"La dynamique missionnaire du Concile est d'une brûlante actualité"

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Homélie de Mgr Jean-Pierre Ricard, lors de la messe, célébrée en la cathédrale Saint-André le 11 octobre 2012, pour le 50ème anniversaire de l'ouverture du Concile Vatican II.

Cathédrale Saint-André  -  Jeudi 11 octobre 2012

Chers frères et sœurs dans le Christ,

On peut dire que cette question du Christ à ses disciples : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ? » a été au cœur de l’événement conciliaire. Lors du Concile Vatican II, les Pères conciliaires ont voulu rendre témoignage au Christ devant les hommes, faire retentir dans toute sa fraîcheur son Evangile et déployer aux yeux de tous le dessein aimant de Dieu. Ouvrant le 29 septembre 1963 la deuxième session conciliaire, le pape Paul VI déclarait: « Puisse ce Concile avoir pleinement à l’esprit ce rapport entre nous et Jésus-Christ, entre l’Eglise sainte et vivante que nous sommes et le Christ de qui nous vivons, par qui nous vivons, à qui nous allons…Que sur cette assemblée ne brille d’autre lumière que le Christ, lumière du monde. Que nulle vérité ne retienne notre intérêt, mais les paroles du Seigneur, notre Maître unique ». Le Concile allait consonner à ces paroles du pape puisqu’il devait affirmer au début de la Constitution dogmatique sur l’Eglise : « Le Christ est la lumière des peuples ; réuni dans l’Esprit Saint, le saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes les créatures la bonne nouvelle de l’Évangile répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Église (cf. Mc 16, 15) » (Lumen Gentium, n° 1). C’est pour présenter dans toute sa pureté évangélique cette confession de foi au Christ que le Concile allait entrer dans une véritable dynamique de conversion et de réforme.

Dans son discours d’ouverture du Concile, le pape Jean XXIII avait fixé le cap du Concile en lui donnant une orientation explicitement missionnaire. Parlant de la doctrine chrétienne, c’est-à-dire de la présentation du mystère chrétien, le pape soulignait : « Il faut que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée fidèlement, soit approfondie et présentée de la façon qui répond aux exigences de notre époque. En effet, autre est le dépôt lui-même de la foi, c'est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée. Il faudra attacher beaucoup d'importance à cette forme et travailler patiemment, s'il le faut, à son élaboration; et on devra recourir à une façon de présenter qui correspond mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral. » (Gaudet Mater Ecclesia).

Cette dynamique missionnaire du Concile reste pour nous d’une brûlante actualité, car c’est bien la même mission qui est la nôtre aujourd’hui. La tenue actuelle à Rome du Synode sur la Nouvelle évangélisation et l’entrée dans la troisième étape de notre parcours missionnaire diocésain viennent opportunément nous le rappeler. Certes, l’horizon du monde auquel font référence les Pères du Concile n’est plus tout à fait le nôtre. Eux-mêmes étaient confrontés à de puissants systèmes idéologiques : le marxisme et un athéisme militant… Ils ne pouvaient se douter que s’amplifierait ce phénomène de sécularisation qui allait marquer si fortement nos sociétés occidentales, avec ses caractéristiques que sont l’individualisme, le relativisme et un désir puissant de consommation. Mais, dans leur passion missionnaire, les Pères du Concile  n’en continuent pas moins à nous offrir aujourd’hui la grammaire de toute évangélisation. Ils nous rappellent ce que doivent être les éléments structurants de toute démarche missionnaire. J’en vois 5 :

1) L’expérience marquante d’une vie avec le Christ

L’évangélisation n’est ni une campagne de marketing ni une opération de ravalement de façade. Elle naît d’une rencontre forte avec le Christ. C’est une vie d’union profonde au Christ dans notre vie de tous les jours qui fait naître en nous ce désir de le faire connaître et de le faire aimer. C’est le Christ qui nous donne de brûler de ce feu dont il nous parle dans l’évangile de Luc quand il dit à ses disciples : « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé! » (Lc 12, 49). Dans le discours qu’il nous a adressé récemment le pape Benoît XVI affirmait : « L’évangélisation demande de partir de la rencontre avec le Seigneur, dans le dialogue établi dans la prière, puis de se concentrer sur le témoignage à donner afin d’aider nos contemporains à reconnaître et à redécouvrir les signes de la présence de Dieu ». L’évangélisation est d’abord une affaire de vigueur de la foi.

2) Une intelligence renouvelée de la foi

Cette vigueur implique tout à la fois ressourcement spirituel et approfondissement de l’intelligence de notre foi, afin de pouvoir dire comme Saint Paul à Timothée : « Je sais en qui j’ai mis ma foi ! » (2 Tim. 1, 12). C’est pour nous soutenir dans ce travail de la foi que le pape nous a proposé cette Année de la foi qui commence aujourd’hui. Il nous invite tout particulièrement à ouvrir plus largement encore le livre des Écritures et à nous nourrir de la richesse de l’enseignement conciliaire : « J’ai considéré que faire commencer l’Année de la foi en coïncidence avec le cinquantième anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II peut être une occasion propice pour comprendre que les textes laissés en héritage par les Pères conciliaires, selon les paroles du bienheureux Jean-Paul II, « ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat ». Il est nécessaire qu’ils soient lus de manière appropriée, qu’ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l’intérieur de la Tradition de l’Église. Je sens plus que jamais le devoir d’indiquer le Concile comme la grande grâce dont l’Église a bénéficié au vingtième siècle ; il nous offre une boussole fiable pour nous orienter sur le chemin du siècle qui commence » (Motu proprio Porta Fidei, n° 5) et le pape ajoute à propos du Concile : « Si nous le lisons et le recevons guidés par une juste herméneutique, il peut être et devenir toujours davantage une grande force pour le renouveau, toujours nécessaire, de l’Église » (idem). Profitons de cette année pour lire ou relire les grands textes du Concile, pour nous reporter au  Catéchisme de l’Église catholique, dont nous fêtons cette année le 20e anniversaire et qui a voulu synthétiser dans le genre littéraire du « catéchisme » tout l’apport de l’enseignement conciliaire !

