Il faut risquer la rencontre

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Homélie de la messe de la Saint-André Cathédrale Saint-André - Samedi 19 novembre 2011

 

Chers amis,


Se replonger dans le dynamisme missionnaire des apôtres, c’est entendre de leur part un  double appel :

1)    Premier appel : « N’ayez pas peur. Soyez fermes dans la foi ».

La peur est un sentiment humain. Elle saisit le cœur de l’homme quand il pressent le danger. Plusieurs fois, les apôtres l’ont éprouvée, en particulier en pleine tempête sur le lac de Tibériade. Ils ont bien cru, ce jour-là, que la barque allait couler et eux mourir. Et Jésus de leur dire : « Pourquoi avoir peur ? Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? » (Mc 4, 40). Je sens que la peur peut nous gagner, nous aussi aujourd’hui dans l’Eglise, et ceci de deux manières.


 

La première, c’est la peur devant l’évolution de nos sociétés occidentales, devant un lent processus de sécularisation qui distend les liens de nos sociétés, non seulement avec l’Eglise, mais plus largement avec le fait chrétien lui-même. Indifférence pratique, crise de la transmission des valeurs, évolution des mœurs, baisse numérique de la pratique religieuse, règlements de compte avec un héritage chrétien ou une influence ecclésiale largement fantasmés, voilà autant de phénomènes qui inquiètent ou agressent beaucoup de catholiques. La tentation est forte alors pour eux de se considérer comme une minorité en danger. On parle beaucoup, ces temps-ci, de « christianophobie ». C’est le syndrome de la forteresse assiégée. N’oublions pas que la peur replie sur soi. Quand on a peur, il faut se défendre. Il faut sauver sa peau. On s’enferme dans des réseaux que l’on voudrait protecteurs. Tout l’horizon missionnaire se réduit alors à la défense des catholiques, que l’on veut mobiliser et dont on souhaite étendre l’influence sociale, quitte à organiser des « lobbies » aussi efficaces que discrets. Le danger, vous le sentez bien, dans cette façon d’être et de penser est de se replier sur soi. L’Eglise se referme sur elle-même, sur son organisation, sur sa visibilité, sur sa survie. Elle est préoccupée de sa santé. Elle se prend sans cesse le pouls. Elle veut sauvegarder le levain évangélique, bien sûr. Mais celui-ci n’est plus dans la pâte. Ou s’il est dans la pâte, c’est sous la forme d’un grumeau.

L’autre peur est plus subtile. Elle n’en est pas moins réelle. C’est le sentiment de ceux qui ont toujours peur que l’Eglise soit en décalage avec la modernité, avec l’évolution de nos sociétés, et que cet écart soit un obstacle à l’annonce de l’Evangile. On redoute de paraître décalé, « ringard », vieux jeu. La tentation va être forte alors de ne parler que de ce qui est admis par tous, d’être conforme au « religieusement correct », et de mettre en sourdine tout ce qui dans notre conception de la vie et des mœurs risquerait de manifester une rupture avec notre environnement. Le levain est bien dans la pâte mais il risque fort d’avoir perdu de sa saveur et de sa vigueur. Comme dit l’Evangile : « Si le sel perd sa saveur, il n’est plus bon à rien » (Mt 55, 13). 

Alors, sommes-nous condamnés à choisir entre le ghetto défensif et la compromission avec le monde ? C’est là, qu’à la suite du Christ, les apôtres nous rejoignent et nous disent : « N’ayez pas peur ! Gardez confiance ! Soyez fermes dans la foi ». Saint Paul nous affirme : « Ce n’est pas un esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un Esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi » (2 Tim 1, 7). Aux Corinthiens, il écrit : « Veillez, demeurez fermes dans la foi…soyez forts » (1 Cor. 16, 13). En effet, un des fruits de la résurrection et du don de l’Esprit, c’est cette force intérieure qui permet de chasser la peur et de proclamer le Christ avec hardiesse. Regardez Pierre et les apôtres le jour de la Pentecôte : ils sortent du Cénacle, où ils s’étaient enfermés, ligotés par la crainte. Ils n’ont plus peur et ils annoncent la Bonne nouvelle de l’Evangile avec joie et assurance. Ils ne sont pourtant qu’une poignée d’hommes, sans grands moyens humains, mais ils savent que le Ressuscité est avec eux, comme un compagnon de route, et que c’est sa Parole qui se fraiera un chemin dans les cœurs à travers leurs pauvres paroles humaines. On comprend que Paul puisse dire : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?...J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les esprits ni les puissances, ni le présent ni l’avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur » (Rom 8, 31, 37-39).
Aujourd’hui, les Apôtres nous invitent à nous libérer de la peur, à mettre notre assurance dans le Christ, à nous décentrer de nous-mêmes pour prendre d’un pas plus résolu la route d’une annonce renouvelée de l’Evangile.


