Homélie de la célébration des obsèques de Philippe Madrelle

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Homélie prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, pour les obsèques de Philippe Madrelle, ancien président du Conseil général de la Gironde et sénateur, en l'église Notre-Dame de Bordeaux, le lundi 2 septembre 2019.

Chers amis,

 

Devant la mort, plusieurs attitudes sont possibles. Il y a ceux qui écartent systématiquement cette perspective et évitent d’y penser, ceux qui sont convaincus qu’il n’y a pas de vie après la mort et que seuls demeurent les souvenirs du défunt dans l’esprit et le cœur de ceux qui l’ont connu. Il y a enfin ceux qui croient qu’il y a une vie après la mort et qu’il y a dans l’existence de toute personne un mystère qui ne le réduit pas à sa vie d’ici-bas. C’est ce qui faisait dire au philosophe Gabriel MARCEL : « Aimer quelqu’un, c’est lui dire : tu ne mourras pas ». Dans cette perspective, la mort, loin d’être un point d’orgue final, est, en fait, un passage. C’est justement ce que le Christ, dans cet évangile que nous venons d’entendre, affirme à ses disciples : « Je pars vous préparer une place. Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi ». Le Christ promet aux siens de les faire participer à sa vie de ressuscité, à cette vie pleine de paix, de joie, de lumière qui est cette vie de communion avec Dieu. Nous aimerions avoir plus de précisions sur ce monde de la résurrection. Il nous est difficile de nous en faire des images. Dans la tradition de l’Église, on a d’ailleurs parlé de la mort comme d’une nouvelle naissance. Le bébé qui est dans le sein de sa mère ne peut pas se faire encore d’images du monde dans lequel il va entrer. Il faut qu’il ait vécu le passage de la naissance pour pouvoir commencer à le faire. Il en va de même pour nous avant ce passage de la mort.

 

Si l’Évangile est discret sur le comment du passage, il nous invite à nous y préparer. Pendant l’été nous avons lu ces passages de l’évangile selon saint Luc qui abordent cette question. Il y a en particulier cette parabole qui sert à Jésus pour interpeller ses disciples : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : “Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.”. Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. ”Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? ”Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. » (Lc 12, 16-21). Et Jésus d’ajouter un peu plus loin : « Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, ou la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Lc 12, 33-34).

 

Mais quel est ce trésor dont parle Jésus, ce trésor que personne ne peut nous voler, ce trésor qui passe avec nous au-delà de la mort ? Ce trésor, c’est l’amour. Saint Paul l’affirme dans ce bel hymne à l’amour que nous avons entendu dans la première lettre aux Corinthiens. Il nous dit que « L’amour ne disparaît jamais » (1 Cor 13, 8). Dans la mort, la richesse devient inutile, la réussite professionnelle ou politique s’achève. Il ne reste plus que l’amour qui a saveur d’éternité. Mais quel est exactement cet amour ?

 

L’amour dont parle l’apôtre n’est pas l’amour de soi, un peu égoïste ou égocentré. Nous savons en effet qu’il y a des amours ou des amitiés narcissiques, des passions dévorantes, où on pense aimer l’autre alors que c’est surtout soi-même que l’on aime. L’amour dont parle Paul est un amour beaucoup plus gratuit, décentré, la charité, l’agapè, un amour où l’on se décentre de soi pour accueillir l’autre, l’écouter, répondre à ses attentes, lui apporter son aide, se mettre à son service.

 

Le trésor dans le ciel, ce sont tous ces liens d’affection, d’amour, de charité, de fraternité, de solidarité, de bienveillance, de réconciliation et de pardon que nous aurons pu tisser tout au long de notre vie. Les Pères de l’Église aimaient à dire que ce sont les pauvres (tous ceux avec qui nous avons partagé de nos biens, de notre argent, de notre temps et de notre affection) qui nous accueilleront dans le Royaume de Dieu. Dans la parabole du Jugement dernier en saint Matthieu, Jésus nous dit que les justes qui entreront dans son Royaume seront ceux qui auront donné à manger à ceux qui avaient faim, donné à boire à ceux qui avaient soif, vêtu ceux qui étaient nus, accueilli l’étranger, visité les malades ou les prisonniers. « En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

 

Tisser tous ces liens d’amour, c’est cela être serviteurs du Seigneur. Comme Jésus a endossé la tenue de serviteur, il demande à ses disciples de faire de même et d’endosser dans leur vie la tenue de service. Il attend de nous que nous soyons ces « bons serviteurs » dont parle l’Évangile. Je pense que Philippe MADRELLE par sa vie et ses engagements a voulu vraiment entrer dans cette dynamique du service. Et c’est de cela que nous rendons grâce aussi aujourd’hui.

 

Faisant écho à l’invitation de Jésus, saint Pierre écrit : « Mettez-vous au service les uns des autres comme de bons administrateurs de la grâce de Dieu, en fonction du don que chacun a reçu » (1 Pi 4, 10). Nous entendons cet appel évangélique.

 

Mais nous sentons bien que vivre ainsi cet amour et ce service ne nous est pas spontanément naturel, facile. Cela demande un effort, une conversion, un combat spirituel. Nous réalisons alors que nous ne pouvons pas compter que sur nos seules forces, que nous avons besoin de l’aide du Seigneur. C’est là que, si nous nous reconnaissons comme disciples du Christ, nous pouvons demander l’aide de l’Esprit Saint. Oui, ce souffle d’amour du Seigneur peut nous aider à vivre ce service, à entrer dans cette dynamique de l’amour.

 

Que le Seigneur nous donne cet esprit de service et qu’il accueille tous ces bons et fidèles serviteurs dont parle l’Évangile dans la joie de sa Maison. Amen.

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

 

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