“Michel Garicoïts nous invite à l’émerveillement et au don de soi”

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Homélie de Mgr Ricard, à l'occasion de la messe pour le 150ème anniversaire de la mort de saint Michel Garicoïts, à Bétharram, ce mardi 14 mai 2013

 

Excellences,

Chers Pères,

Chers frères et sœurs dans le Christ,

Chaque saint est marqué par son époque, par les événements qu’il a vécus, par la culture de son temps, y compris la culture biblique ou théologique liée aux livres qu’il a lus. Et pourtant, l’expérience de Dieu qui habite le cœur d’un saint le fait échapper aux contingences historiques et lui permet de rejoindre de façon étonnante des hommes et des femmes qui vivent à une autre époque que lui.

“ Approchons-nous du cœur de Dieu. Reprenons souffle, force, joie et espérance en sa présence ”

C’est l’expérience que j’ai faite en découvrant saint Michel Garicoïts. J’ai trouvé chez lui une force d’interpellation qui me paraît avoir aujourd’hui toute sa pertinence et toute son actualité. Et ce matin, j’ai envie de demander au Seigneur, pour vous et pour moi, par l’intercession de notre saint, la double grâce de l’émerveillement et de l’offrande de soi.

Michel Garicoïts nous invite tout d’abord à l’émerveillement devant l’amour de Dieu pour nous. Bien sûr, nous disons que Dieu nous aime. Nous le savons. Nous le répétons. Mais réalisons-nous vraiment ce que cela signifie ? Avec une ferveur enthousiaste, notre saint écrit : « O admirable pensée ! Si je voyais que tous les magistrats, tous les conquérants, tous les souverains de l’univers s’occupent de moi, de mes intérêts, de mon avenir, je serais transporté hors de moi-même…Si je voyais toute la cour céleste, les anges, les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, les pontifes, la très sainte Vierge à leur tête soupirer après mon bonheur, je ne saurais comment exprimer mon ravissement…Et Dieu a pensé et pense sans cesse à moi ! Dieu dont l’immensité remplit le ciel et la terre ! Dieu devant qui tout ce qui existe est comme s’il n’était pas !...Et Jésus-Christ se laisse déchirer le corps et n’a de langue que pour solliciter ma félicité ! Mon Dieu, à vous mille actions de grâce : gratias agimus tibi. » (DS. 58-59). Nous sommes invités à nous émerveiller devant ce Dieu qui nous a voulus et bénis de toute éternité dans le Christ, Lui qui vient dire à chacun : « Tu es précieux à mes yeux et je t’aime » (Is 43, 4). Tout le dessein de Dieu vient nous révéler cet amour du Seigneur pour chacun d’entre nous. L’amour du Fils vient nous révéler l’amour du Père. Saint Michel Garicoïts nous invite à contempler ce don que le Christ fait de lui-même au Père pour le salut de tous les hommes. Il cite très souvent ce texte de l’épître aux Hébreux: « C'est pourquoi, en entrant dans le monde, le Christ dit: Tu n'as voulu ni sacrifice ni oblation; mais tu m'as façonné un corps. Tu n'as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour les péchés. Alors j'ai dit: Voici, je viens, car c'est de moi qu'il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté. » (Heb 10, 5-7). Le Ecce venio du Fils que l’on trouve dans le mystère de l’incarnation, à la crèche, à la montée du Calvaire et dans l’eucharistie a une place centrale dans la pensée et dans la vie de foi de notre saint. Dans l’offrande que le Christ fait de lui-même s’exprime au plus haut point son amour pour le Père et son amour pour les hommes : « Il n’y a pas de plus grand amour que de se dessaisir de sa vie pour ceux que l’on aime » (Jn 15, 13). Oui, entrons dans la contemplation de cet amour de Dieu. Laissons-nous accueillir et aimer par lui. La vie pour beaucoup aujourd’hui n’est pas des plus faciles. À certains jours, les soucis se font lourds, soucis liés au travail, à la famille, à la santé, à l’avenir, à des relations difficiles. Approchons-nous alors du cœur de Dieu. Reprenons souffle, force, joie et espérance en sa présence. Oui, laissons-nous aimer par lui. Sachons entendre cet appel qu’il nous adresse : «Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. » (Mt 11, 28-30). 

“ Saint Michel Garicoïts vient nous rappeler la radicalité du         « Viens, suis-moi » du Christ à ses apôtres ”