 

2)    D’où ce deuxième appel : « Réjouissez-vous dans le Seigneur et soyez témoins de cette joie auprès de tous».

 


Plus d’une fois, aux Corinthiens et aux Philippiens, Saint Paul adresse un appel à la joie : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie » (Phil. 4, 4). Pour l’apôtre, la joie est un fruit de l’Esprit Saint. Elle est liée à cette conviction profonde que le Christ Ressuscité est avec nous, qu’il ne nous abandonne pas et qu’il nous soutient de la force de son Esprit. Elle jaillit de cette expérience d’être aimés de Dieu et appelés à être ses enfants bien-aimés. 

Cette joie, nous avons à en témoigner auprès de tous. Nous en avons la responsabilité. L’Eglise trahit sa mission, si elle cède à la tentation de se comporter comme n’importe quelle autre minorité religieuse préoccupée essentiellement de défendre les siens. Même petite, même faible numériquement, l’Eglise a la responsabilité de toute l’humanité, d’offrir le salut à tous les hommes. La nouvelle évangélisation dont on parle beaucoup ces derniers temps est l’anti-ghetto. Elle rappelle à nos communautés qu’elles ne doivent pas se refermer sur elles-mêmes mais rejoindre les hommes, où ils sont. Dans une conférence aux catéchistes prononcée dans le cadre du Jubilé de l’an 2000, le cardinal Ratzinger disait : « Nous cherchons, outre l’évangélisation permanente, jamais interrompue, et à ne jamais interrompre, une nouvelle évangélisation, capable de se faire entendre de ce monde qui ne trouve pas l’accès à l’évangélisation « classique ». Tous ont besoin de l’Evangile ; l’Evangile est destiné à tous, et pas seulement à un cercle déterminé, et nous sommes donc obligés de chercher de nouvelles voies pour porter l’Evangile à tous », et il ajoutait un peu plus loin, en invitant l’Eglise à se décentrer d’elle-même : « Nous ne voulons pas augmenter le pouvoir et l’extension de nos institutions, mais nous voulons nous mettre au service du bien des personnes et de l’humanité en faisant place à Celui qui est la Vie. Cette expropriation de soi-même, en  l’offrant au Christ pour le salut des hommes, est la condition fondamentale d’un authentique engagement pour l’Evangile » (10 décembre 2000). N’est-ce pas ce que nous avons voulu faire cette année en témoignant de notre espérance et en vivant un compagnonnage avec des personnes qui ne partageaient pas forcément notre foi, dans le cadre de nos chantiers sur la famille, l’éducation, l’écologie et la solidarité de notre parcours missionnaire diocésain ? 

Certes, il nous faut fonder aujourd’hui des communautés fraternelles fortes. Mais - nous le savons -  ce n’est pas en se repliant sur elle-même que l’Eglise trouve force et dynamisme. C’est toujours en risquant la rencontre qu’elle se renouvelle et s’ouvre à un dynamisme inattendu. Les étudiants, qui, l’an dernier, se sont lancés dans une semaine d’évangélisation du campus, en ont fait la forte expérience. 

Ce soir, laissons-nous instruire par Saint André et les apôtres. Ils  nous disent que nous devons, nous aussi, quitter nos cénacles sécurisants et l’environnement familier de nos Jérusalem. Il faut nous rendre en Galilée, la Galilée des nations, la Galilée de la Mission. C’est là que le Christ Ressuscité nous précède. C’est là que nous le verrons. 

Ecoutons les Apôtres et marchons à leur suite ! Amen.

†  Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux
Evêque de Bazas

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