Visibilité ecclésiale et témoignage évangélique

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Quelle visibilité pour l’Eglise dans un monde en crise ? conférence de Mgr Jean Pierre Ricard à Bayonne – Dimanche 6 mars 2011


Chers amis,

 


J’ai choisi de réfléchir avec vous cet après-midi sur cette question: « Quelle visibilité pour l’Eglise dans un monde en crise ? ». Cette question de la visibilité de l’Eglise est souvent posée aujourd’hui. Elle a même été un dossier de travail de l’Assemblée des Evêques de France qui a abouti au document de Mgr Claude Dagens intitulé Entre épreuves et renouveau, la passion de l’Evangile – indifférence religieuse, visibilité de l’Eglise et Evangélisation. Cette question de la visibilité se pose, certainement parce que l’Eglise a moins pignon sur rue qu’autrefois et que son impact sur la société est moins important qu’il ne l’était, il y a cent ans.

Le mot de « visibilité » n’est pourtant pas des plus clairs. Il peut avoir une signification qui correspond bien à la dynamique de l’Eglise et une autre qui est entachée d’une perversion possible.

 

I - VOUS AVEZ DIT : « VISIBILITE » ?

1)      La visibilité évangélique

 

Il y a une visibilité qui est manifestation de ce qu’est vraiment l’Eglise dans le dessein de Dieu. Je l’appellerai  la visibilité évangélique de l’Eglise. Elle se situe dans la dynamique de l’incarnation. Je la trouve merveilleusement exprimée dans le premier chapitre de la 1° épître de Jean :

« Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie…  ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi, vous soyez en communion avec nous. Et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. Et nous vous écrivons cela, pour que notre joie soit complète. » (1 Jn 1, 1-4).

Ce qui était caché dans le dessein de Dieu, à savoir l’invitation à entrer dans la communion trinitaire (Ce que le texte appelle «  la Vie éternelle ») nous a été révélé, rendu visible et audible, manifesté, par l’incarnation du Verbe, la Parole de vie. En Jésus de Nazareth,  on a pu toucher, palper ce Verbe, le voir et l’entendre. Dans une réalité d’homme le mystère du dessein divin s’est rendu visible, accessible aux hommes. A travers sa parole, ses gestes et ses actes, à travers le don de toute sa vie, Jésus vient dire à chacun : « Tu es aimé, Laisse-toi aimer. Laisse cet amour demeurer en toi et te transformer. Et si tu es aimé, tu es invité à ton tour à aimer. Entre dans ce grand courant de l’amour divin. Entre dans la communion avec Dieu et sois un artisan de la communion avec tous ». Voila ce qui est le cœur du kérygme que nous avons à annoncer. Ce kérygme, ce n’est pas un système de pensée, ce n’est pas simplement une éthique, c’est d’abord et fondamentalement un amour à accueillir et à vivre.

Les apôtres ont reçu mission - et toute l’Eglise avec eux- de témoigner du don de ce salut de Dieu et de cette transformation offerte à l’homme. L’Eglise est chargée d’inviter à cette communion à laquelle tous sont appelés à entrer. Il s’agit moins d’une visibilité de l’Eglise mais, par l’Eglise, d’une visibilité d’un amour de Dieu, d’une communion avec Dieu, d’une communication d’un salut qui nous est donné aujourd’hui. La vraie visibilité évangélique de l’Eglise est de rendre visible cet amour de Dieu pour tous et pour chacun. Le Concile VATICAN II parlera à ce propos de « signe », de « sacrement », en un mot de la sacramentalité de l’Eglise. Dans la Constitution Lumen Gentium, il est dit que : « L’Eglise  (est), dans le Christ,  en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen  de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain. » (n°1). Cela veut dire que l’Eglise n’a pas sa fin en elle-même mais qu’elle doit sans cesse renvoyer à l’Evangile de Dieu, initiative et puissance de salut. La visibilité de l’Eglise est semblable à celle de Jean-Baptiste : montrer le Christ, le Sauveur du monde, conduire à lui puis s’effacer devant lui. Cette visibilité évangélique n’est pas affaire de puissance, de nombre, de prestige  de grands moyens humains mobilisés mais de service, d’humilité et de renvoi incessant à la seule grâce de Dieu.

