L'huile de joie

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Homélie de Mgr Jean-Pierre Ricard prononcée lors de la messe chrismale, le lundi 14 avril 2014, en la cathédrale Saint-André de Bordeaux

 

 

Chers frères et sœurs,

Au cours de cette célébration, nous allons bénir les huiles qui vont servir pour les catéchumènes, pour les malades, pour ceux qui vont être ordonnés prêtres, et pour tous ceux et celles qui vont être baptisés et confirmés.

Ce qui me frappe, quand j’ouvre la Bible, c’est que l’huile est toujours liée à un bienfait de Dieu. On l’associe souvent à d’autres dons de Dieu qui réjouissent le cœur de l’homme : le vin nouveau, le froment, le miel et la multitude de fruits odorants et savoureux. L’huile est très liée à la joie. Les psaumes nous disent que Dieu répand sur ses serviteurs une « huile de joie », une « huile d’allégresse ». Dans la suite du texte d’Isaïe que Jésus proclame dans la synagogue de Nazareth, le prophète nous dit que Dieu va consoler tous les affligés en leur donnant « une huile de joie au lieu d’un vêtement de deuil » (cf. Is. 61, 3). C’est donc la joie qui doit habiter toute messe chrismale.

Cette joie, c’est celle du salut apporté par le Christ. C’est celle de cette transformation progressive qu’opère en nous, si nous sommes accueillants à son action, l’Esprit du Seigneur. C’est celle de la bénédiction de vie qui vient habiter les cœurs confiants et réceptifs. Comme l’huile imprègne nos vêtements et pénètre au plus profond, l’action de Dieu en nous vient nous faire grandir dans l’amour. Elle produit ces fruits que sont la paix, la confiance, la guérison intérieure, la liberté spirituelle, le désir de prier, le décentrement par rapport à soi, l’attention aux autres, la fraternité, la force de faire face aux difficultés de la vie, l’espérance, le pardon et le courage de témoigner de sa foi. C’est ce qu’on appelle la sanctification de l’existence. La sainteté au quotidien n’est pas réservée à une élite. Elle n’est pas une forme d’héroïsme moral auquel nous pourrions accéder à la force du poignet. Elle est, au jour le jour, l’attitude de ceux qui, dans leur vie, ouvrent la porte au Seigneur, se laissent éclairer et conduire par lui. « Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait » (Mt. 5, 48). Heureux ceux qui se laissent parfaire par Dieu, façonner, travailler, éclairer et habiter par lui ! C’est là l’enjeu de toute vie chrétienne. Dans la prière de bénédiction des huiles, l’Eglise vient nous dire : cette vie nouvelle, tu ne la tires pas de ton propre fond, tu la reçois d’un autre, du Seigneur, du Christ, qui, dans le baptême et dans toute vie de baptisé, nous fait partager l’onction qu’il reçoit lui-même du Père : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Lc, 4, 18). Oui, frères et sœurs, accueillons cette vie. C’est elle qui nous donne de goûter déjà, en ce début de Semaine sainte, la joie de Pâques. A propos de cette joie, le pape François écrivait dans sa dernière Exhortation apostolique : « Il y a des chrétiens qui semblent avoir un air de Carême sans Pâques. Cependant, je reconnais que la joie ne se vit pas de la même façon à toutes les étapes et dans toutes les circonstances de la vie, parfois très dure. Elle s’adapte et se transforme, mais elle demeure toujours au moins comme un rayon de lumière qui naît de la certitude personnelle d’être infiniment aimé, au-delà de tout » (Evangelii Gaudium, n° 6). Je pense à vous, chers frères et sœurs, qui allez être bientôt confirmés. Le jour de votre confirmation, on tracera sur votre front avec le Saint Chrême le signe de la croix et l’on dira sur vous : « Soyez marqué de l’Esprit Saint, le don de Dieu ». Oui, soyez tout au long de votre vie accueillants au don de l’Esprit. Le Seigneur vous le donnera en abondance. Qu’Il soit toujours dans le quotidien de vos jours source de vie nouvelle et de joie.

