“ Quelle plus belle porte franchir que celle du Portail royal ? ”

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Retrouvez l'allocution du cardinal Jean-Pierre Ricard, prononcée à l'occasion de l'inauguration du Portail royal de la cathédrale Saint-André de Bordeaux, lors des journées européennes du patrimoine, le 19 septembre 2015.

Monsieur le Préfet de la Région Aquitaine et Préfet de la Gironde,

Monsieur le Maire de Bordeaux,

Monsieur le Directeur régional des Affaires culturelles d’Aquitaine,

Mesdames, Messieurs,

 

Je suis très heureux de vous accueillir dans cette cathédrale Saint-André pour l’inauguration du Portail royal et du Trésor dans le cadre des Journées du Patrimoine.

Je voudrais exprimer ce soir mes vifs remerciements à tous ceux et celles qui ont pris la décision de remettre en valeur ce Portail royal et qui ont réalisé ce magnifique travail de restauration : l’Etat, propriétaire de la cathédrale, la Direction régionale des Affaires culturelles, tous les techniciens, artisans et différents corps de métier qui ont apporté leur concours à cette œuvre qui est une très belle réalisation.

"Grâce à ces travaux, j’ai découvert avec saisissement la magnifique statue du Christ qui est au centre du tympan"

Quand je suis arrivé à Bordeaux, il y a un peu plus de treize ans, et que j’ai visité pour la première fois cette cathédrale, on n’a même pas pensé à me montrer le Portail royal. A l’intérieur, la porte était condamnée. La chaire en barrait l’accès et le dénivelé du sol entre la cathédrale et l’extérieur semblait rendre vaine toute ouverture. Vu de la place, à travers des grilles, le Portail royal, de loin, n’était pas très visible et sa couleur noire ne permettait pas d’admirer la qualité de ses sculptures. Etrange destin d’une porte qui avait eu ses heures de gloire et qui portait les stigmates d’une grandeur déchue !

Longtemps porte principale de la cathédrale, elle avait été ensuite réservée à l’entrée de personnalités, rois, reines, gouverneurs de Guyenne, archevêques. Un certain nombre de ces hôtes illustres préféraient d’ailleurs la résidence de l’Archevêque, attenante à la cathédrale, au sombre palais de l’Ombrière. Le 8 octobre 1615, le roi Louis XIII franchissait solennellement cette porte pour la célébration de son mariage avec Anne d’Autriche, mariage que nous évoquerons, d’ailleurs, lors d’un concert dans cette cathédrale en novembre prochain. Le Portail devait connaître ensuite une longue éclipse : caché par des dépendances de la résidence archiépiscopale, son accès condamné au début du 19ème siècle au moment de la surélévation par Combes du sol de la cathédrale, masqué par la construction d’une sacristie dans les années 1826-1827, il devait disparaître aux yeux de tous tout au long du 19ème siècle. Il perdit alors quelques-unes de ses statues, dispersées dans différentes propriétés ou établissements de la région bordelaise. Certains pourtant n’avaient pas pris leur parti de cette disparition programmée. Déjà en 1847, dans une lettre au ministre, Viollet-le-Duc s’élevait contre une telle profanation : « Cette ancienne porte de la cathédrale de Bordeaux est un des monuments de sculpture les plus remarquables que nous ayons en France. Toutes les statues qui la décoraient sont de véritables chefs d’œuvre, comme on n’en trouve qu’à la cathédrale de Chartres ou à Notre-Dame de Paris ». Ce n’est pourtant qu’au bout de 40 ans que son appel devait être entendu. On démolit en 1888 la sacristie qui la masquait et on remit en place les statues qui avaient été déposées. Une première restauration s’esquissait mais ce n’est vraiment qu’avec la récente campagne de rénovation que ce Portail royal a retrouvé tout son éclat et sa fonction.

"Je trouve beau que ce soit ce visage du Christ qui nous accueille bientôt, dans cette cathédrale, à l’ouverture de notre prochaine année jubilaire"

Je dois avouer que, grâce à ces travaux, j’ai découvert avec saisissement la magnifique statue du Christ qui est au centre du tympan : c’est le Ressuscité qui porte les traces de sa passion et qui vient juger les vivants et les morts. Mais, j’ai surtout été touché par la qualité de ses traits, la finesse de son visage et la douceur de son regard dont les traces d’un coloris primitif viennent renforcer l’expression. Sa beauté est douce et majestueuse. C’est plus un Christ de miséricorde que de sévérité. Et je trouve beau que ce soit ce visage du Christ qui nous accueille bientôt, dans cette cathédrale, à l’ouverture de notre prochaine année jubilaire.

Vous savez, en effet, que le pape François a décidé de proposer à toute l’Eglise catholique une année jubilaire autour de la Miséricorde, c’est-à-dire de la compassion et de la tendresse de Dieu. Cette année s’ouvrira à Rome le 8 décembre prochain et dans les diocèses le 13 décembre suivant. Le pape demande d’ouvrir dans chaque cathédrale la porte jubilaire, la porte de la Miséricorde. Et quelle plus belle porte franchir que celle du Portail royal ? Les diocésains seront invités à entrer par la porte pour venir prier dans la cathédrale puis à la franchir de nouveau pour sortir et retrouver leur vie quotidienne, là où ils sont appelés à vivre leur foi. La Porte restera bien une porte royale, car chaque baptisé pourra la franchir, lui à qui on a déclaré le jour de son baptême : « Tu es prêtre, prophète et roi ». Cette royauté désigne l’égale dignité de tous les baptisés.

Mais, me direz-vous : faut-il avoir la foi pour s’approcher du Portail royal, en franchir la porte, en savourer les différentes harmoniques ? Je rappellerai que tout au long de son histoire, l’Eglise a toujours refusé de se replier sur elle-même dans un durcissement confessionnel ou sectaire. Elle s’est voulue ouverte à tous. Une cathédrale est la plupart du temps plantée au cœur d’une cité, témoin des grands événements qui ont marqué la vie de ses habitants. Elle est ouverte sur l’espace public. De plus, en prenant le parti de l’art et de la beauté, l’Eglise a toujours perçu qu’il y avait là un langage qui pouvait toucher tout homme. Même s’il faut les distinguer, l’approche culturelle s’allie bien à l’approche cultuelle. Chacun peut être sensible à la beauté et aux richesses de notre patrimoine. Je suis heureux que les Bordelais, mais aussi les très nombreux touristes qui visitent tout au long de l’année la cathédrale Saint André, puissent maintenant admirer les sculptures du Portail royal et ces magnifiques pièces de la collection du Chanoine Marcadet qui sont exposées dans la nouvelle salle du Trésor qui vient d’être inaugurée.

Les différentes prises de parole qui suivent maintenant et les échanges avec les divers artisans vont vous permettre de mieux goûter encore ce qui nous est donné à découvrir et à contempler dans cette merveilleuse restauration. Je vous souhaite à tous une très bonne soirée !

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

 

 


 

Crédit Photo : Thomas Sanson

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