J’ai passé huit jours, pendant l’été 2009, en Mongolie, ce pays où j’avais envoyé (à Oulan Bator), il y a  sept ans, un prêtre de Bordeaux comme prêtre Fidei Donum. J’y ai vu une Eglise récente (19 ans !) et une évangélisation qui n’en est qu’à ses débuts (près de 650 catholiques). Ce qu’ont fait les premiers missionnaires, c’est de regarder quels étaient les besoins de toute une population, d’y répondre et d’y témoigner ainsi de l’amour de Dieu qui veut rencontrer chacun. Certains ont été touchés par cet amour et ont voulu découvrir la source d’où il provenait. Ils ont prié et chanté avec les missionnaires. Ils ont fréquenté les célébrations et  quelques-uns parmi eux ont demandé le baptême. Très souvent, c’est avec les pauvres que l’évangélisation a commencé (je pense au très beau témoignage des Missionnaires de la Charité de Mère Theresa !). La visibilité de l’Eglise en Mongolie s’exprime dans l’évangélisation des pauvres. N’oublions pas qu’un des signes que le Royaume de Dieu est là, c’est que les pauvres sont évangélisés ! (cf. Lc 4, 18).

2)      Le risque pervers d’une recherche narcissique de visibilité

 

Nous sommes dans une société où les images sont omniprésentes. Elles se veulent le reflet du réel. Elles sont même devenues le réel lui-même. Je ne parle pas ici de l’univers du virtuel dans lequel nous fait entrer l’informatique, qui semble parfois à un certain nombre de jeunes plus réel que le réel lui-même, mais de cette conviction très présente dans le monde de la politique, de la culture, des stars et des médias que si on ne vous voit pas, si on ne vous entend pas, si on ne parle pas de vous, si on ne voit pas votre image, vous n’existez plus, vous n’existez pas. D’où la conviction que pour exister, il faut toujours  cultiver son image. C’est en ce sens que je parle du risque pervers d’une recherche narcissique de visibilité. Les hommes politiques, les artistes savent à quel point il est important pour eux de soigner leur image, de construire leur image, grâce à des spécialistes en communication. A la limite, ce que vous êtes est moins important que l’image que vous voulez donner de vous-même. Il peut y avoir quelque chose de profondément mensonger dans cette production de l’image qu’on veut donner de soi-même (ce n’est pas pour rien, par exemple, qu’on parle de « publicité mensongère » !).

L’Eglise peut parfois succomber à cette tentation. La recherche de visibilité devient alors  très égocentrée L’Eglise ne renvoie plus à une autre réalité qui la fonde mais à elle-même. Elle désire ainsi manifester qu’elle existe, qu’elle compte toujours dans la société, qu’elle a gardé encore une certaine surface sociale et une emprise sur l’opinion, que les catholiques sont encore une force avec laquelle il faut compter. L’Eglise donne alors l’impression de vouloir se rassurer anxieusement à tout prix (on mettra alors en valeur, les grands rassemblements, tout ce qui marche ; on essaiera de masquer les difficultés ou les points faibles). Je ne dis pas que tout cela est mauvais. Je ne condamne pas ici, bien au contraire, tous les efforts faits par l’Eglise pour soigner sa communication et son information, pour être présente dans l’univers des medias, et pour chercher à s’exprimer sur de nouveaux aréopages. Mais, je dénonce l’illusion de croire que tout se joue dans l’image de soi-même que l’on donne (S’il avait du jouer sur ce registre le Christ lui-même aurait été perdant). N’oublions pas que l’Eglise n’a pas à s’annoncer elle-même, elle a à annoncer le Christ. Elle n’est pas une fin mais un moyen.

