparation entre l’État et les Églises ont la plupart du temps été favorables à l’exercice du culte. On a pu parler en ce domaine de séparation « aménagée ».

 

De plus, on peut remarquer aussi que les pouvoirs publics ont souhaité entretenir avec les différents cultes des réunions de concertation ayant une certaine régularité. Ainsi a vu le jour en 2002 une instance de dialogue entre le gouvernement de la République et les représentants de l’Église catholique en France (comportant le nonce apostolique, le président de la Conférence épiscopale, l’archevêque de Paris et les vice-présidents de la conférence). Prévue au point de départ pour être une instance qui traiterait des problèmes institutionnels liés à la situation juridique de l’Église catholique en France, cette surface de contacts a permis également des échanges de vue sur bien d’autres questions de société. Des rencontres analogues ont eu lieu avec les représentants d’autres Eglises chrétiennes et avec ceux du Judaïsme (en particulier le repas du CRIF). Avec l’Islam, les gouvernements successifs ont souhaité se donner une structure qui permettre un dialogue officiel avec les représentants des différentes composantes de l’Islam en France, d’où la mise sur pied d’un Conseil national du Culte musulman, avec également des représentations régionales.

 

Sur Bordeaux, la municipalité a souhaité mettre en place une plate-forme souple de rencontres avec les différents représentants des cultes. Cette plate-forme organise chaque année une table-ronde ouverte au public sur un sujet de société dans sa relation aux religions.

 

  1. La laïcité française est-elle une exception ?

 

J’aurais envie de répondre non dans ses principes et oui dans ses applications pratiques.

 

Non au niveau des principes :

 

On se rend compte que la laïcité devient une des composantes des sociétés démocratiques. Elle marque tous les états démocratiques, même ceux qui sont confessionnels ou qui ont une relation privilégiée avec une religion. La laïcité implique :

 

  • L’autonomie du politique vis-à-vis du religieux

  • Le respect de la liberté de conscience

  • La dissociation de la citoyenneté et de la religion (plus de « cujus regio cujus religio »)

  • Le désir de traiter à égalité les citoyens quelle que soit leur religion ou leur non- religion

  • Le respect du pluralisme religieux

 

On peut dire que la laïcité, vue ainsi, est très liée au caractère pluraliste de nos sociétés.

Edgar Morin définit la laïcité comme « la constitution d’un espace public de pluralisme, …qui fait l’originalité de la culture européenne moderne, telle qu’elle s’est développée depuis la Renaissance ».

 

Mais oui, au niveau des applications :

 

Le contexte français a été marqué dans son histoire par une rupture entre la République et l’Eglise catholique qui prend sa source dans la Révolution française et la guerre des deux Frances tout au long du 19e siècle. Il y a eu donc de la part des républicains une volonté de libérer les esprits et la société de l’influence de l’Eglise. Cela s’est concrétisé par les lois contre les Congrégations (1880), celle de Jules Ferry sur l’enseignement public laïc et obligatoire (1882), la loi Goblet sur la laïcisation du personnel des écoles publiques (1886), et la loi de séparation de 1905.

 

Cela se traduit en particulier par :

  1. L’enseignement religieux dans l’école primaire n’est plus donné dans le cadre de l’école. Mais un jour est libéré pour cela dans la semaine (dans la loi de Jules Ferry).

  2. Les clercs ou les religieuses ne peuvent pas enseigner dans l’Ecole publique laïque (seulement un « personnel laïque »).

  3. Le traitement du clergé ou les subventions au culte sont interdits.

 

Le système français a connu un certain nombre d’accommodements. Mais il reste certainement, parmi les régimes européens, celui ou la séparation du politique et du religieux est le plus marqué.

 

  1. La laïcité selon l’Église

 

Cette laïcité de l’État dont je viens d’énoncer les principes et de tracer les grandes lignes a été acceptée par l’Église catholique, après une longue évolution tout au long du 20e siècle. Elle a permis d’arriver à un certain équilibre des relations État – Église catholique. C’est pour cela que, lors de l’anniversaire du centenaire de la Loi de Séparation de 1905, l’Église catholique en France n’a pas demandé une révision de la Loi. Elle avait peur de remettre en question ce fragile équilibre auquel on était, de part et d’autre, arrivé.

