Il y a 100 ans se déclenchait la grande Guerre. Pourquoi en faire mémoire aujourd’hui ?

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Homélie de la messe pour la Paix, prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard, en l'église Saint-Bruno à Bordeaux, le mardi 11 novembre 2014.

Mesdames, Messieurs, chers amis,

Permettez-moi en cette année anniversaire du déclenchement de la Première guerre mondiale de réfléchir avec vous ce matin sur l’importance du « faire mémoire ». En effet, malgré la belle orchestration médiatique qui marque cet événement, beaucoup de nos contemporains, de jeunes en particulier, ne sont pas persuadés qu’il faille revenir sur ces pages de notre histoire nationale. Tout cela n’appartient-il pas à un passé révolu ? Certains observateurs interprètent même ce besoin de commémoration comme un signe de fragilité de nos sociétés : plus elles seraient incertaines de leur avenir, plus elles auraient besoin de s’enraciner dans le souvenir du passé. Regardez le succès des Journées du Patrimoine.

Je m’inscris résolument en faux par rapport à cette vision des choses. Faire mémoire me paraît constitutif d’une vie en société. Les sociétés sans mémoire sont des sociétés fragiles, incertaines, sans avenir. Car le « faire mémoire », loin d’enfermer dans le passé de façon régressive, certes revisite le passé, mais pour éclairer le présent et ouvrir l’avenir. Comme croyants, nous avons d’ailleurs une riche expérience du « faire mémoire ». Cette mémoire est au cœur même de toute l’écriture de la Bible. Elle est également au cœur de cette eucharistie que nous célébrons puisque tout à l’heure seront redites les paroles de Jésus : « Faites ceci en mémoire de moi ».

Il me semble que le « faire mémoire » est un devoir, un besoin et un appel.

UN DEVOIR

Il est d’abord un devoir. On parle de plus en plus d’un « devoir de mémoire ». Je crois qu’un pays, revisitant son histoire, ne peut oublier tous ceux qui se sont sacrifiés pour lui. Nous ne pouvons pas oublier le coût humain de cette Première guerre mondiale : 1 million 500.000 français morts au cours des combats (et plus de 10 millions d’êtres humains dans le monde), 4 millions trois cent mille blessés, dont certains handicapés ou défigurés pour la vie (ceux que l’on a appelés les « gueules cassées »), sans oublier toutes ces femmes veuves et ces enfants orphelins.

Il nous faut saluer tous ces hommes qui ont répondu à l’appel de la mobilisation et en particulier tous ceux qui ont donné leur vie ou ont été blessés. On peut porter sur cette guerre un jugement sévère. Mais son absurdité et sa folie, par la saignée démographique qu’elle a provoquée et par le formidable développement des moyens de destruction mis en œuvre, ne doivent pas effacer le souvenir de tous ces soldats. Pensons à tous ces soldats (y compris les fusillés et les mutins), sans oublier tous ceux qui venaient des « colonies » et qui sont morts pour la France. Qu’il me soit permis d’évoquer également le souvenir de tous ces prêtres, aumôniers militaires, qui ont accompagné ces soldats dans la boue des tranchées et dans l’approche de la mort.

Tous ces combattants ont accepté de risquer leur vie et ont voulu combattre pour la France. On peut saluer cet amour pour la patrie et la patrie en danger. Ce patriotisme n’a rien à voir avec cette caricature qu’en est le nationalisme, un nationalisme étroit et revanchard. Le véritable amour de son pays ne se vit pas contre les autres mais au sein d’une Europe ou d’un monde où chacun a sa place et peut apporter dans ce concert des nations sa note spécifique. Jean Jaurès écrivait dans L’armée nouvelle : « Ce n’est que par la libre fédération des nations autonomes répudiant les entreprises de la force et se soumettant à des règles de droit que peut être réalisée l’unité humaine. Mais alors ce n’est pas la suppression des patries, c’en est l’ennoblissement ».

UN BESOIN

Si le « faire mémoire » est un devoir, il est aussi un besoin. Nous avons, en effet, besoin de tirer aujourd’hui les leçons de ce qui a été vécu. La relecture du passé éclaire le présent.