Vous remarquerez qu’entre ces deux types de visibilité, il y a la même tension qu’on peut trouver entre l’icône et l’idole, l’icône qui renvoie à un autre et l’idole qui capte toute l’attention sur elle. Mais je ne développe pas ce point.

Je  me contente de plaider pour une visibilité évangélique de l’Eglise. Je préciserai un peu plus loin en quoi cela consiste concrètement.

 

II – DANS  UN MONDE EN CRISE

1)      Un monde en crise

 

Je n’insiste pas sur le contexte qui est le nôtre aujourd’hui et que vous connaissez bien. Crise financière, crise économique, crise sociale, avec d’ailleurs les différentes analyses qu’on peut en faire : crise passagère en voie de se résorber ou crise durable dont les conséquences les plus dures sont encore devant nous. La crise liée à l’augmentation des prix des matières premières et donc des produits de première nécessité touche tous les pays, les pays riches comme les pays pauvres (Cela a été un des facteurs à l’origine des révolutions de Tunisie et d’Egypte), Crise de l’environnement et du déséquilibre écologique. Crise des valeurs pour donner un fondement à la société et crise de la transmission de ces valeurs au sein de nos pratiques éducatives. C’est bien dans cette société que vit l’Eglise et ces phénomènes ne peuvent pas ne pas avoir des répercussions sur notre vie ecclésiale.

2)      Une société sécularisée

 

Mais ce qui marque nos sociétés occidentales, en Europe de l’Ouest en particulier, c’est le phénomène de sécularisation qui les traverse. Certes, le religieux y reste présent. Ce qui marque  d’ailleurs nos sociétés, c’est le pluralisme religieux. Mais tout cela n’empêche pas un lent mouvement d’éloignement de nos sociétés par rapport aux Eglises instituées, par rapport à la religion et tout particulièrement par rapport au christianisme qui a été le creuset de notre Europe. Cela se traduit par des baisses numériques dans la vie ecclésiale (pratiquants dominicaux, nombre de prêtres, de religieux, de religieuses, de laïcs engagés, de séminaristes…) mais aussi par des ruptures dans l’ordre de la transmission de la foi chrétienne. Il y a aujourd’hui un certain automatisme social dans l’appartenance ecclésiale qui ne joue plus comme avant. De plus sur les questions de morale familiale, affective et sexuelle, on constate une distanciation de plus en plus grande entre l’éthique de nos contemporains et l’enseignement de l’Eglise.

3)      Un environnement ambivalent

 

Mais, il serait faux pourtant, à partir de ce que je viens de dire, d’opposer deux réalités qui seraient étanches l’une à l’autre : l’Eglise et une société sécularisée.

-          Tout d’abord, l’Eglise n’est pas en dehors de cette société. Elle est une part de cette société. Elle est marquée aussi par l’air du temps et l’évangélisation aujourd’hui passe au sein de nos réalités ecclésiales et au sein de nos familles. Nous savons bien qu’une partie de ceux qui sont baptisés ou qui se déclarent catholiques en France sont encore à évangéliser. Dans sa lettre pastorale La Charité du Christ nous presse. L’urgence de la mission votre évêque y insiste avec raison.

-          Parler d’éloignement d’une société vis-à-vis du christianisme ou de l’Eglise ne veut pas dire pour autant que nous serions face à une société massivement athée ou totalement indifférente. Certes, il y a de l’indifférence, de l’indifférence pratique (je n’ai pas le temps de m’occuper de « ça » !), de la critique militante, de la dérision, mais il y a aussi des personnes en recherche. Il y a une quête de spirituel, de recherche de sens, qui est présente chez un certain nombre. La situation actuelle ne présente donc pas que des défis. Il y a aussi en elle des chances à saisir. Je pense à tous ces hommes et ces femmes qu’il m’a été donné de rencontrer ces derniers temps. C’est plus que jamais le temps des semences et des moissons, même si, nous le savons, le semeur n’est pas toujours le moissonneur et vice versa.

