"Avec le Christ, la solidarité est hors frontière."

La fraternité universelle et la solidarité internationale de nos communautés est enjeu profondément évangélique !

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Homélie de Mgr Ricard prononcée lors de la journée d'entrée en Carême, organisait par le CCFD - Terre Solidaire, la Mission ouvrière et le MCR, à la Maison saint Louis Beaulieu, le samedi 9 mars 2019.

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Chers amis,

 

Le livre du Deutéronome nous rappelle ce que le juif doit dire au moment où il présente au prêtre  les prémices de ses récoltes: « Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu : ‘Mon père était un araméen nomade, qui descendit en Égypte’ ». Cette proclamation est intéressante. Elle vient rappeler au peuple israélite qu’il a été nomade, migrant, et que c’est gratuitement que Dieu lui a donné une terre. Il en jouit mais il n’en est pas le propriétaire exclusif ou jaloux. Lui, qui a été malheureux, pauvre et opprimé, il doit savoir partager et porter le souci de ceux qui sont en grande précarité. Dans le livre du Lévitique, il est écrit : « Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un natif du pays, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Égypte. C’est moi, le Seigneur, votre Dieu » (Lv 19, 33-34).

 

Les premiers chrétiens auront une perception forte qu’eux aussi sont nomades, qu’ils sont de passage sur terre, que leur cité est dans les cieux et qu’il ne leur faut pas accumuler les biens ici-bas. Nous lisons dans l’épître à Diognète (vers 190-200) : «  Les chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n'ont pas d'autres villes que les vôtres, d'autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes. (...) Ils habitent leurs cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens, ils souffrent tout comme voyageurs. (…)». Citoyens et voyageurs, ils ne s’attachent pas outre mesure aux biens matériels et c’est ce qui leur permet de vivre la mise en commun des biens ou l’entraide entre communautés. C’est ainsi que Saint Paul invite les communautés chrétiennes venues du paganisme à venir en aide à la communauté mère de Jérusalem durement éprouvée. Les membres de cette communauté seront reconnaissants. Paul, dans la 2ème épître aux Corinthiens, s’en fait le témoin : « Appréciant ce service à sa valeur, ils glorifieront Dieu pour l’obéissance que vous professez envers l’Évangile et pour votre libéralité dans la mise en commun avec eux et avec tous » (2 Cor. 9 13). Cette charité et cette solidarité sont profondément liées au message évangélique et cette libéralité dans la mise en commun doit s’ouvrir à tous.

 

En effet, ce partage et cette entraide mutuelle ne doivent pas se limiter aux seuls frères de la communauté chrétienne. Il ne s’agit pas d’une solidarité communautariste, où on réserverait son partage aux seuls frères de la communauté à laquelle on appartient. L’enseignement de Jésus est très clair sur ce point : le prochain, ce n’est pas celui qui est proche de moi, celui avec qui j’ai des liens de proximité, d’affinité, de citoyenneté, d’appartenance religieuse, c’est tout homme dont je m’approche et dont je deviens proche, quitte à franchir comme le samaritain de la parabole bien des barrières ethniques, culturelles et religieuses. Avec le Christ la solidarité est hors frontières. Elle est universelle. D’ailleurs, dans la parabole du jugement dernier chez Saint Matthieu, c’est le Christ lui-même qui est accueilli dans l’accueil des frères en difficulté ou en souffrance, et ces frères, ce sont les hommes et les femmes du monde entier. Remarquons d’ailleurs que l’horizon du jugement dernier est celui des nations (« Devant lui seront rassemblées toutes les nations »), des nations païennes, donc du monde entier.

 

La Tradition de l’Église a mis en valeur cette solidarité universelle en la fondant sur la conviction de la destination universelle des biens. Le Concile Vatican II rappelle ce point fondamental de l’enseignement chrétien : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité » (L’Église dans le monde de ce temps, n° 69). Avouons que nous en sommes loin ! La terre est à tous et pour tous. Cela fonde le droit universel à l’usage des biens. Et Paul VI dira : « Tous les autres droits, quels qu’ils soient, y compris ceux de propriété et de libre commerce, y sont subordonnés : ils n’en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation, et c’est un devoir social grave et urgent de les ramener à leur finalité première » (Populorum progressio, n° 22). La destination universelle des biens comporte un effort commun visant à obtenir pour chaque personne et pour tous les peuples les conditions nécessaires au développement intégral, de sorte que tous puissent contribuer à la promotion d’un monde plus humain. Cette destination des biens appelle tout naturellement une sollicitude particulière envers les pauvres, envers ceux qui se trouvent dans des situations de marginalité et, en tout cas, dont les conditions de vie entravent une croissance appropriée. C’est ce que l’on a appelé l’option préférentielle pour les pauvres.

 

C’est sur ces convictions, sur ce sens de l’homme et sur ces insistances du dessein de Dieu sur le monde que se fonde toute l’action du CCFD. Cet engagement du CCFD pour une solidarité universelle à travers le soutien d’un certain nombre de projets me paraît aujourd’hui plus important que jamais. En effet, nous sommes à une époque où chacun risque de n’avoir comme seul horizon, que celui de ses propres intérêts. C’est le repli sur ses intérêts personnels, catégoriels, nationaux qui marque beaucoup d’esprits. Le populisme a le vent en poupe. Les migrants ne sont pas les bienvenus, les réfugiés non plus. On refuse d’ouvrir les yeux sur les conséquences des guerres locales, de la sécheresse, des choix économiques et du dérèglement climatique. Que faisons-nous, que font nos pays, devant ces centaines de millions de personnes qui, de par le monde, souffrent de la faim ? L’aide au développement et à la solidarité internationale a du plomb dans l’aile dans l’opinion publique. « Pourquoi aider ailleurs alors que l’on a tant de besoins chez nous ? », entend-on souvent.

 

Cette mentalité répandue dans notre société influence aussi nos communautés ecclésiales. La tentation peut être souvent au repli. Or, il en va de notre sens de l’homme et du témoignage que nous avons à donner à l’Évangile. A travers la campagne de Carême, en lien avec le CCFD, ce qui est en jeu ce n’est pas simplement le soutien que nous apportons à une organisation, en l’occurrence le CCFD, Terre Solidaire, mais c’est l’ouverture à la fraternité universelle et à la solidarité internationale de nos communautés. Cet enjeu financier est aussi un enjeu profondément évangélique ! Que le Seigneur nous donne d’être ces témoins et ces acteurs de solidarité, de paix, de justice, de fraternité, d’humanité et d’espérance dont le monde a tant besoin aujourd’hui. Amen.

 

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

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