“ La grandeur de Germaine, c’est son âme d’enfant ”

Ils ont pressenti que c’était cette « petitesse » devant Dieu qui la rendait si sensible aux souffrances des autres, si proche de ceux qui souffraient d’une maladie, d’un handicap, d’une épreuve dans leur corps, dans leur esprit ou dans leur cœur.

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Homélie prononcée à Pibrac, par le cardinal Jean-Pierre Ricard, le samedi 17 juin 2017, en l'honneur de sainte Germaine.

Chers frères et sœurs dans le Christ,

Chers amis,

 

Rien dans la vie de Sainte Germaine ne correspond aux canons actuels d’une vie réussie. En effet, quels sont les ingrédients d’une vie heureuse pour beaucoup de nos contemporains ? Ce sont la santé, la longévité, le fait d’être aimé, l’argent, la réussite sociale, la renommée, le bien que les gens disent de vous…en fait, tout ce qui va manquer à la vie de Germaine Cousin. Avouons que la « Germaneta », comme on l’appelle, n’a pas été favorisée par la vie : elle est née handicapée, avec une main non formée. Elle est atteinte d’écrouelles, cette maladie dont certains craignent la contagion. Elle mourra jeune, à 22 ans. Elle n’est pas aimée et souffrira des colères et de la hargne de sa marâtre à son égard. Elle est pauvre et sa condition quotidienne est la misère. Elle garde des moutons, file un peu de laine et ne semble pas avoir eu beaucoup de marques de reconnaissance en retour. Même son attachement au Seigneur ne paraît pas avoir bien été compris à Pibrac et le surnom de « la bigote » qu’on lui donne n’est pas des plus flatteurs ! A première vue, cette existence n’a rien d’enviable. Elle semble même un échec sur toute la ligne.

 

Alors, pourquoi sommes-nous ce matin, ici, à la prier, à méditer sur sa vie, à rendre grâce au Seigneur pour ce qu’elle a vécu ? C’est parce que cette vie a un rayonnement extraordinaire, rayonnement dont ses contemporains n’ont pas pris conscience durant sa vie terrestre mais qu’ils ont perçu quand, plus de quarante ans après sa mort, on a découvert intact son corps, comme si elle venait de mourir. Ce signe, que beaucoup ont vu comme un signe de Dieu, a été l’occasion pour les contemporains de Germaine, d’entrer dans son secret, de s’approcher de sa vie spirituelle, de découvrir la profondeur de sa foi. Depuis lors, des générations de pèlerins sont venues, comme nous, se confier à Germaine et se laisser éclairer par elle dans leur vie de foi.

 

Il y a des gens que le malheur rend méchant. Ils ont trop souffert et une façon de se protéger, c’est de se refermer sur soi, d’être habité par le ressentiment, d’en vouloir aux autres, de chercher à se venger. Sainte Germaine a échappé à cette tentation et ce qui l’a sauvée, c’est sa foi, c’est sa confiance en Dieu, le fait de tout donner à Dieu.

 

On s’aperçoit que Dieu a une grande place dans sa vie. Elle prie Dieu. Elle va à l’église autant qu’elle peut. Elle communie. L’eucharistie est vitale pour elle. Elle a une grande dévotion envers la Vierge Marie et la récitation de l’Angélus est pour elle un merveilleux temps de rencontre avec le Seigneur. Ces temps de rencontre d’ailleurs rythment sa journée et sa vie. La grandeur de Germaine, c’est, en fait, son âme d’enfant. Elle est un merveilleux exemple de cette attitude d’enfance spirituelle dont parle Jésus dans l’Évangile. Rappelez-vous ce passage de l’évangéliste Saint Matthieu où il nous est dit : « A cette heure-là, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Qui donc est le plus grand dans le Royaume des cieux ? » Appelant un enfant, il le plaça au milieu d’eux et dit : « En vérité, je vous le déclare, si vous ne changez et ne devenez comme les enfants, non, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. Celui-là donc qui se fera petit comme cet enfant, voilà le plus grand dans le Royaume des cieux. Qui accueille un enfant, comme celui-là, m’accueille moi-même » (Mt 18, 1-5). Pourquoi Jésus nous demande-t-il de devenir comme des enfants ? Ce n’est pas à une régression que le Seigneur nous appelle. Rien n’est plus triste que des adultes infantiles ! Jésus ne donne pas non plus l’enfant comme un modèle moral. Il y a des enfants égoïstes et certains enfants peuvent être très cruels entre eux. Ce que Jésus souligne en parlant des enfants, c’est leur dépendance vis-à-vis de leurs parents, c’est le besoin matériel et affectif qu’ils ont d’eux, c’est le désir qu’ils ont d’être pris dans leurs bras. Dans l’Évangile, l’opposé de l’enfant n’est pas l’adulte, c’est l’homme sûr de lui, l’homme fier de sa science et de son expérience, celui qui se prend terriblement au sérieux, le pharisien ou le scribe qui n’accueillent pas la parole de Jésus et qui, comme dit Charles Péguy, « ne mouillent pas à la grâce ». Au lieu de se blottir entre les bras de Dieu, ils lui feraient volontiers passer l’examen de passage. L’enfant est donc pour Jésus l’image de la foi, de la confiance, de la simplicité de celui qui accueille le Seigneur et se laisse accueillir par lui. C’est l’image du don de soi de celui qui remet au jour le jour son existence entre les mains de Dieu.

 

On sent chez Sainte Germaine cette grande confiance dans le Seigneur, ce don de tout elle-même entre les mains de Dieu. C’est cet amour du Seigneur qui lui permet de résister intérieurement au malheur, de penser aux autres, de partager son maigre repas, c’est-à-dire son morceau de pain, avec ceux qu’elle considère comme plus pauvres qu’elle. Ceux qui sont venus au cours des siècles prier Sainte Germaine ne s’y sont pas trompés. Ils ont été touchés par sa foi, sa confiance, son ouverture du cœur et le don de sa vie. Ils ont pressenti que c’était cette « petitesse » devant Dieu qui la rendait si sensible aux souffrances des autres, si proche de ceux qui souffraient d’une maladie, d’un handicap, d’une épreuve dans leur corps, dans leur esprit ou dans leur cœur.

 

Dans la communion des saints, n’ayons pas peur de nous confier à elle, de décharger devant elle notre fardeau, de lui demander cette grâce de la simplicité du cœur. Sur ce chemin de crête de la confiance, prenons la comme un bon guide de montagne. Elle saura nous faire emprunter des itinéraires sûrs au milieu de passages périlleux. N’hésitons pas à la prier. Qu’elle nous aide à entrer dans cette enfance dont nous parle Jésus, dans cette grâce de l’enfance spirituelle si chère à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, qui finalement paraît très proche de Sainte Germaine.

 

Frères et sœurs, loin de nous présenter le visage d’une vie ratée, Sainte Germaine nous montre au contraire ce qu’est une vie réussie, une vie réussie selon Dieu, une vie féconde selon l’Évangile. La vraie vie, celle qui ne déçoit pas, est une vie habitée par l’amour, une vie transfigurée par l’amour, par l’amour du Seigneur et par l’amour des autres. N’oublions pas qu’un jour tout disparaît. Seul demeure l’amour. C’est là tout le message de Sainte Germaine. Avouons qu’il n’a jamais été aussi actuel. Amen.

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

Source photo : Saint Germaine, statue par Alexandre Falguière - 1877 CC BY-SA 4.0

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