"Nous sommes appelés à vivre un double décentrement, celui de la mission et celui de la fraternité."

Non, ne nous cachons pas que nous vivons aujourd’hui une véritable épreuve, un temps de purification, une période de conversion. 

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Homélie de Mgr Jean-Pierre Ricard, prononcée lors de la Messe chrismale, le Lundi saint 15 avril 2019, en la cathédrale Saint-André de Bordeaux.

 

Chers frères et sœurs,

 

Les temps sont durs pour notre vie ecclésiale. Les révélations successives de scandales liés à des agressions sexuelles, à des abus de pouvoir ou de conscience, les questions posées sur la façon dont ces faits ont été pris en compte ou pas par l’institution ecclésiale, ont eu un impact fort sur l’opinion publique. Elles ont troublé, désorienté ou choqué beaucoup de catholiques. Certains se sont interrogés sur leur relation à l’Église. Comment continuer à vivre une dynamique missionnaire, à garder des liens avec une institution dont l’image paraît si dégradée ? Reconnaissons-le : nous traversons une véritable épreuve.

 

Et c’est là que, ce soir, nous rejoint cette parole forte de Jésus. Reprenant un passage du prophète Isaïe, il nous invite à accueillir la Bonne Nouvelle d’une libération, d’une guérison, de l’ouverture d’un horizon, d’une compassion et d’une consolation : « consoler tous ceux qui sont en deuil, …mettre le diadème sur leur tête, l’huile de joie au lieu du deuil, un habit de fête au lieu d’un esprit abattu » (Is. 61, 2-3). Oui, Dieu vient consoler son peuple. Avouons que nous pouvons nous reconnaître dans ces endeuillés et ces esprits abattus. Au moment où nous allons bénir ces huiles saintes, confessons que nous avons besoin de cette huile de joie et de cette parole de consolation.

 

Mais comment le Seigneur vient-il nous consoler ? La consolation selon Dieu n’a rien à voir avec une fausse consolation. Celle-ci risquerait de minimiser ou de masquer les interrogations que nous pose l’épreuve qui est la nôtre. Cette consolation illusoire peut s’exprimer par les affirmations suivantes : « Finalement, ce n’est pas si grave. C’est un mauvais moment à passer. Tout cela est de la faute des médias ou de tous ceux qui se réjouissent de voir l’Église en si mauvaise posture. Courbons le dos, laissons passer la tempête, la vie reprend toujours le dessus ». Non, ne nous cachons pas que nous vivons aujourd’hui une véritable épreuve, un temps de purification, une période de conversion. Dieu nous rencontre, non pas en mettant notre épreuve entre parenthèses, mais au cœur même de cette épreuve. C’est au cœur de ce qu’il nous est donné de vivre aujourd’hui qu’il nous console.

 

 

 

Il est intéressant de voir comment Dieu console son peuple dans le livre d’Isaïe, dans ce que l’on a justement appelé le « Livre de la Consolation d’Israël ». Dieu console son peuple en l’invitant à se tourner vers lui, à revenir à lui, à abandonner ses fausses sécurités, à se remettre entre les mains de son Seigneur, à se laisser façonner par lui comme le vase par les mains du potier. Les vraies réformes dans l’Église se font toujours par un retour à l’Évangile. Puisons à la source. Laissons l’Esprit Saint nous habiter davantage et nous guider, même si parfois ses chemins sont inattendus. Comme dit le pape François dans l’exhortation qu’il vient d’adresser aux jeunes : « L’Esprit Saint remplit le cœur du Christ ressuscité et à partir de là, comme une source, il se répand dans ta vie. Et quand tu le reçois, l’Esprit saint te fait entrer toujours plus avant dans le cœur du Christ, afin de te remplir toujours davantage de son amour, de sa lumière et de sa force. » (Exhortation apostolique : Il vit. Le Christ, n°130. N’oublions pas que seule la sainteté vécue fait signe.

