Celui qui aime ne doit pas se laisser habiter par la peur de la mort

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Homélie de la messe de la fête de tous les Saints prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard, en la cathédrale Saint-André de Bordeaux, le dimanche 1er novembre 2015.

Chers frères et sœurs,

La brutalité de la mort s’est rappelée à nous, il y a une dizaine de jours, avec le terrible accident de Puisseguin, où 43 personnes ont trouvé la mort dans des conditions horribles. Lors de l’hommage national qui leur a été rendu, à la fois digne et recueilli, j’ai pu ressentir l’émotion des familles, la douleur des proches, le choc des survivants qui restent hantés par les images de la disparition de ceux et celles qui ont péri dans  les flammes. Nous les porterons tous,  ce matin, dans notre prière.

Demain, nous prierons également pour nos défunts, pour tous ceux qui nous ont quittés.

“La prise en compte de la mort nous conduit tout simplement à vivre l’appel à la sainteté dans le quotidien des jours”

Voilà donc deux occasions qui nous remettent devant la perspective de la mort, de notre propre mort et de celle de nos proches. Avouons que cette perspective ne nous est ni agréable ni familière. Nous sommes aujourd’hui dans une société où la mort est de plus en plus occultée. Un journaliste écrivait récemment dans Sud Ouest : « Il n’y a plus que la mort qui soit pornographique. On peut aujourd’hui tout dire sur le sexe, pas sur la mort. Celle-ci est obscène. On évite de l’évoquer ». En fait, il faudrait être plus précis : la mort est montrée. Il suffit de voir à la télévision les films et les séries télévisées pour constater qu’elle est terriblement présente. Mais c’est toujours la mort des autres, des gangsters, des victimes de la guerre, dans un environnement qui n’est pas le nôtre ou qui paraît lointain. Ce qui est tu, c’est la perspective de notre propre mort et de celle de nos proches.

Autrefois, la perspective de la mort était très présente. La durée de vie était, de fait, beaucoup plus courte. L’image de la « bonne mort » était celle que l’on voyait venir, à laquelle on se préparait en recevant l’extrême-onction et en prenant congé de ses proches, parfois en leur demandant pardon ou en leur partageant ses dernières volontés. Le drame était la mort subite. Dans la litanie des saints, on chantait : « A subitanea et improvisa morte, libera nos, Domine » (D’une mort subite et imprévue, délivre-nous, Seigneur). Les rites funéraires donnaient une dimension sociale à la représentation de la mort.

Aujourd’hui, pour la plupart de nos contemporains, la « bonne mort » est celle que l’on n’a pas vu venir. L’idéal est de mourir dans son sommeil, de ne pas s’être vu mourir. Et quand on appelle un prêtre dans les derniers instants, on attend souvent que la personne soit inconsciente pour qu’elle ne soit pas effrayée par cette venue. Les vivants ont peur de parler de la mort avec leurs proches. On se tait. On fait « comme si ». Les rites funéraires ont moins de place. On ne porte plus le deuil. Les fourgons mortuaires se sont banalisés. Ils sont d’un gris passe-partout. La dispersion des cendres après la crémation évite à certaines familles de localiser une sépulture pour les défunts. La mort s’est faite fort discrète.

Que nous dit la foi chrétienne de cette approche de la mort ? Comment sa perspective est-elle appelée à s’inscrire dans notre vie ?

Parlons clair : il ne s’agit pas d’être hanté de façon morbide par la pensée de la mort. Mais la foi chrétienne nous rappelle que la mort doit s’inscrire dans notre vision de la vie. Tout ne se joue pas dans l’ici-bas. Nous sommes invités à une vie pleine avec Dieu, qui commence à être goûtée dès ici-bas mais qui s’épanouira pleinement dans l’au-delà. La mort est un passage, une pâque. Comme l’affirme le Nouveau Testament, nous sommes en pèlerinage ici-bas et notre pérégrination s’achèvera en Dieu.

Pour nous préparer à ce passage, qu’il soit proche ou qu’il soit lointain, qu’il soit soudain ou qu’il se laisse lentement pressentir, l’Évangile nous propose de contempler le Christ. En saint Luc, à l’approche de sa mort, Jésus dit : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit » (Lc 23, 46). Si Jésus prononce ces paroles au moment où il expire, c’est parce qu’elles expriment l’attitude fondamentale de sa vie. Toute son existence a été une offrande, un don de soi fait par amour, une remise de tout lui-même entre les mains du Père. Comme disciples de Jésus, nous sommes invités, nous aussi, à offrir nos vies, à nous donner à Dieu et aux autres. C’est ce que Saint Paul rappelle aux chrétiens de Rome : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en offrande vivante, sainte, agréable à Dieu: c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre. Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait» (Rm 12, 1-2). Oui, c’est la confiance qui nous invite à nous remettre à Dieu, à mettre entre ses mains notre existence. Comme dit Jésus : « Nul n’a le pouvoir d’arracher quelque chose de la main du Père » (Jn 10, 29). Cette confiance nous maintient en état de veille, cette veille dont nous parlent les évangiles et qui est l’attitude de ces serviteurs qui ne sont pas surpris lorsque le Maître arrive : « Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera en train de (veiller).  En vérité, je vous le déclare, il l’établira sur tous ses biens » (Mt 24, 46-47). Cette confiance est source d’espérance et de paix du cœur.

Le ressort de cette confiance est l’amour. D’ailleurs, il n’y a que l’amour qui passe au-delà de la mort. Comme dit saint Paul, l’amour véritable ne disparaît jamais (cf. 1 Cor 12, 8). Celui qui aime est déjà passé de la mort à la vie. Heureux est-il, nous dit Jésus ! La charte des Béatitudes que nous avons entendue ce matin est celle de la marche vers le Royaume. Elle est celle du passage. Elle nous donne un avant-goût de la joie qui nous attend. Celui qui aime ne doit pas se laisser habiter par la peur de la mort. Comme dit Saint Jean : « le parfait amour bannit la crainte » (1 Jn 4, 18). C’est ce que nous chantons lors de la célébration des funérailles : « Celui qui aime a déjà franchi la mort. Rien ne pourra le séparer de l’amour du Dieu vivant » (S 89).

Finalement, frères et sœurs, la prise en compte de la mort nous conduit tout simplement à vivre l’appel à la sainteté dans le quotidien des jours, à prendre avec le Christ le chemin de la confiance et de l’amour. Nous sommes bien là au cœur de cette fête de la Toussaint. Amen.

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+