III – L’EGLISE AU SERVICE DE LA VISIBILITE EVANGELIQUE

A quoi est donc appelée aujourd’hui une Eglise qui veut donner visibilité à l’Evangile ? Elle doit être attentive, me semble-t-il, à plusieurs exigences :

1)      Accueillir à nouveaux frais la vitalité de l’Evangile

 

Ce que je vais développer va rejoindre bien des points d’attention et d’insistance de la Lettre Pastorale de votre évêque. L’Eglise ne peut donner visage à l’Evangile que si elle-même en vit, que si elle se laisse habiter par le don de Dieu, que si elle revient sans cesse boire à la source de vie que Dieu fait jaillir en elle. Cela l’invite à la conversion, au renouvellement  en elle de la joie de croire dans le Christ et de vivre de sa vie. Les mouvements du Renouveau viennent nous le rappeler. Mais c’est toute l’Eglise qui est appelée à se laisser renouveler par l’Esprit Saint.

Je suis habité par cette conviction fondamentale que notre Eglise ne pourra promouvoir une nouvelle évangélisation, particulièrement urgente aujourd’hui, que si elle se laisse renouveler spirituellement en profondeur par le Seigneur. On ne peut avancer au large que si on accepte de s’aventurer en eau profonde. La Lettre aux Catholiques de France de 1986 l’affirmait nettement en écrivant : « La largeur de la mission ne peut pas être dissociée de la profondeur de la foi. » (p.107).

Cet approfondissement et ce renouveau de la foi passent par :

- la prière et l’initiation à la prière. Il nous faut prendre des temps de prière, de relecture, de récollection, de retraite (même en paroisse).

- la lecture de l’Ecriture comme Parole de Dieu, éclairante et nourrissante pour notre vie. La dernière exhortation du pape Benoît XVI Verbum Domini en souligne toute l’importance.

- la redécouverte de l’importance centrale pour la vie personnelle du chrétien et pour la vie ecclésiale de l’Eucharistie. La joie de célébrer ensemble et de louer le Seigneur, la joie d’adorer et de contempler le Seigneur dans l’eucharistie.

- la volonté d’entrer dans une pratique fraternelle, caritative et solidaire, de témoigner de la compassion du Christ..

- la joie de partager notre expérience de la vie en Christ. Je pense à tout ce que des catéchumènes nous disent avoir été changé dans leur vie au contact du Christ et de l’Evangile : changement du regard, lumière, apprentissage d’une libération et d’une plus grande liberté, amour plus généreux, pardon, réconciliation, courage pour témoigner, force pour continuer la route malgré les épreuves, espérance, paix, joie, confiance. Nous risquons toujours d’en rester à parler sur ce qu’il y a à faire et pas suffisamment sur ce que le Seigneur nous donne d’être.

La joie de croire est contagieuse. Encore faut-il qu’elle nous habite.

2)      Développer une pastorale de l’annonce, de l’invitation et de l’initiation 

 

Dans notre société  un certain nombre de personnes sont à la recherche d’un nouvel art de vivre, d’une sagesse, d’un épanouissement personnel. Ils ne pensent pas le trouver dans  notre Eglise. Ils vont chercher cette recherche de bien-être dans des sagesses asiatiques, des thérapies douces (et chères !), des propositions très New Age ou dans l’ésotérisme.

Or, il nous est donné dans la foi de vivre une qualité insoupçonnée de vie. Nous avons à le manifester. Je crois qu’il est important de témoigner que la vie chrétienne est en premier lieu l’entrée dans une expérience forte, dans un projet de vie dynamisant, dans un véritable art de vivre, dans une sagesse qui donne du goût à l’existence. Nous devons pouvoir, comme nous le demande Saint Pierre : « rendre compte de l’espérance qui est en nous. » (1 Pi 3, 15), à savoir ce que c’est que vivre  avec l’Esprit de Dieu. Nous avons à montrer comment l’entrée dans cette expérience rejoint la recherche de bonheur de l’homme, sa quête d’épanouissement mais comment aussi elle les sauve d’un repli  égoïste. Le vrai bonheur ne se trouve qu’en donnant sa vie pour les autres, qu’en s’ouvrant à une vie fraternelle avec eux. C’est tout l’enjeu du mystère pascal dans la vie du chrétien.

