Laissez-vous saisir par le Christ !

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Pour une entrée en Carême. Homélie de la Messe du mercredi des Cendres Cathédrale Saint-André, mercredi 23 février 2012

Chers frères et sœurs, 

 


1)    Je crois qu’il nous faut vraiment redécouvrir ce qu’est le Carême. Souvent on le présente comme une préparation à la grande fête de Pâques. On le voit comme très centré sur nous, sur nos efforts, nos résolutions de Carême.  On en fait, dans la pratique, un temps de conversion vécu à la force du poignet, avec d’ailleurs toutes les déconvenues que cela peut entraîner : on le commence souvent à la vitesse du lièvre. On le finit avec celle de la tortue
 
En fait, pour comprendre le Carême, il nous faut partir du mystère pascal, de la mort et de la résurrection du Christ que nous fêtons à Pâques. Le Christ, dans son mystère pascal, vient offrir aux hommes une vie nouvelle, il vient faire du neuf dans nos existences. Et cette vie, nous l’accueillons dans les deux temps liturgiques qui nous sont proposés par l’Eglise : le Carême et le Temps pascal, le Carême insistant plus sur la conversion et le temps pascal sur l’illumination et la contemplation des dons du Saint Esprit. Mais dans les deux cas, c’est la même vie qui nous est donnée, c’est le même Esprit qui agit, c’est le même Christ qui vient vers nous.

On comprend donc que, dans ce temps de conversion qui nous est offert, c’est moins vers nous qu’il faut nous tourner que vers le Christ et nous poser la question : comment, moi-même, vais-je m’ouvrir davantage au Christ, m’exposer à lui, vivre dans une plus grande proximité, dans une plus grande amitié avec lui ? Comment, en étant plus présent à lui, vais-je le laisser m’habiter, me transformer, me façonner à son image ? C’est lui qui nous convertit. Bien sûr, la vie spirituelle est un combat. Mais ce n’est pas nous qui le menons tout seuls. Nous le menons avec le Christ, avec ces armes que nous offre le Seigneur. En cette mise en route vers Pâques, c’est moins un examen de conscience qu’il faut faire qu’un examen de confiance. J’ai moins à regarder mes faiblesses qu’à contempler le Christ qui me donne sa force. Comme dit Saint Paul, laissez-vous « saisir par le Christ » (Phi 3, 12) !

2)    Parmi les dons que le Christ ressuscité vient apporter aux hommes, il y en a un sur lequel je voudrais insister ce soir, c’est celui de la liberté. Le Christ vient nous rendre libres. Comme dit Saint Paul, le Christ vient libérer notre propre liberté. Ce qui veut dire que nous ne sommes pas immédiatement, spontanément, libres. J’entends aussitôt votre objection : mais moi, je me sens totalement libre. Cela nous oblige à préciser ce qu’est la vraie liberté. Pour Saint Paul, mais plus largement encore pour tous ceux qui réfléchissent sur l’expérience chrétienne, la vraie liberté ne se réduit pas qu’au libre arbitre, c’est-à-dire à la capacité donnée à tout homme de choisir et ainsi de n’être pas complètement déterminé. La vraie liberté est la capacité qu’a l’homme de prendre des distances par rapport à tout ce qui le replie sur lui et de pouvoir ainsi se donner aux autres dans l’amour. La liberté, c’est la capacité du don de nous-mêmes. Pour Saint Paul, c’est une force du Christ qui nous libère de nous-mêmes et qui nous rend libres pour aimer et nous donner. L’Apôtre aime les prépositions : on est libéré de et on devient libre pour. La vie chrétienne, la sainteté au quotidien, est donc cette expérience de libération que nous faisons avec le Seigneur. Le christianisme est moins la religion des efforts à faire que celle d’un souffle libérateur à recevoir et à expérimenter.