3) La dimension communautaire de l’évangélisation

Mais l’évangélisation ne saurait être l’affaire de quelques francs-tireurs. Même si nous avons besoin d’apôtres qui nous tirent en avant et qui explorent des voies nouvelles, c’est toute la communauté chrétienne qui doit être porteuse de cette mission, qui doit être habitée par cette passion d’annoncer l’Évangile. C’est véritablement à une conversion missionnaire de toute l’Église que les papes Jean XXIII et Paul VI ont appelé, en convoquant puis en accompagnant le Concile Vatican II. Récemment, le pape Benoît XVI rappelait : « L’évangélisation n’est pas l’œuvre de quelques spécialistes, mais du Peuple de Dieu tout entier, sous la direction des pasteurs. Chaque fidèle, dans et avec la communauté ecclésiale, doit se sentir responsable de l’annonce de l’Évangile….Nous pourrions dire que la nouvelle évangélisation a commencé précisément avec le Concile, que le bienheureux Jean XXIII voyait comme une nouvelle Pentecôte. » (Discours du 20 septembre 2012). C’est tout l’enjeu de notre parcours missionnaire diocésain d’aider nos communautés chrétiennes à vivre en profondeur cette dynamique missionnaire.

4) L’amour de ceux à qui on est envoyé

On ne peut annoncer l’Évangile sans aimer ceux à qui on est envoyé. Ceci est dans la logique même du dessein de salut de Dieu. Saint Jean nous dit : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3,16-17). Les Pères conciliaires ont voulu s’adresser à l’homme avec respect et amour. C’est l’amour qui invite à la rencontre, à l’écoute de l’autre, à apprendre sa langue, à entrer dans sa culture et à lui proposer dans un dialogue avec lui la source vive de l’Évangile. Dans un discours prononcé à la fin du Concile, le 7 décembre 1965, le pape Paul VI affirmait : « Nous voulons souligner que la règle de notre Concile a été avant tout la charité. Et qui pourrait accuser le Concile de manquer d’esprit religieux et de fidélité à l’Évangile, pour avoir choisi cette orientation de base, si l’on se rappelle que c’est le Christ lui-même qui nous a appris à regarder l’amour pour nos frères comme le signe distinctif de ses disciples ». La foi sans la charité ne porte pas de fruit. Comme le dit le pape Benoît XVI : « C’est la foi qui permet de reconnaître le Christ et c’est son amour lui-même qui pousse à le secourir chaque fois qu’il se fait notre prochain sur le chemin de la vie » (Motu proprio Porta fidei,  n° 14). La proposition nationale et diocésaine de Diaconia 2013 nous aidera cette année à vérifier la qualité de notre engagement au service de nos frères, et tout particulièrement de  ceux qui sont les plus fragilisés par la vie.

5) La place d’un nécessaire discernement

Cet amour de ceux à qui Dieu nous envoie ne supprime pas un nécessaire discernement de tout ce dont notre monde est porteur. Si  le Concile Vatican II a été attentif à vouloir dialoguer avec notre monde marqué par la modernité, s’il a remis en question une présentation du message chrétien qui était en déphasage culturel avec la mentalité ambiante, il n’a pas voulu s’aligner purement et simplement sur toutes les revendications de nos contemporains. L’aggiornamento auquel a appelé le pape Jean XXIII n’a jamais été pour les Pères conciliaires une simple adaptation à l’air du temps. Mgr Maziers le note avec beaucoup de justesse : « ‘L’Église qui se regarde dans l’Évangile’- c’est une des meilleures définitions qu’on ait donnée du Concile. Nous n’avons pas, comme on le pense trop souvent, à adapter l’Église à notre temps. Nous avons à faire en sorte que notre temps, à travers l’Église, puisse s’adapter à l’Évangile, être sauvé par lui ». A la suite du Concile, nous avons, nous aussi, à poursuivre ce discernement, en accueillant tout ce que peuvent avoir de bon certaines aspirations ou recherches de nos contemporains mais en refusant aussi tout ce qui s’oppose à l’esprit de l’Évangile ou ne respecte pas l’homme et sa dignité.
Frères et sœurs, cet anniversaire du Concile Vatican II et cette année de la foi nous invitent à vivre plus profondément encore en disciples et en témoins du Christ. Comme Pierre, nous avons à confesser : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Comme Pierre et Jean, rencontrant ce mendiant infirme à la Belle Porte du Temple, nous avons aussi à témoigner : « De l'argent et de l'or, je n'en ai pas, mais ce que j'ai, je te le donne: au nom de Jésus Christ le Nazaréen, marche! » (Ac. 3, 6). Amen.

 

      †  Jean-Pierre cardinal RICARD

           Archevêque de Bordeaux

       Évêque de Bazas

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