“Un rappel vivant que Dieu doit être le premier servi”

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Homélie de la messe de consécration de Florence Noël, prononcée par Mgr Jean-Pierre Ricard, en la collégiale de Saint-Émilion le dimanche 2 mars 2014.

Chers frères et sœurs dans le Christ,

Nous venons d’entendre un passage très important du Sermon sur la montagne de Jésus. Or, ces paroles du Christ peuvent paraître provocatrices. Comment les entendre ? En effet, nous risquons de les comprendre à la lumière des fables de La Fontaine. Vous connaissez tous la fable de la cigale et de la fourmi. Jésus ferait-il dans notre texte l’apologie de la cigale, celle qui chante tout l’été et se laisse vivre tranquillement ? Les réactions fusent alors tout naturellement : n’est-il pas normal de chercher un travail, d’avoir de quoi vivre ? Si vous avez fondé une famille, n’est-il pas de votre devoir de penser au lendemain, de pourvoir à ses besoins, de vous préoccuper de son avenir proche ? Nous sommes dans une société où il faut s’assurer contre un certain nombre de risques, où il est absolument indispensable de penser à sa retraite. Alors, comment comprendre les paroles de Jésus : seraient-elles un appel à l’irresponsabilité, une prime accordée à un style de vie où on se contenterait de se laisser vivre ?

“Ce que Jésus dénonce, ce n’est pas une légitime préoccupation d’avoir de quoi vivre, mais de se laisser totalement habiter par cette peur de manquer”

Je ne le crois pas. Jésus est trop réaliste. Il sait ce dont nous avons besoin pour vivre. Ne demandons-nous pas, d’ailleurs, à Dieu dans le « Notre Père » de nous donner « notre pain de ce jour » ? Alors regardons notre texte de plus près. Il y a un verbe qui scande toutes les recommandations de Jésus et qui donne la clef de leur compréhension, c’est le verbe « ne vous inquiétez pas » : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie…Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter…Ne vous inquiétez pas en disant : qu’allons-nous manger…ne vous inquiétez pas pour le lendemain.. ». Ce que Jésus dénonce, ce n’est pas une légitime préoccupation d’avoir de quoi vivre, mais de se laisser totalement habiter par cette peur de manquer, par cette hantise de toujours vouloir plus. Nous savons d’ailleurs que nous vivons dans une société de consommation dont le ressort est de faire désirer toujours plus, de vous faire miroiter un bonheur immédiat dans l’acquisition de nouveaux biens  (annonces de la 4 G à Noël pour les téléphones portables… !). Ces préoccupations auxquelles nous risquons de donner toujours de plus en plus de place risquent de marginaliser notre recherche de Dieu, de la cantonner dans un coin tout à fait périphérique de notre vie ou de la renvoyer à plus tard. Et si cette rencontre avec Dieu n’est plus vraiment honorée, nous savons que nous risquons également de ne plus nous retrouver ni nous-mêmes ni les autres. Nous serons toujours à courir et vivrons à la surface de nous-mêmes. Comme dit Jésus : « A quoi sert à l’homme de gagner l’univers, s’il le paye de sa vie ? » (Mt 16, 26). D’où l’appel qu’il nous adresse dans l’évangile d’aujourd’hui : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît ». Mettre Dieu au centre de sa vie, chercher à faire sa volonté, courir l’aventure de la sainteté, loin de nous éloigner des autres et de notre vie la plus quotidienne nous en rapproche et nous fait vivre nos relations autrement. Cet amour que nous recevons de Dieu irradie toutes ces relations. Je pense au témoignage donné par cet homme qui avait découvert l’Evangile, s’était converti au Christ et qui me disait : « Depuis que j’ai rencontré Dieu, je vis autrement ma relation à mon épouse, à mes enfants, à mes collègues de travail. Je suis davantage à l’écoute. J’ai plus de patience. J’ai plus de bienveillance. J’apprends à mieux aimer. Je suis moins inquiet. J’ai davantage confiance dans l’avenir puisque j’ai confiance en Dieu. Je suis plus en paix car nous sommes dans la main de Dieu ». En l’écoutant, je pensais à l’affirmation de Saint Paul qui nous dit dans l’Epître aux Romains : « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur. » (Rm 8, 39).

