“ La mesure de l’amour de Dieu, c’est d’aimer sans mesure ”

Lorem ipsum dolor sit amet

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Homélie du cardinal Jean-Pierre Ricard, prononcée lors de la messe en mémoire de la Cène du Seigneur, ce Jeudi saint, 2 avril 2015, en la cathédrale Saint-André à Bordeaux.

Chers frères et sœurs,

Chers amis,

Pour nous présenter le Christ qui affronte sa passion, l’évangéliste Jean a ces mots : « Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout ». L’expression « jusqu’au bout » n’a pas qu’un sens temporel que l’on pourrait traduire par « jusqu’à la fin ». Elle caractérise en fait l’amour de Jésus, un amour qui va jusqu’au bout, qui va « jusqu’à l’extrême ». En cette fête du Jeudi Saint, nous sommes invités à contempler et à accueillir cet amour étonnant et déconcertant de Dieu. Nous sommes surpris par la surabondance gratuite de l’amour du Seigneur, de ce Dieu qui, comme le dit Saint Paul, est « riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés » (Eph. 2, 4-5). Quand on voit comment Dieu nous aime, nous nous surprenons parfois à dire : fallait-il qu’il aille jusque-là ?

“Cette générosité de la miséricorde de Dieu nous déconcerte. Elle n’obéit pas à notre logique beaucoup moins gratuite et généreuse.”

Le père ouvre tout grands ses bras au fils prodigue, lui pardonne, mais aussi lui fait fête, et demande qu’on tue le veau gras. Fallait-il aller jusque-là ?

Le bon samaritain voit l’homme blessé au milieu de la route. Il le relève et le soigne, mais  il l’emmène aussi chez l’aubergiste et s’engage à prendre en charge financièrement son séjour. Fallait-il qu’il aille jusque-là ?

Jésus est bouleversé au plus profond de lui-même à la vue des foules qui étaient comme des brebis sans berger. Il les enseigne longuement et va les nourrir copieusement. Il restera même douze paniers pleins. Fallait-il une telle générosité ?

Jésus se présente comme le serviteur, le serviteur du Père. Mais fallait-il pour autant qu’il se mette à genoux devant ses disciples pour leur laver les pieds comme un esclave ? On comprend la stupeur de Pierre.

Jésus veut délivrer l’homme de l’emprise du mal et du péché. Il vient libérer les cœurs. Mais fallait-il qu’il aille jusqu’à mourir sur la croix d’une mort cruelle et ignominieuse ?

Cette générosité de la miséricorde de Dieu nous déconcerte. Elle n’obéit pas à notre logique beaucoup moins gratuite et généreuse. Les disciples de Jésus ont eu du mal à entrer dans cette générosité gratuite et bienveillante. Celui qui a eu le plus de mal à accueillir cette dynamique est sans aucun doute Judas. Il ne comprend pas le geste gratuit de cette femme qui verse un parfum de grand prix sur les pieds de Jésus. Il ne comprend pas le passage par la croix qui reste pour lui un scandale. Il trahira et se suicidera. Il aura eu du mal à se laisser sauver par l’amour miséricordieux qui va jusqu’au bout.

“Que le Seigneur nous donne de savoir le suivre sur cette route du service et du don qui va jusqu’au bout.”

Frères et sœurs, découvrons de quel amour nous sommes aimés. Nous sommes rejoints par Dieu, pardonnés par lui, invités à l’accueillir dans la maison de nos vies, appelés à nous laisser transformer par la force de sa tendresse et de son amour. Contemplons cet amour et accueillons-le.

Mais si nous sommes aimés, nous sommes invités aussi par le Christ à entrer dans la dynamique de cet amour qui va jusqu’à l’extrême, de cette générosité qui n’a rien à voir avec la logique du donnant-donnant dans laquelle trop souvent nous nous installons. Rappelons-nous ce que Jésus répondait à Pierre qui l’interrogeait  et lui disait: « ‘Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu’à sept fois ?’ Jésus lui dit : ‘Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois’ » (Mt 18, 21-22). L’amour et le pardon n’ont pas de mesure.

Que le Seigneur nous donne d’entrer dans la dynamique d’un amour plus gratuit, plus généreux, plus universel, un amour qui ne soit pas tributaire de nos sympathies ou de nos affinités. Spontanément, nous aimons les gens qui sont aimables (au sens premier du terme, c’est-à-dire : que nous avons envie d’aimer). Or, Jésus est mort pour les pécheurs, pour tous ceux qui n’étant pas aimables. Saint Paul nous dit : « Oui, quand nous étions encore sans force, le Christ, au temps fixé, est mort pour des impies. C’est à peine si quelqu’un voulait mourir pour un juste ; peut-être pour un homme de bien accepterait-on de mourir. Mais en ceci Dieu prouve son amour pour nous : le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5, 6-8). On comprend que devant un tel amour qui se donne Paul ait pu parler de la « folie de la croix » (1 Cor. 1, 8). Les saints sont ceux qui ont perçu le plus profondément cette folie ou cette démesure de l’amour de Dieu. Il ont été saisis par elle et ont voulu y répondre par un don total d’eux-mêmes. On est impressionné par la générosité de leur réponse. Saint Bernard aimait à dire après Saint Augustin : « La mesure de l’amour de Dieu, c’est d’aimer sans mesure ».

S’il y a un lieu où cet amour qui va jusqu’à l’extrême nous est donné, c’est bien l’Eucharistie. Dans l’Eucharistie, le Christ s’offre à son Père pour le salut de tous les hommes. Il nous invite à entrer dans son sacrifice. Il nous dit au cœur de la prière eucharistique : veux-tu me suivre, veux-tu être avec moi ? Avec moi, veux-tu être au service des autres, veux-tu donner ta vie ? Devant cet appel du Seigneur, il y a ceux qui ressemblent au jeune homme riche de l’Evangile. Il n’a pas ce petit grain de folie qui lui aurait permis de tout quitter pour suivre Jésus (et il s’en va tout triste). Mais il y a aussi ceux qui comme les disciples suivent le maître et lui disent comme Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous ? C’est toi qui as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68).

Qu’au cœur de cette célébration de la Cène, le Seigneur éclaire nos yeux et nos cœurs. Qu’il nous donne de savoir le suivre sur cette route du service et du don qui va jusqu’au bout. Amen

 

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+