 

Les principes de cette laïcité selon la République ont d’ailleurs été validés par le Concile Vatican II puis par les papes Jean-Paul II et Benoît XVI.

 

Déjà, Pie XII avait parlé d’une « saine laïcité ».

 

Mais c’est surtout avec le Concile Vatican II que cette conception allait être développée. On lit dans la Constitution Pastorale Gaudium et Spes au n° 76, 3 : « Sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l’Église sont indépendantes l’une de l’autre et autonomes. Mais toutes deux, quoique à des titres divers, sont au service de la vocation personnelle et sociale des mêmes hommes. Elles exerceront d’autant plus efficacement ce service pour le bien de tous qu’elles rechercheront davantage entre elles une saine coopération, en tenant également compte des circonstances de temps et de lieu ». Le Concile souligne l’indépendance mutuelle de l’Église et de la communauté politique. Mais cette indépendance n’implique pas ignorance ou hostilité. Au contraire, elle appelle connaissance mutuelle et collaboration. De plus, cette indépendance ne saurait cependant soustraire l’État à l’autorité d’un ordre moral qui s’impose à lui et à celle de principes fondamentaux dont le respect garantit son autorité. L’Église a toute légitimité pour intervenir si elle pense que cet ordre moral ou ces principes sont menacés. Il y a là - notons le - une question qui se pose avec plus d’acuité de nos jours. Nous le voyons bien avec la question du « mariage pour tous ».

 

Dans l’enseignement conciliaire, il faut aussi mentionner ce qu’affirme la déclaration sur La liberté religieuse : Dignitatis Humanae  à propos de la liberté de conscience. L’acte de foi est libre. Personne ne peut le contraindre ou l’interdire : « La réponse de foi donnée par l’homme à Dieu doit être volontaire ; en conséquence, personne ne doit être contraint à embrasser la foi malgré lui » (n° 10). Cela rejoint l’article 1 de la loi de Séparation.

 

En 2005, à l’occasion de l’anniversaire du centenaire de la Loi de Séparation, le pape Jean-Paul II écrivait une Lettre aux évêques de France. Dans cette Lettre, il affirmait : « Le principe de laïcité, auquel votre pays est très attaché, s’il est bien compris, appartient aussi à la doctrine sociale de l’Église. Il rappelle la nécessité d’une juste séparation des pouvoirs (cf. Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n° 571-572), qui fait écho à l’invitation du Christ à ses disciples : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Lc 20, 25). Pour sa part, la non-confessionnalité de l’État, qui est une non-immixtion du pouvoir civil dans la vie de l’Église et des différentes religions, comme dans la sphère du spirituel, permet que toutes les composantes de la société travaillent ensemble au service de tous et de la communauté nationale. De même, comme le Concile œcuménique Vatican II l’a rappelé, l’Église n’a pas vocation pour gérer le temporel, car, « en raison de sa charge et de sa compétence, elle ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique » (Gaudium et spes, n° 76 § 2 : cf. n°42). Mais, dans le même temps il importe que tous travaillent dans l’intérêt général et pour le bien commun. C’est ainsi que s’exprime aussi le Concile : « La communauté politique et l’Église, quoiqu’à des titres divers, sont au service de la vocation personnelle et sociale des mêmes hommes. Elles exercent d’autant plus efficacement ce service pour le bien de tous qu’elles recherchent davantage entre elles une saine coopération » (ibid, n° 76, § 3). » (n° 3). Pour le pape, la laïcité est une laïcité de distinction des domaines et de coopération des acteurs pour le bien commun de tous.

 

Dans sa dernière exhortation Ecclesia in Medio Oriente le pape Benoît XVI a également précisé ce qu’il entend par laïcité, ce respect de la distinction de la sphère religieuse et de la sphère politique appelées à se connaître, à collaborer entre elles sans se mélanger. (n° 29).

 

 

II- ALLONS-NOUS VERS UNE LAÏCISATION DE LA SOCIETE FRANCAISE?

 

Cette conception républicaine de la laïcité, consciente de son autorité et du périmètre délimité de ses interventions, respectueuse des religions et la conception ecclésiale de cette même laïcité sont soumises aujourd’hui à des pressions diverses qui trouvent leur origine dans des courants très différents mais qui parfois peuvent se conjuguer et se renforcer mutuellement.