3)    Il y a à Istanbul une ancienne église byzantine Karye Djami où sont peintes des fresques magnifiques. Et on peut contempler, en particulier, une représentation du Ressuscité, avec son vêtement d’une blancheur éblouissante, qui descend aux enfers, ce séjour des morts, prend par la main Adam et Eve et les mène avec lui au Paradis. Il les libère de leur prison. D’ailleurs, le Christ foule aux pieds les chaînes et les portes qui empêchaient toute évasion. Nous pouvons avoir, nous aussi, nos enfers. Nous avons nos prisons. C’est tout ce qui nous replie sur nous-mêmes, nous enferme dans le seul souci de notre moi, nous ramène toujours à nous et nous fait rater notre rencontre avec les autres, avec Dieu et finalement, paradoxalement, avec nous-mêmes.

Cela peut être : 
-    Une soif de réussite qui n’est pas très regardante sur les moyens.
-    Une inattention pratique aux autres : on ne les voit pas, on ne les entend pas. Nous avons nos baladeurs psychologiques ou spirituels. Ou bien, on utilise les autres en fonction de nos intérêts ou de nos désirs.
-    Un besoin d’avoir, de consommer toujours plus, d’avoir le nouveau produit dont on croit, bien à tort, qu’il comblera notre désir. Une sensualité narcissique, une addiction à l’alcool, à la drogue, à l’internet.
-    Une jalousie qui nous referme sur nous-mêmes : pourquoi cette tendance spontanée à se comparer, soit pour se croire supérieur, soit pour se dévaloriser ?
-    Une tiédeur spirituelle qui nous replie sur nous (on n’a pas le temps, on n’a pas envie…) et qui nous rend complices de notre propre prison intérieure.

4)     Alors, pendant ce Carême, ouvrez vos portes au Christ. Laissez-le venir en vous et vous libérer. Vous connaissez cette parole du Christ dans l’Apocalypse de Saint Jean : « Voici que je suis à la porte et je frappe. Chez celui qui entend ma voix et qui m’ouvre, j’entrerai et nous mangerons en tête à tête, lui avec moi et moi avec lui » (Ap. 3, 20). Oui, pendant ce Carême, prêtez attention à cette voix du Christ, mettez-vous à son écoute et ouvrez-lui la porte de vos vies. Il y a un chant que nous entendrons pendant le Carême qui nous le rappellera et qui dit : « Aujourd’hui ne fermons pas notre cœur, mais écoutons la voix du Seigneur ». 

Alors :
-    Prenez du temps pour la prière, pour ce cœur à cœur avec Dieu.
-    Mettez-vous à l’écoute du Seigneur dans sa Parole. Profitez pour lire l’Ecriture, vous nourrir de nouveau de l’Evangile.
-    Pourquoi ne pas renouveler spirituellement votre participation à la messe, à l’eucharistie, ne pas inscrire dans ce temps du Carême un temps d’adoration eucharistique ?
-    Pourquoi ne pas réfléchir sur une nouvelle façon de s’alimenter, de consommer, de vivre – tout ce à quoi nous invite le jeûne. Il y a là un enjeu important aujourd’hui, à la fois pour nos sociétés mais aussi pour chacun d’entre nous. Je vous conseille de lire le texte de réflexion qui est le fruit de notre chantier diocésain sur l’écologie et le respect de la création qui nous invite à une frugalité heureuse et libératrice. Je vous laisse le découvrir.
-    Pourquoi enfin ne pas faire davantage attention aux autres, s’engager à une aide, à une solidarité…plus particulière pendant ce temps du Carême ?

Finalement, nous retrouvons-là dans ces propositions ces moyens traditionnels de conversion qui nous sont proposés par l’Eglise : la prière, le jeûne et l’aumône.

Frères et sœurs, nous allons venir recevoir les Cendres, pour beaucoup aussi, vivre le sacrement de pénitence et recevoir l’Eucharistie. Faisons de cette démarche un accueil du Christ, une disponibilité à son Esprit et un engagement à nous laisser toucher par l’Evangile. Amen.

†  Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux

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