Former son regard selon le regard du Christ

C’est l’amour qui fait discerner à Jésus ce que les autres ne voient pas. Il n’y a pas de vrai travail éducatif sans ce regard sur les enfants et les jeunes. Il n’y a pas d’éducation sans amour !

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Homélie de la messe de rentrée de l'Enseignement catholique, prononcée par Mgr Ricard, en la cathédrale Saint-André à Bordeaux, le mardi 10 octobre 2017.

 

Chers amis,

 

Comme Marie aux pieds de Jésus, nous sommes invités ce soir à contempler le Seigneur et à nous mettre à l’écoute de sa parole. Nous le faisons à la suite de ceux qui nous ont précédés, tout particulièrement de ces grands éducateurs qu’ont été saint Jean Bosco, saint Jean-Baptiste de la Salle, le bienheureux Père Guillaume-Joseph Chaminade, sainte Jeanne de Lestonnac, sainte-Marie Eugénie Milleret et bien d’autres. Ce qui me frappe, c’est qu’ils ont tous puisé dans l’Évangile la source d’inspiration de leur action éducative. Et quand on voit leur vie, on peut même dire qu’ils actualisent dans le regard qu’ils portent sur les enfants et sur les jeunes le regard-même de Jésus.

 

Je vous invite au cours de cette messe de rentrée à vous remettre devant ce regard du Christ et à vous laisser inspirer par lui, tout particulièrement dans votre tâche d’éducateurs.

 

Le Christ sait voir. Son regard prend sa source dans son amour. Saint Matthieu nous dit : « Voyant les foules, il fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger » (Mt 9, 36). Jésus est bouleversé aux entrailles et c’est cet amour qui lui permet de discerner la fatigue et les attentes des foules qui viennent à lui. Péguy disait : « Il est important de voir ce que l’on voit ». Nous savons bien que nous pouvons croiser les autres, les voir sans les voir, sans prêter attention. Quand on est trop préoccupé de soi-même, on risque de ne pas voir les autres et de rater ainsi la rencontre. Jésus est totalement donné à sa mission. C’est son amour qui lui permet d’avoir ce regard attentif à chacun. Il voit la douleur de cette veuve, à Naïm, qui vient de perdre son fils unique. Il est admiratif devant cette pauvre veuve qui met dans le Trésor du Temple, deux piécettes, tout ce qu’elle avait pour vivre. Il invite ses disciples à voir le geste de cette veuve, eux qui étaient plus occupés à admirer les belles pierres du Temple. C’est l’amour qui lui fait discerner ce que les autres ne voient pas. Il n’y a pas de vrai travail éducatif sans ce regard sur les enfants et les jeunes. Il n’y a pas d’éducation sans amour !

 

Le regard du Christ est un regard qui appelle, qui met en route. Regardez le regard de Jésus sur Simon. Il l’appelle et va lui donner un nouveau nom, Pierre. Vous connaissez la belle toile du Caravage qui est dans l’église Saint-Louis des Français à Rome représentant l’appel de Matthieu. Jésus le regarde intensément et le désigne, car Matthieu a l’air tout étonné et se demande si c’est bien lui qui est appelé. C’est ce même regard attentif qui permet à Jésus de voir Zachée dans le sycomore et de l’inviter à en descendre et à l’accueillir dans sa maison. Ce regard exprime une initiative, l’appel à entrer dans une aventure. Il est le signe de la promesse d’un compagnonnage. Combien se sont mis en route parce qu’un éducateur les a appelés, leur a confié une responsabilité.