 

Ces courants, avec des approches diverses, contribuent tous à vouloir étendre la conception de la laïcité non plus seulement à l’État mais à l’ensemble de la société elle-même et donc à réduire l’expression sociale et publique des religions au sein de la société française.

 

  1. Une laïcité anticléricale et antireligieuse

 

Il y a la vieille laïcité de combat qui a voulu libérer la société française et en particulier les esprits de l’influence de l’Eglise catholique. Cela s’est traduit en particulier dans le domaine éducatif par la volonté de promouvoir une éducation critique où on apprend à penser par soi-même. On suit sa raison. On n’obéit plus à une autorité extérieure, à des « dogmes » qui s’imposeraient à vous. Aujourd’hui, c’est dans le domaine des mœurs que ce combat est livré. Beaucoup défendent une conception où chacun se donne les normes de son comportement. L’Eglise paraît archaïque. Mais, certains vont plus loin. Ils passent du procès fait à l’Eglise catholique à celui des religions. Celles-ci sont vues comme autant de formes aliénantes d’un obscurantisme dont il faut libérer les esprits. Limitons donc le plus possible l’influence des religions. Tout le monde ne s’en portera que mieux. S’il est difficile de déraciner l’attachement au religieux que celui-ci se cantonne alors dans le pur domaine des consciences personnelles et qu’il apparaisse le moins possible dans le champ social ou l’espace public. Beaucoup trouveront qu’on en fait toujours trop pour les religions (cf. les médias à l’occasion du pape, la venue de Jean-Marc Ayraud à la messe du pape…). Nous avons là une laïcité de combat qui est souvent appelée dans les documents ecclésiaux « laïcisme ».

Les revendications en direction du pouvoir des tenants de cette forme de laïcité portent, entre autres, sur l’abrogation du statut concordataire de l’Alsace-Moselle, sur l’abrogation de la Loi Debré (« A Argent public, École publique »), sur le statut de certaines aumôneries. On trouve une éclairante expression de ces revendications dans la réponse publique du Grand Orient à la Commission Machelon. Nous sommes là devant une laïcité de défiance et de combat.

 

  1. Une laïcité fille de la sécularisation

 

Il y a une forme de laïcité qui n’est pas de l’ordre du combat idéologique mais qui se traduit dans les faits par une politique contribuant à accélérer un certain effacement du religieux. Nous sommes en présence de certaines évolutions de mentalité liées au phénomène de sécularisation de notre société. J’entends par là un processus d’éloignement de notre société vis-à-vis de sa référence chrétienne et de son lien, en particulier, à l’Église catholique. Il n’y a pas forcément hostilité ou lutte ouverte mais beaucoup plus ignorance et indifférence. Cela s’accompagne aussi d’un affaiblissement de la surface sociale de l’Église et de sa difficulté à assurer aujourd’hui un quadrillage au plus près du terrain. On peut constater ce phénomène dans la façon dont certaines mairies (pas toutes) voient leur relation aujourd’hui avec l’Église :

Cela se traduit par une récupération des presbytères (qui appartiennent au domaine privé des municipalités) quand un prêtre ne l’occupe plus et une approche de plus en plus culturelle des bâtiments du culte. On a investi de l’argent dans leur entretien. Il faut qu’ils servent. On utilisera ainsi l’église pour des concerts, pour des expositions, pour des spectacles. Moins l’église ou la chapelle est utilisée pour le culte, plus son utilisation culturelle risque d’être valorisée.

 

Ce phénomène de sécularisation se traduit également par une perte de la culture chrétienne et une difficulté à comprendre les références religieuses dans le patrimoine culturel français, que ce soit dans l’art, dans la littérature ou dans l’histoire. Nous sommes là devant une laïcité d’ignorance.