Nous devons retrouver l’ardeur d’une première annonce. Il ne faut pas attendre que les gens viennent frapper à notre porte. Si beaucoup ne viennent plus, il faut les rejoindre où ils sont. Le cardinal Hummes écrivait : « Il ne suffit pas d’accueillir les personnes qui viennent chez nous, dans la paroisse ou au presbytère. Il faut d’urgence se lever et partir à la recherche, d’abord, de tous ces baptisés qui se sont éloignés de la participation à la vie de nos communautés, et ensuite également de tous ceux qui ne connaissent que peu ou rien de Jésus-Christ. ». A nous de nous risquer à un premier contact, à une première annonce. Je renvoie ici à tout ce que votre évêque développe dans les paragraphes 3 et 4 du chapitre 1 de sa Lettre pastorale : Former des disciples missionnaires et L’observatoire de la Mission.

Il faut annoncer le kérygme : cette Bonne Nouvelle d’un Dieu qui en Jésus, son Fils, vient à la rencontre de chaque homme. Invitons à entrer dans l’expérience chrétienne. Nous avons à dire comme le Christ : « Venez et voyez ». Cela implique - bien sûr - que nous puissions mettre des mots, et des mots compréhensibles, à ce vécu de la foi (Je souligne là toute l’importance qui doit être donnée à la formation).

Cette invitation débouche sur une pastorale de l’initiation, c’est-à-dire de l’accompagnement dans la découverte de la foi et de l’expérience chrétienne. Initiation proposée à des enfants, à des jeunes, à des parents, à des adultes qui se remettent en route sur le chemin de la foi, à des catéchumènes, à tous ces jeunes et adultes qui demandent la confirmation. Cet engendrement dans la foi avec l’aide de l’Esprit saint doit être au cœur des préoccupations d’une communauté chrétienne. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est souhaité que le catéchuménat, la catéchèse, l’évangélisation dans la pastorale sacramentelle, ne soient pas des activités périphériques, laissées à des personnes un peu spécialisées pour cela, mais irriguent toute la vie et les préoccupations des communautés paroissiales. D’ailleurs, ce qu’apportent ces catéchumènes, ces jeunes, ces confirmands, ces recommençants sur le chemin de la foi, nourrit et renouvelle la foi des chrétiens de longue date. Et souvent leur parcours peut faire signe à ceux qui sont plus éloignés de la foi ou de l’Eglise.

3)      Susciter des communautés chrétiennes vivantes, joyeuses et fraternelles

 

Ce témoignage donné à l’Evangile a une dimension personnelle. Mais il doit aussi avoir une dimension collective, communautaire. Jésus n’appelle pas ses disciples individuellement, il les rassemble. Il en fait les Douze, il en fait son Eglise. Le Christ se rend présent aujourd’hui par son Eglise. Par le don du Saint Esprit, il en fait son corps dans le monde. C’est à son Eglise que le Christ confie l’Evangile et sa puissance de salut.

La première visibilité de l’Eglise aujourd’hui est donc celle de ses communautés chrétiennes. La vie de celles-ci peut être un contre-témoignage mais elle peut être aussi un signe fort d’invitation à tous. Cela renvoie à la vitalité spirituelle, à l’élan et à la joie de nos communautés, dont je parlais un peu plus haut.

Je voudrais maintenant insister plus particulièrement sur deux points : l’importance aujourd’hui de la fraternité et de la convivialité.

