Faire la volonté de Dieu, c’est répondre à son amour, à son amitié, à son alliance.

À l’époque où Matthieu rédige son évangile, l’Église a eu la perception que le sermon sur la montagne tel que l’évangéliste le présente ici s’adressait à tous les disciples de Jésus, quelle que soit leur situation. Il s’adresse donc à nous aujourd’hui. Comment le comprendre ?

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Homélie de la messe des rentrée des entrepreneurs et dirigeants chrétiens, prononcée le lundi 2 octobre 2017 par Mgr Jean-Pierre Ricard.

Chers amis,

 

Voici des paroles du Christ qui, au point de départ, s’adressaient aux apôtres, à ceux qui avaient tout quitté pour le suivre et qui pouvaient très légitimement s’inquiéter pour l’avenir : comment vivraient-ils ? De quoi vivraient-ils ? N’oublions pas que le jeune homme riche avait refusé de suivre le Christ sur ce chemin du détachement parce qu’il avait de grands biens.

 

Mais, à l’époque où Matthieu rédige son évangile, l’Église a eu la perception que le sermon sur la montagne tel que l’évangéliste le présente ici s’adressait à tous les disciples de Jésus, quelle que soit leur situation. Il s’adresse donc à nous aujourd’hui. Comment le comprendre ?

 

Notre texte est un court extrait d’un passage beaucoup plus long de l’Évangile. Et dans ce passage, nous trouvons à six reprises dans la bouche de Jésus le même verbe : « Ne vous inquiétez pas » (en grec : merimnan). Comment entendre cette invitation de Jésus ? Est-ce une invitation à l’insouciance ?

 

Une des différences entre l’homme et l’animal est de se projeter dans l’avenir, de le préparer de façon responsable. Nous savons aujourd’hui à quel point on invoque le principe de prévoyance. Il est légitime de se préoccuper de l’avenir de ses enfants, de sa santé, de sa retraite. Comme chefs d’entreprise, il est de votre responsabilité de vous projeter dans l’avenir, tout particulièrement dans l’avenir proche et de prendre des décisions en conséquence. L’attitude insouciante ou imprévoyante peut avoir des conséquences désastreuses. Non, l’Évangile ne prône pas une morale de la cigale qui serait opposée à celle de la fourmi. Il y a une mauvaise insouciance qui n’est pas celle de l’Évangile.

 

Alors, à quoi nous invite le Christ ? A être attentifs à ne pas vivre à la surface de nous-mêmes, à toujours courir, à nous laisser complètement envahir par nos soucis ou nos préoccupations, au point que nous pouvons passer à côté des autres ou vivre auprès d’eux sans les voir ou sans leur prêter attention. Saint Bernard s’adresse au pape Eugène III qui lui disait qu’il était très pris par toutes sortes d’obligations. Il lui dit : « Tu te veux disponible aux autres, à tous les hommes, et bien dis-toi que tu fais partie de ces autres. Alors, sois un peu disponible à toi-même ». Si nous ne sommes pas attentifs à nous-mêmes et si nous vivons dans l’immédiat, nous nous surprenons souvent à réagir spontanément et à nous laisser habiter par des sentiments, parfois de colère, d’impatience ou de dureté dans nos jugements ou nos décisions.

 

En nous rappelant : « Ne vous inquiétez pas », Jésus nous dit : « Arrête-toi. Remets-toi devant l’essentiel. Tu as perdu ta boussole. Tu ne sais plus comment t’orienter. Tu es balloté à tous vents. Cherche le Règne de Dieu et la justice de Dieu et tout le reste te sera donné par surcroît ».

 

 

Nous sommes invités à nous remettre devant Dieu et à faire sa volonté (« sa justice »). Faire la volonté de Dieu, c’est répondre à son amour, à son amitié, à son alliance. Il ne s’agit pas de faire une petite place à Dieu à côté de multiples préoccupations ou activités mais de faire de notre vie, dans toutes ses dimensions, la réponse que nous lui apportons. Comme dit Saint Paul dans l’épître aux Romains, il s’agit là du sacrifice spirituel que nous offrons à Dieu : « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (12, 1-2). S’offrir à Dieu implique que l’on se donne ces moments où on se remet devant lui, où on s’expose à son amour, où l’on se met à l’écoute de sa Parole, où l’ l’on prend dans l’eucharistie des forces pour la route. Rappelons-nous que le Christ s’offre comme notre compagnon de route, comme celui qui, par son Esprit, veut habiter et demeurer en nous. Savoir s’arrêter devant Dieu permet de se « recueillir » au sens étymologique du terme, c’est-à-dire de recueillir sa vie, de la ressaisir, de se retrouver soi-même devant Dieu et devant les autres. Nous pouvons alors faire une relecture devant le Seigneur de notre propre vie, de nos activités, de nos réactions et décisions, de la façon dont nous vivons nos relations avec les autres. Sainte Thérèse disait : « C’est étonnant de voir combien mes pensées changent quand je les prie ».

 

Si le Seigneur nous invite à faire sa volonté dans notre vie personnelle, il ne nous enferme pas pour autant dans l’intime. Il nous appelle à « chercher le Règne de Dieu », c’est-à-dire à accueillir son Esprit pour faire de notre monde un monde selon sa volonté. Cela implique une action de transformation de notre monde pour qu’il soit un monde de justice, de paix, de fraternité et de solidarité. La Doctrine sociale de l’Église a cherché à traduire cet appel évangélique en grandes convictions et propositions dans le domaine économique et politique. Elle est là pour nous guider, nous donner des points de repère. Il peut être très utile, comme le fait votre mouvement, de vous retrouver pour réfléchir ensemble et partager ensemble en référence à l’Évangile et à cette pensée de l’Église.

 

Cette approche peut parfois remettre en question un certain nombre de convictions, de façons de voir ou d’agir dont nous pouvons constater la présence autour de nous. N’oublions pas que la recherche du Règne de Dieu ne peut s’accommoder de recherches purement centrées sur soi, sur son ambition et sur ses intérêts ou surtout ce qui serait contraire au respect de la dignité humaine. Il y a une dimension de combat spirituel au cœur même de la vie chrétienne.

 

N’oublions pas non plus que la recherche du Règne implique aussi l’annonce de la source où nous puisons le sens de notre vie et la force de notre espérance. Le Seigneur compte sur nous pour être ses témoins et pour être prêts, comme dit saint Pierre : « à rendre compte à quiconque nous le demande de l’espérance qui est en nous » (1 Pi 3, 15). Que le Seigneur nous aide à être ces évangélisateurs dont le monde aujourd’hui a besoin !

 

« Ne vous inquiétez pas » dit Jésus. Laissons-nous accompagner par cette parole de Jésus. Ne vous angoissez pas, n’ayez pas peur, comme ceux qui veulent tout maîtriser, qui conduisent tout seuls la barque de leur vie. Lâchez prise. Remettez-vos vies entre les mains du Seigneur. Confiez-vous à lui. Notre Père céleste sait ce dont nous avons besoin. Saint Paul nous redit : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8, 28) et Saint Pierre écrit : « Déchargez-vous sur (Dieu) de tous vos soucis, car il prend soin de vous » (1. Pi 5, 7).

 

Chers amis, entrez dans cette nouvelle année, avec détermination, joie et confiance. Amen.

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

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