 

  1. Une laïcité vigilante, voire suspicieuse, vis-à-vis de l’Islam

 

Mais, c’est l’inscription de l’Islam dans la société française qui a amené ces derniers temps les déplacements d’accent les plus forts, concernant la laïcité, dans l’opinion publique et chez un certain nombre de leaders politiques. Dans les dernières décennies, l’Islam ne s’est plus présenté comme une religion pour des gens en transit sur notre sol national mais comme une religion de gens qui étaient français, qui vivaient en France et n’envisageaient pas de partir ailleurs. Nous avons vu se construire des mosquées qui se sont inscrites dans notre paysage urbain et l’Islam est devenu la deuxième confession religieuse de France après le catholicisme.

Les premières questions qui se sont posées ont tourné autour des lieux de culte et des aumôneries. Pouvait-on faire bénéficier les musulmans des avantages de la loi de 1905 et fallait-il la modifier pour régler quelques-uns des problèmes posés par l’Islam ?

 

Mais la politique internationale et ses retentissements en France ont modifié les données. Il y a eu le 11 septembre 2001. Il y a eu l’Afghanistan, l’Irak, la Lybie, aujourd’hui la Syrie, le terrorisme islamique, la manifestation d’un prosélytisme islamique, la situation des minorités chrétiennes au Moyen Orient, la persécution de chrétiens au Pakistan et au Nigéria. Cela a provoqué un réflexe de peur, de besoin de se protéger, d’envoyer un signe fort à ces forces islamistes pour dire « Halte là ! ». D’autant plus, que si nous voyons un Islam qui veut s’intégrer dans la société française et s’insérer dans les lois de la République, nous constatons aussi d’autres courants plus offensifs, qui remettent en question notre laïcité à la française, veulent imposer leurs particularités communautaristes et testent la capacité de résistance de la République à leurs revendications. On sent bien qu’une distinction des domaines entre loi civile et loi religieuse ne leur est pas familière. Or, il ne peut y avoir de vivre ensemble pacifique dans une société pluraliste que si une telle distinction fondatrice est maintenue.

 

Une telle évolution n’a pas été sans conséquences sur les relations des responsables politiques avec les différents cultes. Il y a dix ans, on voulait donner aux musulmans ce qu’on avait donné aux catholiques, aux protestants et aux juifs (bâtiments, aumôneries…). Aujourd’hui, on restreindrait volontiers ce qu’on avait donné aux catholiques (ou ce à quoi ils avaient droit) pour ne pas le donner aux musulmans (création d’une aumônerie scolaire dans un collège, affichage dans un lycée, voile sur les photos d’identité). Il faut d’ailleurs noter que pour éviter de donner l’impression d’une discrimination religieuse vis-à-vis d’une religion, même si le problème est spécifique à cette religion, on prendra une mesure qui touchera toutes les religions, pour ne pas faire - dit-on – de discrimination envers une religion (par ex. l’interdiction de tout signe ostentatoire dans l’espace scolaire). Nous sommes là devant une laïcité vigilante, voire suspicieuse, par rapport aux demandes de musulmans. Parfois cette laïcité défensive revendiquée n’est pas exempte d’islamophobie.

 

  1. Faut-il appliquer le principe de laïcité à l’espace public ?

 

Une première extension de la laïcité a vu le jour dans l’espace scolaire. Jusqu’à ces dernières années, la laïcité s’appliquait au personnel enseignant, à qui il était demandé de ne pas afficher leurs convictions religieuses ou politiques et de ne pas porter d’insignes religieux distinctifs. La loi du 15 mars 2004 se veut une application du principe de laïcité. Elle interdit le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics. On veut faire de l’école publique un sanctuaire de la République dans lequel les religions sont bannies. Une telle loi peut se comprendre si l’ordre public est troublé par des jeunes arborant des signes ostensibles et provocateurs. Si ce n’est pas le cas, nous sommes en présence d’une infraction au principe de liberté religieuse. J’en dirais autant vis-à-vis de l’interdiction du voile qui serait imposée aux mères de famille accompagnant la classe de leur enfant lors d’une sortie scolaire.

 

Il en irait de même, si on voulait, à l’intérieur de services publics, interdire certains signes religieux aux usagers de ces services (le voile par exemple). S’il y a une interdiction du voile intégral, elle doit être justifiée par une raison de respect de l’ordre public (« Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage » (loi du 11 octobre 2010) et non pas par une motivation antireligieuse.

