Pendant ce Carême, avec le Seigneur, prenez soin de vos âmes !

La vie selon la chair est celle de l’homme pécheur qui est autocentré. Notre moi occupe alors toute la place. La société de consommation attise cette boulimie. Nous sommes poussés par l’hyperconsommation et par l’hyper activité. Nous courons tout le temps. 

La vie selon l’Esprit, c’est celle de l’homme qui se laisse habiter par l’Esprit de Dieu, qui se décentre de lui-même pour vivre une relation pacifiée, accueillante et hospitalière à Dieu, aux autres, à soi-même, à la nature.

Mgr Jean-Pierre Ricard

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Homélie de Mgr Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, prononcée le mercredi 6 mars 2019 en la cathédrale Saint-André, au cours de la célébrations des cendres, marquant l'entrée en Carême.

 

Mercredi des cendres - Carême 2019

 

Chers frères et sœurs,

Tout à l’heure, en mettant les cendres sur votre front, je dirai à chacun : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ». La conversion dont il s’agit ici n’est pas la conversion initiale mais la conversion actuelle, celle où on choisit aujourd’hui de suivre le Christ et donc de faire des choix en conséquence. Le temps du Carême, comme temps de conversion est un temps de vérification de ces choix.

Ces choix ne se posent pas à propos de questions secondaires dans nos vies, mais ils concernent la logique même de nos existences. As-tu choisi le Christ et fais-tu des choix pour vivre vraiment de son Esprit ?

Saint Paul, dans l’épître aux Galates, nous dit qu’il y a deux logiques de vie, une selon la chair et l’autre selon l’Esprit. Ne nous trompons pas de sens quand nous parlons de la « chair » chez Saint Paul, il ne s’agit pas du corps, encore moins du sexe, mais de l’homme tout entier en tant qu’il est autocentré, ne s’intéressant qu’à soi et ne vivant la relation aux autres que dans une relation d’utilisation ou de combat. Je me sers des autres ou je les combats.

La vie selon la chair est celle de l’homme pécheur qui est autocentré. Notre moi occupe alors toute la place. Il occupe tout l’espace avec nos besoins, nos envies, nos exigences, nos intérêts, nos pulsions et nos addictions. La société de consommation attise cette boulimie. Nous sommes poussés par l’hyperconsommation et par l’hyper activité. Nous courons tout le temps. Nous n’avons plus de temps pour Dieu, pour les autres, pour nous retrouver nous-même, pour vivre une relation à la nature et à notre environnement qui ne soit pas uniquement sur le registre de la maîtrise et de l’exploitation. Cet homme qui court, qui est stressé, la Bible dit qu’il est « à court de souffle », qu’il manque de souffle. On sent, de fait, parfois en soi, une grande fatigue intérieure. Nous pressentons qu’il faudrait passer à autre chose.

C’est là que Paul nous parle de la vie selon l’Esprit. C’est celle de l’homme qui se laisse habiter par l’Esprit de Dieu, qui se décentre de lui-même pour vivre une relation pacifiée, accueillante et hospitalière à Dieu, aux autres, à soi-même, à la nature. Avec l’Esprit, vous respirez, vous reprenez souffle, vous créez un espace pour accueillir Dieu et les autres. Oui, l’Esprit nous met au large.

Mais comment passer de la vie selon la chair à la vie selon l’Esprit ? Trois moyens traditionnels, proposés pendant le Carême, peuvent nous aider : le jeûne, la prière et l’aumône. Jésus en parle dans l’évangile d’aujourd’hui. Il faut les dépoussiérer. On en a fait souvent une affaire de sacrifices à subir, d’efforts à consentir, de privations à s’imposer alors qu’ils ont pour but de nous aider à vivre une autre qualité de vie. C’est un moins pour un plus. Dans nos vies, ils nous invitent à ouvrir un espace, ils créent de la liberté et favorisent la relation. Ils nous aident à changer notre rapport aux autres, à nos préoccupations, à Dieu.