Je viens de souligner la grande leçon d’amour patriotique que nous donnent tous ceux qui ont voulu défendre leur pays. A une époque où chacun risque de se replier sur ses intérêts personnels ou catégoriels, où la solidarité nationale est affaiblie, où le sens du bien commun et du sacrifice pour les autres devient une denrée rare, cet amour pour la France, pour ses valeurs et son destin, avec tout ce que cela implique comme décentrement par rapport à soi, mérite aujourd’hui d’être rappelé et souligné. Permettez-moi ce matin d’évoquer justement en ce domaine tous ces soldats de nos armées qui, ces dernières années, ont donné leur vie dans des combats qui visaient à défendre nos valeurs de liberté et de respect de la personne humaine.

Ce que nous enseigne également la guerre de 1914-1918, c’est que la guerre échappe la plupart du temps à ceux qui l’ont déclenchée. On pensait qu’elle serait rapide. Elle a été longue. Elle a été une vraie saignée à blanc de toute une population. Nos monuments aux morts en sont une terrible illustration. Certains villages ne s’en sont jamais relevés. Le 2 juin 2013 le pape François disait : « Ce matin, j’ai célébré la Sainte Messe avec quelques militaires et avec les parents de personnes tuées lors de missions de paix, qui essaient de promouvoir la réconciliation et la paix dans des pays où tant de sang fraternel est toujours répandu dans des guerres qui sont toujours une folie. Tout se perd avec la guerre. Tout se gagne avec la paix ». C’est Saint Jacques qui nous alerte sur tout ce qui en l’homme est souvent à l’origine des guerres : l’esprit de jalousie ou de revanche, la cupidité ou les rivalités. Visitant le 13 septembre dernier le cimetière militaire de Repudiglia et évoquant l’hécatombe de la guerre de 1914-1918, le pape François disait : « La cupidité, l’intolérance, l’ambition du pouvoir…sont des motifs qui poussent à décider de faire la guerre, et ces motifs sont souvent justifiés par une idéologie…Aujourd’hui encore les victimes sont nombreuses…Comment cela est-il possible ? C’est possible parce que, aujourd’hui encore dans les coulisses, il y a des intérêts, des plans géopolitiques, l’avidité de l’argent, et il y a l’industrie des armes, qui semble être tellement importante ». Tout cela a été à l’œuvre dans la Première guerre mondiale. Dans un livre fort intéressant intitulé La Grande Guerre si loin, si proche. Réflexions sur un centenaire, Jean-Nöel Jeanneney écrit : « Ce que le déclenchement de la Grande Guerre nous apprend… c’est le rôle capital des sensibilités du peuple et des élites, leur comportement culturel en face des autres. Le mélange des incompréhensions, des hargnes irréfléchies, des stéréotypes dépréciatifs constitue le terreau le plus néfaste pour la paix » (pp.28-29). Mais tout cela est bien présent aussi de nos jours sur la scène mondiale. A nous d’être vigilants pour rejeter ces toxines de notre vie sociale, et d’abord peut-être de notre propre vie.

UN APPEL

C’est là que le « faire mémoire » débouche sur un appel. Il nous invite à un engagement. Il nous appelle à être des acteurs qui préparent l’avenir. Nous sommes invités aujourd’hui à être des artisans de paix et de réconciliation. La vie humaine est sacrée. Or, le moloch de la guerre est insatiable. Il dévore de plus en plus de victimes. La guerre ne doit donc être qu’un ultime recours. Sachons lutter contre tout ce qui suscite et alimente les conflits entre les hommes, contre tous les facteurs de guerre, qu’ils soient politiques, économiques, idéologiques ou religieux.

Si nous sommes chrétiens, nous devons nous rappeler (justement « faire mémoire ») que nous sommes les disciples de Celui qui a voulu réconcilier tous les hommes et qui en son corps a tué la haine (Eph 2, 16). Que cette eucharistie nous aide à accueillir cet Esprit de paix que seul le Ressuscité peut nous donner. Nous pourrons alors goûter ce que Jésus nous dit dans les Béatitudes : « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9).

 

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

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