Il en va de même dans le domaine des entreprises du secteur privé. Ceux qui y travaillent ont droit à voir respectées leurs croyances et leurs convictions. Si un insigne religieux doit être interdit, ce doit être au nom de l’exigence du travail et non au nom d’une discrimination religieuse.

 

Ceci dit, il y a aujourd’hui tout un courant militant qui souhaite étendre la référence à la laïcité, non plus seulement à l’État mais à la société toute entière, réduisant ainsi l’expression publique et sociale des religions. Il s’agit d’une forme de laïcisme qui veut enfermer le religieux dans le domaine du privé et de l’intime et lui interdire toute forme d’expression dans l’espace public. Notons d’ailleurs que beaucoup de nos contemporains n’aiment pas les religions qui expriment avec force et passion militante leurs propres convictions. D’où ce sens négatif donné au mot « prosélytisme ». Certes, si une expression du contenu religieux non respectueuse de la liberté doit être refusée, la possibilité de proposer sa foi à d’autres ne fait-elle pas partie de la liberté d’expression ?

 

Nous voyons ce courant laïciste s’exprimer dans un certain nombre de réactions vis-à-vis de prises de position publiques des responsables de l’Église, en particulier dans les domaines qui touchent la vie sociale et politique, que ce soit à propos de l’expulsion des Rom ou de la proposition de loi sur le mariage et l’adoption entre personnes du même sexe. On entend ces affirmations : « Vous sortez de votre rôle. La laïcité vous interdit d’intervenir dans ces domaines. Vous contrevenez à la laïcité en vous exprimant ainsi ». Un homme politique critiquant la prière proposée pour le 15 août dernier, affirmait : « L’Église n’a aucune légitimité démocratique pour s’immiscer dans le débat politique en France ». En fait, la vraie laïcité nous a rendu notre pleine liberté. Nous n’avons plus ce devoir de réserve vis-à-vis de l’État que demandait la situation concordataire. Comme toute association, l’Église a droit à s’exprimer librement et si la stratégie de la politique politicienne n’est pas de son domaine, la réflexion sur tout ce qui a trait à l’homme dans notre société, la concerne directement et touche sa mission.

 

Il en va de même des manifestations publiques organisées par des catholiques, en particulier des marches pour la défense de la vie. Si ces manifestations sont pacifiques et ne troublent pas l’ordre public, pourquoi certains groupes voudraient-ils les faire interdire ou les empêcher de se dérouler normalement ? L’expression dans l’espace public serait-il sélectif : pourquoi applaudir une Gay Pride et combattre un autre type de manifestation ? Le religieux ou l’ecclésial ne pourraient-ils plus avoir une expression publique ? Nous sommes là devant une conception indue de la laïcité.

 

Allons-nous vers une laïcisation complète de l’espace public ? En effet, certains plaident pour une interdiction des expressions de manifestation religieuse dans l’espace public, et ceci au nom de la laïcité. Madame Marine Le Pen ne demandait-elle pas récemment que soit interdit dans l’espace public le port du voile ou de la kippa. Notons que cette expression « espace public » n’est pas des plus précises. Et quand on l’emploie, il faut tout de suite en préciser la portée. Par exemple, pour Marine Le Pen, cette expression désigne les rues, les magasins et les transports publics. Qui ne voit que cela peut contribuer aussi, au moins en certains lieux, à interdire les processions, le port de la soutane ou d’un habit religieux et toute manifestation un peu publique du religieux. Allons-nous voir refleurir des arrêtés comme celui du 10 décembre 1900 interdisant le port de la soutane sur tout le territoire de la commune du Kremlin-Bicêtre ? M’interdira-t-on sous le prétexte d’une laïcité mal comprise de bénir les bateaux le 15 août sur le bassin d’Arcachon ?

 

Certes, les religions sont des associations de droit privé. Mais cela ne veut pas dire qu’elles doivent être cantonnées dans l’espace domestique. On ne peut admettre une laïcité qui serait une volonté d’éliminer toute manifestation publique du religieux dans l’espace public.

