“Je continuerai à vous porter plus que jamais dans ma prière.”

L’Évangile est force de transformation. C’est lui, qui sans cesse, au jour le jour, fait naître l’Église et lui donne un visage nouveau.

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Homélie de Mgr Ricard, prononcé au cours de la messe d'action de grâce et d'adieu, le dimanche 20 octobre 2019, en la cathédrale Saint-André de Bordeaux.

 

Chers frères et sœurs,

Chers amis,

 

Vivre une messe d’action de grâce, c’est, comme le fait saint Augustin dans ses Confessions, tout à la fois confesser ses fautes et exalter la grâce de Dieu.

 

Quand on fait une rétrospective d’années de ministère, on prend conscience que la grandeur de ce ministère nous dépasse de toutes parts, qu’il appelle une sainteté dans le quotidien que nous sommes loin d’avoir. Au moment où j’achève ce ministère épiscopal parmi vous, je prends mieux conscience de mes limites et de mon péché. Je demande pardon à Dieu et à vous pour mes manques de compréhension, d’attention, de présence, pour les gestes attendus que je n’ai pas eus, les paroles que je n’ai pas prononcées ou les risques que je n’ai pas pris. Plus les années passent, plus je perçois que ce trésor du ministère, comme dit saint Paul, « nous le portons dans des vases d’argile » (2 Cor. 4, 7).

 

Et pourtant, ce soir, j’ai aussi envie de rendre grâce à Dieu de sa fidélité, de sa présence, de son amour, du don de son Esprit. Vous savez que j’ai pris comme devise épiscopale : A cause de l’Évangile. Toute ma vie a été habitée par cette perception de la fécondité de l’Évangile. Celui-ci n’est pas une idéologie, une doctrine ou une simple sagesse. Il est, comme dit l’Apôtre, « puissance de Dieu », annonce de l’amour gratuit de Dieu, don de sa présence au plus intime de nous-mêmes. Saint John Henry Newman, que le pape vient de canoniser dimanche dernier, avait cette conscience aigüe que le don de cette présence divine en nous était le cœur de la Bonne Nouvelle de l’Évangile. Il écrivait dans un de ses sermons : « Demandons donc à Dieu de nous enseigner le mystère de Sa présence en nous afin que, en la reconnaissant, nous puissions, de ce fait, la posséder avec fruit… Reconnaissons-Le comme Celui qui siège en nous, à la source même de nos pensées et de nos affections. Soumettons-nous nous-mêmes à Son conseil et à Sa direction souveraine ; venons à lui afin qu’Il puisse nous pardonner, nous laver, nous changer, nous guider et nous sauver » (Sermons paroissiaux, V, 206). En effet, cette présence de Dieu en nous apporte avec elle une puissance de transformation de nous-mêmes. Toute la vie chrétienne consiste à se laisser irriguer par cette source d’eau vive de l’Esprit du Seigneur. La conversion à laquelle nous invite l’Évangile consiste à vérifier que nous restons bien branchés sur la source et que toutes les dimensions de notre être sont baignées de son eau. Jusqu’à notre mort, nous aurons à poursuivre ce travail de conversion.

 

Mes grandes joies d’évêque ont été liées à ces moments où j’ai été témoin de l’action de cette grâce de Dieu dans la vie de tous ceux et celles avec qui j’ai vécu mon ministère épiscopal : avec vous, mes frères prêtres et diacres, présents dans le grand champ du Seigneur, avec vous, frères et sœurs laïcs, qui témoignez de votre foi dans votre vie quotidienne et qui prenez votre part dans la vie et la mission de l’Église. Je dois ajouter aussi que, chaque année, les rencontres avec les catéchumènes et les confirmands adultes ont été pour moi, par leur découverte émerveillée de l’Évangile et par le témoignage de ce que celui-ci faisait naître dans leur vie, un lieu très fort de renforcement de ma foi et de mon espérance. Je prenais toujours mieux conscience que si nous sommes au service du Seigneur, c’est Lui qui est à l’œuvre et qui agit par son Esprit. N’est-ce pas ce que saint Paul rappelle aux Corinthiens quand il leur écrit : « Nous sommes les coopérateurs de Dieu ; vous êtes le champ que Dieu cultive, la maison qu’il bâtit » (1 Cor 3,9) ?