Nous proclamons que le Christ crée du neuf. Il ouvre des routes au pardon et à la réconciliation. Il fait de nous des frères qui ont le même Père. Cela doit se sentir dans une vie communautaire, dans une vie paroissiale. Certes, nous ne sommes pas tissés d’un autre tissu que les autres, mais on doit sentir à l’œuvre cette dynamique de la fraternité, de la réconciliation, cette communion qui passe par le respect des différences (Il est vital de ne  pas s’enfermer dans le non-pardon ou dans des critiques mutuelles systématiques. Cela est mortifère pour la communion ecclésiale et pour l’évangélisation).

Nos communautés doivent être conviviales manifestant la joie de se rencontrer au nom du Christ, de se retrouver, de s’accueillir, de se soutenir. Le témoignage de cette joie est très important aujourd’hui. Cette convivialité ne doit pas pourtant pas refermer la communauté sur elle-même. Elle doit rester ouverte à tous, être proposition pour tous (Je pense à la proposition des Cours Alpha avec l’invitation à un repas, au parcours B A Ba qui invite à une rencontre autour d’un petit déjeuner…Là aussi s’exprime ce besoin très actuel de convivialité un peu chaleureuse).

Je souligne aussi l’importance du signe d’accueil donné par des églises ouvertes (éviter le contresigne d’églises toujours fermées : signe d’entreprises en liquidation ou de purs reliquats du passé), des églises entretenues, habitées…Il y a aussi à soigner tout ce qui peut être signe d’accueil et pastorale d’accueil dans des lieux touristiques, dans des monuments classés, des églises anciennes et également dans des lieux de pèlerinage. J’en souligne toute l’importance dans une société où beaucoup ont perdu leurs points de repère par rapport à l’Eglise ou plus largement par rapport à une culture religieuse (cf. passage des touristes dans la cathédrale de Bordeaux les mois d’été). J’ajouterai aussi que la beauté, la ferveur et la joie d’une liturgie bien célébrée peut être aussi pour certains un appel et un chemin vers la foi. Nous sommes loin aujourd’hui des débats d’autrefois sur une opposition tranchée entre le culte et l’évangélisation, entre la « boutique » et la mission. Il y a une dimension missionnaire directe et indirecte de la célébration liturgique.

Dans une société sécularisée qui risque toujours de renvoyer le christianisme du côté du passé, il est nécessaire de donner à voir et à découvrir des communautés bien vivantes, une Eglise avec ses ombres et ses lumières, mais que le Christ ne cesse, au jour le jour, de renouveler par l’action de son Esprit. Cela est vital pour les jeunes où l’apport spirituel des temps forts (pélés, forums, grands rassemblements, JMJ….) a besoin d’être relayé par une appartenance à un groupe vivant. Aujourd’hui, on ne poursuit une vie de foi que si on s’enracine dans le Christ et si on est soutenu par la vie d’un groupe ecclésial vivant.

C’est enfin toute notre pastorale ordinaire (et en particulier la pastorale sacramentelle) qui doit être le lieu d’un accueil de tous et d’une proposition renouvelée de la foi. Il ne suffit plus de préparer à un sacrement mais il convient d’oser l’annonce de la foi et de  faire pressentir la joie d’une vie selon l’Evangile (cf. Cela amène un certain nombre de pasteurs à penser autrement la préparation au mariage. Ils ne se contentent plus de parler du mariage et de préparer une célébration mais proposent aussi un vrai parcours de découverte de la foi chrétienne).

Seules des communautés vivantes, priantes, fraternelles et missionnaires pourront, d’ailleurs, susciter les vocations sacerdotales et religieuses dont nous avons tant besoin aujourd’hui.