 

Certes, il faut demander aux religions de ne pas vouloir imposer à l’ensemble de la société leurs propres normes communautaires et d’apprendre à distinguer la sphère de la loi religieuse de celle de la loi civile. Mais, il faut s’opposer à cette tendance visant à étendre la laïcité de l’État à l’ensemble de la société. L’expression publique et sociale de sa foi fait partie du droit de chaque croyant. Celle-ci doit être possible dans toute société, car une société démocratique est une société plurielle, où, dans le respect de l’ordre établi, toutes ces expressions publiques des religions doivent pouvoir se manifester. Il en va du respect du droit à la liberté religieuse, qui est, comme l’ont rappelé les papes Jean-Paul II et Benoît XVI au fondement de tous les autres droits de l’homme. L’État est laïc. Notre société ne l’est pas. Elle a une autre ambition : être une société, non pas où on musèle les religions, mais une société qui permet à celles-ci d’apporter toutes leurs composantes et d’enrichir ainsi la vie sociale elle-même. Nous avons besoin aujourd’hui d’une laïcité qui ne se crispe pas sur des interdits mais qui invite à chercher un art de vivre ensemble.

 

III – LAÏCITE ET ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE

 

Les établissements d’enseignement catholique ont une identité institutionnelle double :

 

  • Comme établissements scolaires, il ont une structure associative qui dépend de la société civile et qui est liée à l’Eglise catholique.

  • Comme établissements scolaires associés au service public de l’Education nationale, ils ont un lien académique, pédagogique et pour une part financier avec l’Etat.

 

Cette double appartenance en fait une réalité originale et spécifique qui a été bien marquée par la loi Debré du 31 décembre 1959, lorsqu’elle stipule : « L’établissement, tout en consacrant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience. Tous les enfants sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyance y ont accès (art. 1, al. 4) ».

 

N’oublions pas que ce n’est pas, en rigueur de termes, l’enseignement qui est catholique mais l’établissement. Il s’agit d’établissements catholiques d’enseignement.

 

Cela implique une double attention :

 

  1. Aux exigences de la laïcité

 

1) Le respect de la liberté de conscience des élèves et des enseignants (à charge pour eux d’adhérer au projet éducatif et de respecter le caractère propre)

2) L’accueil de tous les élèves qui se présentent pour effectuer leur scolarité

3) Le respect des programmes nationaux qui sont laïques

4) L’apprentissage du vivre ensemble et le respect des différences

5) L’expression des valeurs de la République (liberté, égalité, fraternité)

 

  1. Le caractère propre :

 

Ne se confond pas avec la seule catéchèse ou pastorale. Mais fait référence à :

 

  1. La valeur unique de la personne

  2. L’ouverture à une transcendance. La vie a un sens. L’histoire n’est pas absurde

  3. L’appel à une fraternité universelle

  4. L’invitation à penser le phénomène religieux et l’éducation au dialogue interreligieux

  5. La découverte de la force inspiratrice du christianisme dans la culture

  6. La possibilité d’entrer dans une expérience spirituelle en référence au christianisme (avec ce que cela implique comme proposition de la foi, catéchèse et célébration)

 

Cette découverte du christianisme peut se vivre selon une pluralité d’approches :

 

  1. Par la culture (au sein des disciplines enseignées)

  2. Par des activités éducatives (voyages, visites..)

  3. Par des formes de catéchèses

  4. Par des propositions de célébration du Mystère chrétien

 

Je terminerai par cette citation du Père Pierre Gire, qui a été vice-recteur de l’Institut catholique de Lyon :

 

«  Il n’est pas contraire à la laïcité de permettre dans le cadre objectif d’une structure d’enseignement et d’éducation contrôlée par l’Etat (avec une régulation rationnelle), une expression spirituelle de l(être humain reconnue et légitimée par la Charte des droits de l’homme que la République s’efforce d’honorer » (P. Pierre Gire : L’Enseignement catholique et les exigences de la laïcité, in Esprit et Vie n° 251 – Sept 2012)

 

Je crois que l’Enseignement catholique n’est pas mal placé pour éduquer à cet art de vivre dans une société démocratique et pluraliste à laquelle invite une conception respectueuse et modeste de la laïcité, un art de vivre fait d’attention à la formation de toute la personne, à l’apprentissage d’un vivre ensemble, au respect des convictions de chacun et à la pratique du dialogue et de l’échange.

 

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

 

 


 

 

 

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