 

Récemment, dans l’émission La Vie des Diocèses produite par la télévision KTO, l’un d’entre vous me posait la question : comment voyez-vous l’avenir du diocèse ? Êtes-vous optimiste ou pessimiste ? J’ai répondu que j’étais habité par l’espérance. Certes, le visage de l’Église peut changer dans l’avenir – et il changera certainement – mais je sais que Dieu est à l’œuvre, que la source évangélique continuera de couler, que des hommes et des femmes y trouveront de quoi se désaltérer et voudront témoigner de l’expérience qui a renouvelé leur vie. L’Évangile est force de transformation. C’est lui, qui sans cesse, au jour le jour, fait naître l’Église et lui donne un visage nouveau.

 

Je me rends compte qu’il y a eu un fil conducteur durant tout mon épiscopat, à Montpellier d’abord, à Bordeaux ensuite, c’est la conviction qu’existe un lien profond entre ressourcement dans la foi et dynamisme missionnaire. En 1996 était publiée la Lettre aux catholiques de France. Elle soulignait qu’on ne peut aller au large qu’en avançant en eau profonde. Elle rappelait : « Celui ou celle qui se laisse entraîner, par la foi, dans la profondeur du mystère de Jésus crucifié et ressuscité, se trouve, d’une manière ou d’une autre, envoyé dans le monde pour y annoncer l’Évangile. La largeur de la mission ne peut pas être dissociée de la profondeur de la foi » (p. 107). En 2013, dans son exhortation La Joie de l’Évangile, le pape François réaffirmait avec force cette conviction en disant que celui qui a eu le cœur touché par le Christ ne peut pas ne pas vouloir le faire connaître et aimer. Il ne s’agit pas là de prosélytisme mais d’invitation à partager une expérience. Ressourcement, dynamique missionnaire, solidarité auprès des plus pauvres ont partie liée dans l’annonce de l’Évangile. Ces grandes dimensions de notre vie chrétienne et de notre vie ecclésiale ont été au cœur de notre synode diocésain. Il faudra sans cesse les revisiter et leur donner une traduction concrète dans l’avenir.

 

Nous sentons bien d’ailleurs qu’une telle aventure apostolique ne peut être menée qu’ensemble, en renforçant nos liens de fraternité et de communion : fraternité entre évêques – et je remercie tous les évêques de nos deux provinces de Poitiers et de Bordeaux de leur présence, de leur collaboration et des liens d’amitié qui se sont noués au cours des années -, fraternité entre prêtres dans la diversité de notre presbyterium, fraternité entre diacres, fraternité entre prêtres, diacres et laïcs, fraternité entre tous les acteurs de notre vie ecclésiale. La naissance de petites fraternités dans nos quartiers et dans nos villages, et une plus grande coresponsabilité sont les conditions pour une vie d’Église plus dynamique et plus appelante. « L’amour du Christ nous presse » (2 Cor 5, 14) dit saint Paul. Ce n’est pas le moment de faire baisser la pression !

 

Au moment où je vais vous quitter pour une autre forme de service, je voudrais faire mentir l’adage : « Loin des yeux, loin du cœur ». Éloigné physiquement, je me sens très attaché au diocèse de Bordeaux, qui reste mon diocèse. Je ne vous oublierai pas. Ma sollicitude pastorale revêtira une autre forme, celle qu’évoque le livre de l’Exode. Ce livre, en effet, nous parle de l’efficacité de la prière de Moïse. Pendant que le peuple combat dans la plaine, Moïse est en prière sur la montagne et nous voyons combien combat apostolique et prière ont partie liée. Je continuerai à vous porter plus que jamais dans ma prière. Je n’oublierai ni les séminaristes, ni ceux qui se préparent à recevoir une ordination ou assurer un service dans l’Église, ni les familles, surtout après ce beau Festival des Familles que vous avez vécu le week-end dernier, ni les consacrées, ni tous ceux et celles qui vivent des épreuves dans leur corps, dans leur cœur ou dans leur esprit. Je prie dès maintenant avec vous pour le prochain archevêque qui vous sera donné.

 

Permettez-moi en terminant de reprendre ces paroles de l’apôtre Paul faisant ses adieux aux anciens d’Éphèse : « A présent, je vous confie à Dieu et à la parole de sa grâce, qui a le pouvoir de bâtir l’édifice et de procurer l’héritage parmi tous les sanctifiés » (Ac 20, 32). Ayez confiance en Dieu et en l’efficacité de sa parole de grâce. Amen.

 

 

+ Jean-Pierre cardinal RICARD

Archevêque émérite de Bordeaux

 

 

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