 

Ce regard du Christ est un regard d’espérance. C’est un regard qui permet à l’autre de développer les potentialités qu’il portait en lui mais qui n’étaient pas encore apparues. Je pense à ce regard du Christ sur la femme de Samarie. Qui aurait dit qu’elle deviendrait à la fin de la rencontre la première missionnaire du Christ en pays samaritain ? Ce regard d’espérance est aussi un regard de confiance, ce regard qui vous permet de prendre confiance et de vous lancer. Combien de fois Jésus n’a-t-il pas dit : « Va. Ta foi t’a sauvé » ? Le Christ a suscité chez son interlocuteur ou son interlocutrice un dynamisme intérieur qui est puissance de vie. Porter sur l’autre un regard d’espérance et de confiance est fondamental dans la tâche éducative. Don Bosco disait : « Si tu veux obtenir la confiance, commence par faire confiance. En tout jeune, il y a un ressort sur lequel tu peux compter. Fie-toi sans te laisser décourager par les premiers échecs et alors tu découvriras ce ressort ». Combien ont démarré dans leurs études parce qu’ils ont rencontré le regard d’un enseignant qui leur a permis de prendre confiance et de se lancer !

 

Ce regard du Christ est un regard patient, le regard de celui qui sait que la sainteté comme l’éducation se fait dans la durée et qu’il faut tenir compte du temps du cheminement, de la fécondation et de la germination. Même si parfois, il souligne un peu vivement l’incompréhension des disciples, Jésus fait preuve de beaucoup de patience devant leur lenteur à croire. La patience fait partie de l’éducation. Si à certains moments, il faut savoir être exigeant, à d’autres il faut savoir être patient. Ce n’est pas en tirant sur les poireaux qu’on les fait pousser plus vite !

 

Si le regard du Christ est lucide, il est aussi ouvert à la réconciliation et au pardon. Jésus n’est ni un rêveur, ni un utopiste. Il voit le mal, le péché. Il ne le cache pas mais il n’enferme pas le pécheur dans les actes qu’il a commis. Il l’appelle à la conversion et lui ouvre un avenir. Nul avec le Christ n’est enfermé dans son passé. Jésus ouvre toujours la porte du futur. Regardez le regard qu’il porte sur la femme adultère ou sur Pierre qui l’a renié pendant sa passion. Ne pas réduire l’autre au mal qu’il a pu commettre, l’inviter à se remettre en route, lui redonner sa confiance sont aussi des composantes fondamentales de l’acte éducatif.

 

Le regard du Christ n’emprisonne pas l’autre, il respecte toujours sa liberté. « Si tu veux, viens-suis moi » dit-il à ses disciples. Il respecte la liberté du jeune homme riche, qui prend finalement la décision de ne pas le suivre. Il respectera le choix tragique de Judas. Le regard de Jésus n’est pas possessif. Il est appel à la liberté. Le Bon berger n’enferme pas les brebis dans un enclos mais il les fait sortir. La véritable éducation n’enferme pas mais propose un chemin. Tout éducateur est invité à entrer dans cette dé-maîtrise et dans ce respect de la liberté de l’autre. Nous savons qu’il y a une ascèse de l’éducateur !

 

Enfin, le regard du Christ est aussi un regard qui s’émerveille et qui rend grâce. Il sait discerner les merveilles de Dieu dans les cœurs. Il invite à les contempler et à rendre grâce : « Je te rends grâce, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Lc 10, 21). Jésus admire la foi du centurion (Lc 7, 9). Sachons nous émerveiller nous aussi, souligner ce qui va bien, voir dans la vie des autres et dans notre propre vie les fruits de l’Esprit. Apprenons à rendre grâce, comme Jésus et comme la Vierge Marie dans son Magnificat.

 

Chers amis, on ne peut faire nôtre ce regard du Seigneur que si l’on se laisse regarder par lui, que si l’on vit avec lui un compagnonnage amical. Si nous vivons en sa présence, c’est lui qui par son Esprit formera en nous ce regard. Ce regard est créateur. Il est vie. Demandons-le au Seigneur comme une grâce pour cette nouvelle année pastorale. Amen.

 

+ Jean-Pierre cardinal RICARD

Archevêque de Bordeaux

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