4)      Inscrire le message évangélique dans les grands enjeux de notre société

 

Ce que je viens de dire jusqu’à présent me paraît fondamental pour la visibilité de l’Eglise mais est insuffisant. En effet, si nous en restions là, nous risquerions de nous présenter comme un groupe religieux qui se referme sur lui et n’accueille comme nouveaux membres que ceux qui viennent frapper à sa porte. Or, le Christ nous a envoyés « vers ». Après l’événement de Pentecôte, les apôtres et les disciples ne restent pas au chaud, entre eux, dans la chambre haute. Ils sortent sur la place publique et annoncent la Bonne Nouvelle du Christ. Nous sommes porteurs, à notre tour aujourd’hui, d’un message sur Dieu mais aussi d’un message sur l’homme. Jean-Paul II l’a plus d’une fois rappelé : dans le mystère du Christ s’éclaire le vrai visage de l’homme.  Ce message est aussi une expérience faite par les chrétiens. Au cours de son histoire, l’Eglise a expérimenté dans sa propre vie combien la voie de sanctification qu’elle offre est aussi une voie d’humanisation, la voie d’un véritable  humanisme.

Dans une société où les valeurs communes ne sont plus évidentes et où les politiques risquent de se baser sur les fluctuations de l’opinion publique (d’où la place exagérée donnée aux sondages d’opinion et à leurs fréquents renouvellements), il est important que nous témoignions de nos convictions et de notre expérience. Dans une société pluraliste qui fonctionne à partir de débats, l’Eglise, les catholiques, doivent participer à ces débats pour faire entendre leur voix, offrir leur apport et éventuellement recevoir des autres un approfondissement de leur propre approche de l’homme.

Cela implique une volonté de dialogue et de partage, une écoute les uns des autres, une bienveillance vis-à- vis de ceux à qui on s’adresse. Si le chrétien, comme le Christ, ne doit pas être du monde, il doit pourtant comme le Christ aimer ce monde qui est appelé à s’ouvrir au salut de Dieu : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 16-17). Le regard sur le monde ne doit pas être naïf. Le chrétien sait voir ce qui ne va pas et doit dénoncer tout ce qui détruit l’homme. Parfois, il ne devra pas craindre de s’inscrire à contre-courant du politiquement correct ou de la mentalité ambiante. Mais il doit toujours le faire en sachant qu’il est porteur d’une Bonne nouvelle pour tout homme et qu’il doit témoigner de cet amour de Dieu. N’oublions pas que dans la Bible malgré la prolifération du mal ou du malheur, c’est toujours la bénédiction de Dieu qui est à l’origine et à la fin de toutes choses.

Il y a des domaines de notre vie sociale où la parole de l’Eglise n’est pas forcément attendue mais où elle peut être entendue, si elle développe un discours qui fait sens. Je ne prétends pas relever ici tous ces domaines. Je n’en cite que quelques uns, là où les enjeux humains  me paraissent particulièrement importants aujourd’hui :

 


1)      La situation de la famille et la place des problèmes affectifs

Dans une société où les liens dans le couple sont très fragilisés, il est important :

 


d’offrir un message d’espérance et une aide pour soutenir la fidélité des couples et pour faire comprendre les enjeux humains du mariage. Nous avons à faire redécouvrir la Bonne Nouvelle présente dans le sacrement de mariage.


- de réfléchir à la place de plus en plus grande des personnes âgées dans notre société.

- de prendre en compte le droit de l’enfant et pas simplement le droit à l’enfant.

- de s’interroger : quelle Bonne nouvelle pour les familles, pour toutes les familles (stables ou recomposées), pour les jeunes aujourd’hui ?

2)      L’éducation

Il s’agit là d’un terrain qui est en pleine recherche aujourd’hui dans notre pays. Nous avons une longue expérience éducative et  l’Eglise a eu tout au long des siècles des apports majeurs en ce domaine. A la lumière de la foi chrétienne, nous avons des convictions et des pratiques à exprimer et à renouveler. Notre apport peut être une contribution appréciée aux débats actuels sur cette question.