Chers frères prêtres, tout notre ministère est au service de cette sanctification du Peuple de Dieu auquel nous sommes envoyés. Vous le savez, le Concile Vatican II situe le sacerdoce ministériel comme service du sacerdoce de tous les baptisés. Il n’est que cela, mais c’est cela qui fait sa grandeur et son prix. Nous ne sommes ni des gestionnaires, ni des administrateurs, ni des managers. Nous ne sommes ni des gardiens de musée, ni des prestataires de rites, ni de sympathiques animateurs sociaux ou culturels. Comme nous le redirons tout à l’heure dans le renouvellement de nos engagements, nous sommes appelés à être : ces « fidèles intendants des mystères de Dieu et ces serviteurs de sa Parole », ces pasteurs qui sont, au jour le jour, au service de cette sanctification de tous les baptisés. Nous sommes ces serviteurs du Christ qui, aujourd’hui comme hier, appelle tous ces disciples à venir à sa suite, à vivre de son Esprit, à témoigner de sa présence et de son amour pour tous les hommes. Il faut aider chacun à découvrir qu’il est aimé, qu’il est invité à se mettre en route et, quand le chemin se fait plus raide et plus dur, qu’il est appelé à poursuivre sa marche, sachant qu’il n’est pas seul mais que le Christ est justement son compagnon de route.

Ce service implique que nous aimions les gens qui nous sont confiés par le Seigneur, que nous soyons proches d’eux et que nous portions sur eux un regard inspiré par celui du Christ. Avouons que nous avons besoin de nous convertir, de nous laisser imprégner par ce regard de compassion du Seigneur. Ce regard touche les cœurs. Saint Augustin a beaucoup médité sur la conversion du bon larron. Il le fait parler et lui fait dire ceci : « La Loi ne m'a rien appris, les Prophètes ne m'ont rien annoncé, mais le Seigneur, qui était devant moi, m'a regardé, et son regard a percé jusqu'au fond de mon cœur ». Demandons au Seigneur la grâce de ce regard. Frères et sœurs, demandez dans la prière cette grâce pour vos prêtres et vos évêques.

Cet accompagnement quotidien des baptisés demande à certains jours écoute, respect, patience et sens du cheminement. A d’autres moments, il demande audace, invitation, interpellation, passion pour risquer l’Evangile. Acceptons que le Seigneur nous surprenne, qu’il vienne parfois comme un voleur dans la vie pastorale, au moment même où nous ne l’attendons pas. Laissons-nous conduire par lui avec confiance et nous n’aurons pas peur d’être surpris.
Il est beau ce service du Peuple de Dieu ! Mais, nous sentons bien que nous ne pouvons pas œuvrer à sa sanctification si nous n’entendons pas pour nous-mêmes cet appel à la sainteté. C’est ce que nous rappelle le Concile Vatican II. Je le cite : « C’est pourquoi ce saint Concile, pour atteindre son but pastoral de rénovation intérieure de l’Église, de diffusion de l’Évangile dans le monde entier et de dialogue avec le monde d’aujourd’hui, rappelle instamment à tous les prêtres qu’avec l’aide des moyens adaptés que l’Église leur propose, ils doivent s’efforcer de vivre de plus en plus une sainteté qui fera d’eux des instruments toujours mieux adaptés au service du Peuple de Dieu tout entier » (Presbyterorum Ordinis, n° 12).
Chers frères diacres, vous allez, vous aussi, renouveler les promesses de votre ordination. Rappelez-nous combien la proximité avec les hommes et les femmes de notre temps est une composante indispensable de l’évangélisation. Aidez-nous à « sentir l’odeur du troupeau » comme dit le pape François. Rappelez à notre Eglise, à nos communautés qu’elles ne seront fidèles au Christ que si elles évitent de se replier sur elles-mêmes, mais « sortent » pour partager à tous la joie de l’Evangile. Ravivez en vous ce service du Seigneur qui nous précède toujours en Galilée. C’est sur ces routes des hommes que vous le rencontrerez !
Chers frères et sœurs en Christ, nous allons maintenant demander à Dieu de répandre largement les dons de son Esprit et de faire resplendir sa sainteté sur tout son Peuple. Oui, ce soir, que « la joie du Seigneur soit votre rempart » (Ne. 8, 10) !

 

​​​​​​​+ Jean-Pierre cardinal Ricard
​​​​​​​Archevêque de Bordeaux

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