Ce retour à l’Évangile, cet appel à vivre davantage dans la dynamique du Christ, nous appelle aujourd’hui à un double décentrement, celui de la mission et celui de la fraternité. Il nous invite à combattre le cléricalisme car ce cléricalisme, que dénonce le pape François, est au contraire cette tentation de se centrer sur soi, sur son pouvoir, sur son autorité, sur son organisation et sur ses propres intérêts.

 

Une Église non cléricale est une Église qui sort, qui se décentre d’elle-même, qui va à la rencontre des hommes et des femmes d’aujourd’hui, qui dialogue, qui accompagne, qui soutient, qui met ses pas dans les pas du Christ. Le pape François nous dit : « Il est nécessaire que l’Église ne soit pas trop attentive à elle-même mais qu’elle reflète surtout Jésus-Christ » (Exhortation : Il vit. Le Christ, n° 39). Celui-ci ne reste pas enfermé dans la synagogue de Nazareth mais il va rejoindre tous ces pauvres, ces captifs, ces aveugles, ces opprimés et ces cœurs brisés, à qui il veut annoncer la Bonne Nouvelle du salut. C’est en sortant avec le Christ, c’est dans ce don de soi, cette proximité et cette annonce, que notre Église trouvera sa joie, sa confiance et sa force.

 

Une Église non cléricale est également une Église où chacun se décentre de soi-même, se met au service des autres et vit une véritable fraternité. Oui, c’est à une fraternité renouvelée que nous sommes appelés, fraternité au sein du peuple de Dieu. Ces petites fraternités missionnaires auxquelles nous invite notre Synode diocésain me paraissent être une vraie grâce pour aujourd’hui : on a besoin de se soutenir dans la foi, de s’exprimer et de partager notre vie, de prier ensemble et de se mettre à l’écoute de la Parole de Dieu, de donner ainsi le visage d’une Église plus proche et plus fraternelle. Il nous faut grandir dans une plus grande fraternité entre prêtres, diacres, et laïcs. Nous avons à grandir dans plus de coresponsabilité et plus de synodalité. Reprenant une conviction du dernier synode romain, le pape François affirme dans son exhortation Il vit. Le Christ : « La pastorale des jeunes (mais on pourrait dire toute la pastorale ecclésiale) ne peut être que synodale, autrement dit, constituer un ‘marcher ensemble’ qui implique une « mise en valeur des charismes que l’Esprit donne selon la vocation et le rôle de chacun des membres [de l’Eglise], à travers un dynamisme de coresponsabilité. […] Animés par cet esprit, nous pourrons avancer vers une Eglise participative et coresponsable, capable de mettre en valeur la richesse de la diversité dont elle se compose, en accueillant aussi avec gratitude l’apport des fidèles laïcs, notamment des jeunes et des femmes, celui de la vie consacrée féminine et masculine, et celui de groupes, d’associations et de mouvements. Personne ne doit être mis ou ne doit pouvoir se mettre à l’écart » (n° 206). Notre synode nous a invités à marcher sur cette route. Mais nous avons encore à avancer et à progresser sur ce chemin d’une prise en charge plus fraternelle de la vie de notre Église et de sa mission. Je compte beaucoup sur le travail de notre nouveau Conseil pastoral diocésain pour nous y aider.

 

Lors de la vigile pascale, plus de quatre-vingt adultes vont être baptisés dans notre diocèse. Ils sont tout à la joie d’avoir rencontré le Christ et d’expérimenter la force transformante de l’Évangile. Ce sont eux qui nous invitent à nous tourner vers le Christ. A leur tour, ils nous appellent à la confiance et à l’espérance. Puissions-nous dire comme Saint Paul qui confesse ne pas avoir honte du Christ : « Je sais en qui j’ai mis ma foi » (2 Tim. 1, 12) ! Amen.

 

+ Jean-Pierre cardinal RICARD

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

 

Photo : Crédit - Nicolas Duffaure

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