“Tout homme doit être attentif à cette humanité de son semblable”

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Homélie de la messe de la saint Martin pour les policiers, prononcée par Mgr Ricard, en l'église Notre-Dame à Bordeaux, le vendredi 15 novembre 2013.

 

Chers amis,

C’est une des caractéristiques des sociétés humaines de se donner des lois. Ces lois sont comme des garde-fous qui permettent à tous les membres de ces sociétés de vivre ensemble de façon relativement pacifique. Car, vous le savez,  la paix n’est pas une donnée qui irait de soi, un état naturel que l’on pourrait croire habituel. L’état habituel de l’homme est plutôt une situation souvent visitée par la violence. C’est en édictant un certain nombre de droits et de devoirs s’imposant à tous qu’une société cherche à réguler cette violence, à la canaliser voire à la réprimer. Vous-mêmes, comme fonctionnaires de police, vous êtes chargés de faire respecter la loi et de protéger les citoyens.

Votre profession vous met en contact avec des situations humaines, familiales, sociales difficiles. Vous côtoyez bien des précarités et bien des drames. Vous prenez parfois des risques. Une question peut se poser : que devenez-vous, vous-mêmes, à travers ce qui vous est donné de vivre ?  Devenez-vous, blasés, pessimistes, cyniques, ou au contraire grandissez-vous en expérience et en humanité ?

C’est là que l’Évangile vient à nous ce soir comme un appel et une source d’inspiration. Que nous dit-il ?

Jésus parle à ses disciples de la fin des temps. Il campe la scène du jugement dernier : le Fils de l’homme, c’est-à-dire, le Christ ressuscité, vient dans toute sa gloire, escorté par la multitude de ses anges. Et il va juger toutes les nations. Celles-ci seront rassemblées devant lui. Le terme de nations pour un juif a une signification particulière : ce terme désigne les païens, les « goïm », ceux qui n’appartiennent pas au peuple de l’Alliance, ceux qui n’ont ni la Loi ni les promesses, qui ne connaissent pas le vrai Dieu. Ce sont elles qui vont être jugées. Le Peuple de la promesse, lui, entourera Celui qui vient juger.  Et sur quoi les nations vont-elles être jugées ? Non pas sur leur foi, non pas sur leur connaissance de Dieu, mais sur leur humanité, sur la façon dont est vécue en elles, dans la vie de chacun, la relation au prochain. Tout se joue dans ces gestes très simples, très quotidiens, de solidarité : donner à manger, donner à boire, accueillir l’étranger, vêtir celui qui est nu, visiter le malade ou le prisonnier. Il ne s’agit pas seulement de faire, mais d’être présent à l’autre, de regarder son visage, de le rejoindre dans son humanité.

Bienveillance et espérance doivent habiter le regard et le comportement d’un disciple du Christ, d’un chrétien, d’un policier chrétien

Nous le savons, dans l’Évangile et en particulier dans la parabole du bon samaritain : le prochain n’est pas forcément celui qui est le plus près de moi, celui qui m’est proche ou celui dont je me sens proche. Il est celui dont je m’approche, quitte à surmonter bien des obstacles ou à parcourir un long chemin pour le rejoindre, comme le fait le samaritain vis-à-vis de l’homme laissé quasiment pour mort au milieu de ce chemin qui descend de Jérusalem à Jéricho. Tout homme sera jugé sur sa volonté de rejoindre son prochain.

Cela suppose qu’on porte sur l’autre un regard qui respecte sa dignité de personne humaine. Même chez celui qui est le plus avili, le moins aimable, reste son humanité, sa dignité d’être humain qui doit être reconnue et respectée.  Jésus, en son incarnation, s’est mystérieusement uni à tout homme. On comprend ainsi que, même si on ne le reconnaît pas, c’est lui qu’on accueille ou qu’on rejette, en respectant la dignité de tout homme, en lui venant en aide et en faisant preuve de bienveillance envers lui : « En vérité, en vérité, dit Jésus, ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait….et ce que vous n’avez pas fait aux plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait » (Mt 25, 40 et 45).

Tout homme doit être attentif à cette humanité de son semblable. Le disciple du Christ doit l’être lui aussi, et d’une manière toute particulière. Il doit porter sur l’autre un regard éclairé par sa foi. L’autre, quelle que soit sa vie et quels que soient ses actes, est une créature de Dieu. Il est rejoint par Dieu. Il n’y a personne dont Dieu pourrait en cette vie désespérer. Dieu nous regarde tous avec lucidité et espérance. Il voit notre péché mais ne nous y enferme pas. Il porte sur nous un regard d’espérance et est toujours prêt à nous ouvrir un avenir. Bienveillance et espérance doivent habiter le regard et le comportement d’un disciple du Christ, d’un chrétien, d’un policier chrétien. Saint Paul disait justement aux chrétiens de Colosses : « Vous donc, les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d'humilité, de douceur, de patience; supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement, si l'un a contre l'autre quelque sujet de plainte; le Seigneur vous a pardonné, faites de même. Et puis, par-dessus tout, la charité, en laquelle se noue la perfection » (Col. 3, 12-14).

C’est en agissant ainsi que l’on contribue à bâtir la paix, à être ces artisans de paix que Jésus proclame bienheureux : « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9). Permettez-moi en terminant de vous rappeler cette prière de Saint François d’Assise, chère au pape François. Elle peut parfaitement être aussi l’idéal et la prière du policier chrétien :

Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix,

Là où est la haine, que je mette l'amour

Là où est l'offense, que je mette le pardon.

Là où est la discorde, que je mette l'union

Là où est l'erreur, que je mette la vérité.

Là où est le doute, que je mette la foi

Là où est le désespoir, que je mette l'espérance.

Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière.

Là où est la tristesse, que je mette la joie.

 

O Seigneur, que je ne cherche pas tant à être consolé qu'à consoler,

à être compris qu'à comprendre,

à être aimé qu'à aimer.

 

Car c'est en se donnant qu'on reçoit,

c'est en s'oubliant qu'on se retrouve,

c'est en pardonnant qu'on est pardonné

c'est en mourant qu'on ressuscite à l'éternelle vie.

      

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

 

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