3)      Les questions autour de l’environnement et de la bioéthique

Il s’agit moins pour nous de prendre position dans des débats très techniques sur cette question de la sauvegarde de la planète que de nous sentir responsables de la planète que nous allons laisser aux générations qui viennent. Il y aura certainement dans l’avenir une recherche de nouveaux modes de vie plus respectueux de notre environnement. Les chrétiens ont là une responsabilité à exercer. Il en va des conséquences pratiques d’une théologie de la création reprise à frais nouveaux.  Mais cette préoccupation de la sauvegarde de la création ne concerne pas que la nature environnementale. Elle concerne aussi l’homme, son avenir, le respect de sa dignité, ce que Benoît XVI appelle « l’écologie humaine ». Nous touchons là au domaine de la bioéthique. Et, je vous renvoie ici à toute la réflexion si importante faite par Mgr D’Ornellas, au nom de notre Conférence.

4)      La rencontre des religions

C’est déjà et ce sera la grande question du 21° siècle : les religions seront-elles facteurs de paix ou d’absolutisation des conflits ? Quelles relations promeuvent-elles entre elles et entre elles et la société. La défense de la liberté religieuse dans le monde est fondamentale. Le pape Benoît XVI ne cesse de le répéter. La visibilité de l’Eglise se joue également dans ce domaine du dialogue interreligieux.

5)      Le lien social et la mondialisation

Dans une société où coexistent bien des façons de voir la vie et où l’individu risque de ne chercher que son propre intérêt, comment faire émerger des valeurs qui nous soient communes, le renforcement du lien social et des exigences du bien commun ? Comment éviter qu’une mondialisation non-régulée ne vienne renforcer les inégalités entre les groupes humains et entre les pays ? La réflexion du pape Benoît XVI dans sa dernière encyclique L’amour dans la vérité (Caritas in Veritate) a eu un impact qui a dépassé le seul réseau ecclésial. On assiste aujourd’hui aussi dans certains milieux à une découverte de la Doctrine sociale de l’Eglise (Diffusion du Compendium). Là aussi les chrétiens ont une expérience de l’humanisation de l’homme et de la société à apporter.

6)      La culture

On assiste de fait depuis quelques décennies à un écart de plus en plus grand entre le monde de la culture avec ses différents domaines et les préoccupations de l’Eglise ou des communautés chrétiennes. Le pape Benoît XVI est particulièrement attentif à cette question et souhaite multiplier les ponts. Il n’est pas question de développer ici cette question dans toute son amplitude. Signalons pourtant un point : c’est la structuration mentale que façonne en nous l’utilisation de l’informatique et de l’internet. Quand on voit le nombre d’heures que passent des jeunes devant l’image, celle de la télévision, celle de l’ordinateur et celle des jeux-vidéos, on ne peut pas ne pas s’interroger sur le type d’homme que ces nouveaux medias contribuent à former. Là aussi les chrétiens doivent apporter leur réflexion et leur expérience éducative.

Il est important que l’Eglise ne déserte pas ces terrains de notre société actuelle. Une non-visibilité complète face à ces enjeux voudrait dire qu’elle n’a plus rien à dire aux hommes d’aujourd’hui. Certes, nous savons notre pauvreté. Nous avons bien conscience que nos forces, en moyens humains et financiers, sont limitées et qu’on ne peut pas s’investir aussi pleinement qu’on le voudrait dans tous ces domaines. Mais il est important de garder le souci d’une inscription de notre Eglise dans ces enjeux humains fondamentaux. Même, avec la pauvreté de nos moyens mais assurés de la présence de l’Esprit, nous avons à faire retentir quelque chose de cet amour de Dieu, de cette tendresse et de cette bonté de Dieu pour chaque homme et pour tous les hommes.


Dans le Deutéronome, Dieu dit à son peuple : « Je te propose de choisir entre la vie et la mort, entre la bénédiction et la malédiction. Choisis donc la vie. » (Dt 30, 19). « Choisis donc la vie », voilà le message que l’Eglise a à proclamer. Cette vie, elle la reçoit. Elle l’expérimente comme bénédiction. Elle a à l’annoncer et à la proposer. Elle a à la rendre visible. C’est là la véritable visibilité dont l’Eglise a besoin aujourd’hui pour sa mission.



+ Jean-Pierre cardinal RICARD

Archevêque de Bordeaux
Evêque de Bazas
 

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