Confiance et service

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Homélie de Mgr Jean-Pierre Ricard pour la messe de l'Annonciation, vendredi 25 mars 2011

 

Notre Dame d’Arcachon – Vendredi 25 mars 2011 

 

Chers amis,

 

Nous venons d’entendre le récit de l’Annonciation. Mais nous pouvons dire que ce que nous vivons ce matin, ici, à Arcachon est aussi une visitation. En effet, chaque année, en cette Fête de l’Annonciation qui est aussi la fête d’Arcachon, la Vierge Marie vient à votre rencontre, à notre rencontre. Et si nous la prions, si nous lui confions nos joies et nos peines, nos épreuves et nos espérances, c’est parce que nous pressentons dans notre cœur, que Marie n’est pas qu’une image que l’on contemple mais une mère qui prend soin de ses enfants, qui marche avec nous sur le chemin de nos vies et qui veut nous conduire jusqu’à son Fils et par son Fils jusqu’au Père, source de tout amour et de toute bénédiction.

Dans ce récit de l’Annonciation, deux appels nous sont adressés par la Vierge Marie, l’appel à la confiance et l’appel au service.

L’appel à la confiance.

Marie nous y appelle parce qu’elle-même la vit. Elisabeth, sa cousine, lui fera ce magnifique compliment : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. » (Lc 1, 45). Heureuse celle qui a cru. Marie nous est présentée comme celle qui a la foi, qui est croyante, c’est-à-dire qui est habitée par la confiance. Elle a confiance dans ce que lui dit l’ange au nom du Seigneur. Elle a confiance en Dieu qui lui confie cette mission d’être la mère de son Fils. Marie vit la confiance et nous appelle à enraciner nos vies dans la confiance.

Or, aujourd’hui, la confiance, comme l’espérance qui lui est intimement liée, n’est pas toujours au rendez-vous, que ce soit la confiance en l’avenir, la confiance vis-à-vis des autres, la confiance envers les banques, le personnel politique et même les sportifs (ne sont-ils pas dopés ?). La confiance en soi n’est pas toujours acquise, loin de là. Il suffit pour le vérifier de lire sur Google tous les articles qui abordent cette question. Je reçois moi-même des lettres de jeunes qui me parlent de la difficulté qu’ils éprouvent à avoir confiance en eux-mêmes. Et ce malaise qui les habite est très souvent lié à cette question : « Suis-je aimé ? », « Suis-je vraiment aimé par mes parents, par mes proches, par mes amis ? Est-ce que je compte pour eux ? ». Et c’est vrai que des blessures affectives paralysent souvent cette confiance en soi.

Marie vient nous dire – et cela est une bonne nouvelle – que la confiance est possible parce qu’elle ne repose pas sur nous mais sur Dieu et sur son amour qui ne nous fait jamais défaut. Dans ce qui lui arrive, Marie fait l’expérience que le Dieu qu’elle prie avec tout son peuple n’est pas un Dieu lointain, indifférent à l’histoire des hommes, mais qu’il vient à leur rencontre Elle perçoit qu’avec l’envoi de ce fils qu’Il lui demande de porter, Il vient transformer le cœur de l’homme. Avec tout le peuple d’Israël, elle découvre la fidélité de Dieu. Oui ! Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, même si Dieu n’agit pas toujours comme nous le souhaitons et au moment où nous lui avions donné rendez-vous. Marie vit la confiance dans les moments de joie (à l’annonciation, à la visitation, à Noël) mais aussi dans des moments d’épreuves terribles (quand elle voit son fils devenir l’objet de la haine de certains de ses auditeurs ou quand il est crucifié sur la croix). Marie passe par la nuit de la foi, mais elle continue à espérer et à recevoir de Dieu la grâce de la confiance. La mission qu’elle reçoit par Jésus d’être mère de ses disciples, la joie de la résurrection et sa présence au milieu des apôtres le jour de la Pentecôte, contribuent à l’établir dans cette confiance de fond : « Le Puissant fit pour moi des merveilles ; saint est son nom ! » (Lc 1, 49).

Marie anticipe ce que sera le grand appel à la confiance que lance Jésus lorsqu’il dit à ses disciples : « N’ayez pas peur, ne craignez pas, le Père sait ce dont vous avez besoin…Si vous qui savez donner de bonnes choses à vos enfants, tout mauvais que vous êtes, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit saint à ceux qui le prient. » Oui, à chacun il est dit : tu es aimé, tu es aimé gratuitement par le Père. Tu es le fils, la fille, bien aimé (e) du Père. Laisse-toi aimer et tu verras que le Seigneur mettra dans ton cœur une paix, une joie, une sérénité qui te permettront de faire naître en toi une profonde confiance, confiance en Dieu, dans les autres et en toi-même. Bâtis ta maison sur le roc qu’est le Seigneur. Au jour d’épreuve elle tiendra bon. Aie confiance en Lui. Il a d’ailleurs confiance en toi. N’hésite pas avec l’Eglise à boire au jour le jour à la source de la confiance. Son eau te désaltérera et te donnera la paix du cœur. Tu sentiras que reculent en toi, la peur, l’anxiété ou l’angoisse. Tu pourras dire alors comme le croyant dans le psaume 27 : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ? Le Seigneur est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ? » (Ps 27, 1)

L’appel au service.