Le jeûne. On le redécouvre aujourd’hui dans notre société, et pas simplement sous la forme de régimes ! Il ne faudrait pas que les chrétiens qui l’avaient dans leur tradition spirituelle soient les derniers à le revisiter. Le jeûne touche en nous l’avidité, la volonté de combler un manque. Il y a un appétit qui pousse vers le « toujours plus ». Il peut y avoir des addictions à la nourriture, à l’alcool, au tabac, au sexe ou à la drogue, aux jeux vidéo, à l’internet, à notre téléphone portable. Prendre des distances vis-à-vis de tout cela permet de libérer un espace en nous pour être disponible à Dieu ou aux autres. Nous grandissons ainsi en liberté. On apprend à dire « non » pour mieux pouvoir dire « oui ». Nous avons à apprendre une sobriété heureuse. Le pape François en parle dans son encyclique Laudato Si. Dans son message de Carême 2019, il écrit : « Jeûner, c’est-à-dire apprendre à changer d’attitude à l’égard des autres et des créatures: de la tentation de tout “dévorer” pour assouvir notre cupidité, à la capacité de souffrir par amour, laquelle est capable de combler le vide de notre cœur ».

La prière. Prier, ce n’est pas multiplier des formules de prière, c’est prendre du temps pour se retrouver devant Dieu, pour se décentrer de soi, se laisser regarder et aimer par le Seigneur. Sachons faire du vide dans nos vies, arrêtons-nous pour nous mettre à l’écoute du Seigneur, méditer et goûter sa Parole, aller à sa rencontre dans la célébration de l’eucharistie et, comme ce soir aussi, dans la célébration du sacrement de pénitence et de réconciliation. Le pape François nous dit : « Prier afin de savoir renoncer à l’idolâtrie et à l’autosuffisance de notre moi, et reconnaître qu’on a besoin du Seigneur et de sa miséricorde ».

L’aumône. L’aumône, ce n’est pas la piécette que l’on donne à une personne nécessiteuse, c’est le partage de ce que l’on a, de ce que l’on est, de son attention, de sa présence, de son écoute, c’est créer un espace pour rencontrer et aimer. Nous courons souvent et nous ne faisons pas attention à ceux avec qui nous vivons, à ceux que nous croisons. Arrête-toi et « Ouvre l’oreille de ton cœur » comme disent les Pères du désert. Le pape François invite à : « Pratiquer l’aumône pour se libérer de la sottise de vivre en accumulant toute chose pour soi dans l’illusion de s’assurer un avenir qui ne nous appartient pas. Il s’agit ainsi de retrouver la joie du dessein de Dieu sur la création et sur notre cœur, celui de L’aimer, d’aimer nos frères et le monde entier, et de trouver dans cet amour le vrai bonheur ».

C’est à chacun de personnaliser son Carême. Il ne s’agit pas d’abord de s’imposer des choses mais de faire attention à une certaine qualité de vie. J’aime bien le titre d’un livre de Jean-Guilhem XERRI : « Prenez soin de votre âme ». Oui, profitez de ce Carême pour prendre soin de votre âme.

Il y a pourtant une précision très importante à apporter. Quand Saint Paul parle de vie selon l’Esprit, il souligne que c’est l’Esprit Saint qui fait entrer dans cette vie nouvelle. Comme il le dit : « Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit » (Gal. 5, 25). Nous sommes dans une société qui va mettre l’accent sur la responsabilité personnelle. C’est nous qui décidons de prendre soin de nous-mêmes, de faire un régime, du jogging, du sport, du yoga, des exercices de méditation ou de concentration. C’est l’homme qui par ses choix et ses décisions se sculpte lui-même. Or, dans l’expérience chrétienne, ce n’est pas nous qui décidons et agissons tout seuls, c’est le Seigneur qui nous convertit, qui nous transforme, qui travaille en nous. Pendant ce Carême, laissons-nous saisir par le Christ, soyons disponibles à son Esprit, accueillants à sa grâce. Vivez une attention renouvelée au Seigneur. Je dirais volontiers : « Pendant ce Carême, avec le Seigneur, prenez soin de vos âmes ! ». Amen.

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