Mais, on ne peut découvrir cet amour de Dieu pour nous sans l’accueillir, sans vouloir y répondre. Et on ne peut y répondre qu’en s’offrant soi-même à Dieu. Saint Michel Garicoïts nous invite au don total de notre vie au Seigneur. Je suis frappé par la radicalité de son appel. Alors que nous serions tentés de ménager des zones franches dans nos vies, de cloisonner notre existence et de ne cantonner notre réponse à Dieu que dans le secteur religieux de la prière, Michel Garicoït vient nous rappeler que celui qui n’a pas tout donné à Dieu ne lui a rien donné. Il nous invite à vivre pleinement ce que le Concile Vatican II a remis en pleine lumière, à savoir le sacerdoce commun des fidèles, qui est l’offrande de tout soi-même à Dieu, telle que Saint Paul l’exprime dans l’épître aux Romains : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu: c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre. Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. » (Rm 12, 1-2). Vivre l’offrande de nous-mêmes, c’est remettre à Dieu nos existences, c’est chercher sa volonté et la mettre en œuvre dans le quotidien de nos vies. Saint Michel Garicoïts nous rappelle que nous ne pouvons le faire qu’en vivant avec le Christ, avec celui qui nous dit dans l’Evangile de Jean : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4, 34). Et pour notre saint, cela appelle l’humilité, l’obéissance à travers le don de soi et le dévouement, mais aussi la douceur. L’humilité est à la racine de toutes les vertus. Notre saint écrit : « Le grain de sénevé : l’humilité, vertu bien petite aux yeux des superbes, méprisée et rebutée de la sagesse mondaine ; mais choisie par la sagesse divine, qui l’a établie comme le fondement de tout l’édifice de la vie chrétienne et religieuse…Jésus-Christ n’a pas pris cette vertu pour lui (seul) ; il a voulu encore en faire présent à ses amis…d’où viennent les grands arbres ? D’un petit grain caché et pourri en terre. C’est le seul chemin qui conduise à la véritable gloire » (M. 410). La tentation est parfois de croire que c’est nous qui menons la barque, que le dynamisme de notre vie chrétienne ou de notre vie apostolique dépend de nous, de nos idées, de nos projets, de notre énergie ou de nos engagements. Seule l’humilité nous fait tourner notre cœur vers Dieu et nous rappeler que nous recevons tout de Dieu : « Si le Seigneur ne bâtit la maison, c’est en vain que peinent les maçons » (Ps 127, 1).

Tous dans l’Eglise sont invités à vivre cette offrande de soi et cette recherche de la volonté de Dieu. Le Concile Vatican II a souligné cet appel universel à la sainteté. Dans la Constitution sur l’Eglise, il affirme : « Les laïcs, en vertu de leur consécration au Christ et de l’onction de l’Esprit Saint, reçoivent la vocation admirable et les moyens qui permettent à l’Esprit de produire en eux des fruits toujours plus abondants. En effet, toutes leurs activités, leurs prières et leurs entreprises apostoliques, leur vie conjugale et familiale, leurs labeurs quotidiens, leurs détentes d’esprit et de corps, si elles sont vécues dans l’Esprit de Dieu, et même les épreuves de la vie, pourvu qu’elles soient patiemment supportées, tout cela devient « offrandes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus Christ » (cf. 1 P 2, 5), et dans la célébration eucharistique, rejoint l’oblation du Corps du Seigneur pour être offert en toute piété au Père. C’est ainsi que les laïcs consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu par la sainteté de leur vie un culte d’adoration. » (n° 34).

Si tous les fidèles sont donc appelés à vivre cette offrande de soi, les prêtres et en particulier les religieux, qui sont au service de cette sanctification du peuple de Dieu, sont invités à vivre eux-mêmes cette consécration de tout leur être à Dieu, pour la mission, pour le salut des âmes. Là aussi saint Michel Garicoïts insiste sur la radicalité de la disponibilité qui doit être celle des missionnaires de sa jeune Congrégation, les Prêtres du Sacré-Cœur. Il écrit : «Quel est donc l’esprit propre de notre Société ? C’est l’esprit d’une profonde humilité envers Dieu, d’une grande douceur envers le prochain et d’un entier dévouement envers l’un et l’autre. L’esprit de notre état est l’esprit du Cœur de Jésus, que ce mot, Ecce venio révèle si bien » (M.1134). « Oh ! Si tout notre être, notre corps et notre âme, n’avait qu’un seul mouvement, un seul élan généreux, pour se mettre sous la conduite de l’Esprit d’amour, disant sans cesse : Me voici, ecce venio ! » (DS 146). L’annonce de l’Evangile, ce qu’on appelle la nouvelle évangélisation, a besoin d’évangélisateurs totalement disponibles aux besoins de la mission. Saint Michel Garicoïts souhaitait que sa Congrégation naissante soit comme « un camp volant de soldats d’élite, prêts à courir au premier signal des chefs, partout où ils seraient appelés, même et surtout dans les ministères les plus difficiles et dont les autres ne voudraient pas ». Avouons que parfois nous sommes loin de cette exigence. Nous souhaitons nous donner nous-mêmes notre propre ministère, le choisir, mettre des conditions, l’aménager à notre façon, là aussi mener notre barque. Saint Michel Garicoïts vient nous rappeler la radicalité du « Viens, suis-moi » du Christ à ses apôtres. Mais il nous dit aussi que c’est cette disponibilité à l’appel du Seigneur qui est source de fécondité pour la mission.

Je dirais, en terminant, que s’il y a un lieu où nous sommes invités à nous offrir à Dieu dans cette offrande que le Christ lui-même fait à son Père, c’est bien l’Eucharistie. Elle est cette école quotidienne du don de soi. Elle est ce creuset où, en recevant le Christ, nous remettons nous-mêmes nos vies entre les mains du Seigneur. Que la Vierge Marie qui s’est pleinement offerte à Dieu pour le servir, Ecce ancilla Domini, nous aide, au cœur de cette eucharistie que nous célébrons ensemble ce matin, à vivre ce don d’amour et cette remise de tout nous-même entre les mains de Dieu. Amen.

† Jean-Pierre cardinal RICARD

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

 

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+