Marie répond à l’ange : « Je suis la servante du Seigneur. » (Lc 1, 38). Elle est pleinement au service de Dieu. Elle accepte cette mission qu’Il lui demande : être la mère de ce Fils que Dieu va envoyer. Elle sait que ce service de Dieu est aussi un service des hommes. Au pied de la croix, quand elle entend Jésus lui dire « Voici ton fils » en désignant le disciple bien aimé, Marie découvre une autre forme de ce service. Elle accepte tout au long de l’histoire d’être la mère des disciples de son Fils, de les assister lors de leur long engendrement dans la foi et dans la découverte de la vie chrétienne.

Mais retournons au texte de l’évangile d’aujourd’hui. Lisons-en la suite immédiate : la scène de la Visitation. Marie n’est pas une rêveuse. Elle a le sens pratique du service. Enceinte, elle aurait pu rester tranquillement à Nazareth. Or, nous la voyons partir en hâte et faire un voyage fatigant pour se mettre au service de sa cousine Elisabeth qui est à une étape avancée de sa grossesse et qui n’est plus toute jeune. Comme pour la confiance, Marie, ici pour le service, anticipe l’attitude fondamentale de son Fils qui nous dit qu’il est venu, non pas pour être servi mais pour servir (cf.Mt, 20, 28). Rappelez-vous le geste du lavement des pieds par Jésus et l’invitation qu’il adresse à ses disciples : « Si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » (Jn 13, 14-15). Il est important que nous soyons au service les uns des autres, à la fois dans notre vie personnelle et dans notre vie sociale.

Or, aujourd’hui, ce dernier point est loin d’être évident. Il est courant de dire que nous vivons dans une société (et en particulier une société de consommation) qui exalte l’individu, ses besoins, ses désirs, ses idées et ses intérêts. Cela peut avoir un côté positif quand il est au service d’un développement de chaque personne, de sa liberté, de sa possibilité d’expression et de sa recherche d’épanouissement. Mais cette exaltation de l’individu peut avoir des conséquences négatives s’il enferme chaque individu, ou chaque groupe social, dans la seule défense de ses intérêts personnels ou catégoriels. On rêvera alors d’une société de droits mais sans devoirs contraignants, de partage pour tous mais sans sacrifice pour personne. Or, toute société a besoin de définir ce qu’on appelle le bien commun, celui qui s’impose à tous. C’est le bien de la collectivité, un bien qui, fatalement, ne correspondra pas à chaque intérêt particulier. Vous le savez bien : chacun voit bien l’utilité d’une autoroute mais à condition qu’elle ne passe pas chez lui. Les maires, les conseillers municipaux, les préfets sont confrontés quotidiennement à cette difficulté de définir le bien commun et de décider en conséquence. Cette faiblesse du lien social, du sens du bien commun, peut amener à un repli sur soi, à une perte de fraternité et de solidarité. Et cela est grave pour une société, en particulier pour sa cohésion sociale et son avenir. C’est une vraie menace, une toxine, pour le corps social.

Oui, Marie nous invite à nous défendre de cette toxine et à lutter contre elle. Elle vient nous dire que le vrai bonheur pour l’individu comme pour la société passe par le sens des autres, par la fraternité et la solidarité. La vraie vie, celle qui ne déçoit pas, passe par le service des autres, le don de soi aux autres. Le Christ viendra souligner toute l’importance de cette dynamique du don. Seule est féconde une vie qui se donne et qui aime : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire, il meurt, il porte du fruit en abondance. Celui qui aime sa vie la perd et celui qui cesse de s’y attacher, en ce monde la gardera pour la vie éternelle. » (Jn 12, 24-25). Ne faisons pas de contresens sur cette parole de l’Evangile. Jésus ne condamne pas un sain attachement à la vie, mais bien une manière égoïste et narcissique de se replier sur sa propre vie et sur ses propres intérêts.

Ce service du bien commun est une œuvre collective, un souci qui doit être porté par tous.L’Eglise souhaite y prendre sa part. Elle refuse de se transformer en un club religieux fermé qui ne se soucierait que de ses membres. Elle ne cherche pas non plus à acquérir une position dominante surplombant la société. Elle souhaite plus simplement, à partir de la tradition qui l’inspire et qui la fait vivre, apporter sa collaboration et sa pierre à l’édifice d’un vivre ensemble réaliste et fraternel au sein de notre société.

Frères et sœurs, écoutons ce double appel de Marie, à la confiance et au service. Que cette annonciation et cette marche avec Marie retentissent profondément en nous et portent des fruits en abondance, pour chacun d’entre nous, pour nos familles, pour nos communautés chrétiennes, pour cette ville d’Arcachon et pour tous ceux et celles qui habitent autour du Bassin. C’est ce que nous demanderons ensemble au Seigneur dans cette eucharistie. Amen.

+ Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+