C’est pour nous rappeler ce primat de la recherche de Dieu et de son amour, que le Seigneur a mis sur notre route le signe de la vie consacrée. Certains baptisés entendent cet appel à consacrer toute leur vie au Christ. Cette vocation ne fait pas d’eux des gens à part qui ne seraient préoccupés que de leur propre réalisation spirituelle personnelle, comme s’il y avait un rotary-club de la sainteté. Mais elle fait d’eux un rappel vivant que Dieu doit être le premier servi, qu’il est seul capable de combler le cœur de l’homme et qu’il y a une fécondité spirituelle à donner sa vie pour Dieu et pour les autres.

Les personnes consacrées nous font signe parce qu’elles ont choisi une forme de vie proche de celle qui a été celle de Jésus dans l’Evangile. Pour  porter un témoignage radical à cet amour du Père qui veut rejoindre tout homme, Jésus vit une consécration de toute son existence à cette mission. Il choisit une vie pauvre, une vie chaste, une vie obéissante.

Une vie pauvre, une vie simple : il ne s’encombre pas de biens, d’accumulation de choses ; ses préoccupations sont ailleurs. Un cœur désencombré devient un cœur accueillant, disponible à l’autre.

“Vous nous invitez tous ce matin à renouveler notre réponse au Seigneur”

Une vie chaste dans le célibat : Jésus se veut accueillant à tous. Il ne brime pas son affectivité mais celle-ci se transforme en grande sensibilité à tous, tout particulièrement aux pauvres, aux malades, aux enfants, aux exclus, aux pécheurs, à tous les blessés de la vie. Si la chasteté dans un célibat mal assumé peut être vécue comme un enfer, dans un célibat bien assumé, elle peut au contraire être source d’accueil, d’amour, de paix et de rayonnement. On comprend que le Christ puisse promettre une fécondité spirituelle particulièrement riche à ceux et celles qui auront tout quitté «pour lui et pour l’Evangile ».

Une vie vécue dans l’obéissance : Jésus fait de la volonté du Père sa nourriture quotidienne. Il cherche la volonté du Père. Il s’en remet à cette volonté même quand celle-ci semble en contradiction avec la sienne propre : « Père, non pas ma volonté mais la tienne ».

Qui ne voit que le secret de cette vie ne réside pas dans la privation mais dans la recherche d’un plus grand amour, la recherche d’une liberté spirituelle qui permet le désintéressement, l’accueil et le service concret de l’autre.

C’est bien cette vie, Florence, que vous vous avez choisie en voulant suivre de plus près encore le Christ, celui qui se présente à vous comme votre époux. Vous l’avez choisie parce que vous y avez discerné avec l’aide de l’Eglise un appel du Seigneur, un appel personnalisé à le suivre dans cette forme de vie. Ce chemin sur lequel le Seigneur vous appelle à marcher peut paraître impressionnant. Mais dites-vous que le Seigneur nous donne toujours la force de répondre à la vocation à laquelle il nous appelle. C’est sa grâce qui porte notre réponse. C’est sa fidélité qui soutient notre propre fidélité. A condition, bien sûr, de toujours tenir dans le quotidien des jours la main qu’il ne cesse de nous tendre, de remettre nos vies entre les mains du Bon Berger dans la confiance et la joie.

Merci, Florence, de votre engagement, du témoignage que vous nous donnez de la joie qu’il y a à se livrer au Christ en pleine confiance. Vous nous invitez tous ce matin à renouveler notre réponse au Seigneur et à vivre plus pleinement encore notre vie baptismale. Oui, avec vous, Florence, mettons tous notre confiance dans le Seigneur, il nous aidera et nous bénira (cf. Sir 2, 6). Amen.

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

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