“Marie a réussi sa vie parce qu’elle a aimé”

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Homélie de la fête de l'Assomption de la vierge Marie, prononcée par Mgr Ricard le 14 août en la cathédrale Saint-André, à Bordeaux, et le 15 août à la jetée Thiers, à Arcachon.

Chers frères et sœurs dans le Christ,

Si la Vierge Marie a bénéficié d’une grâce exceptionnelle pour être la mère de Jésus, elle n’est pas pour autant une privilégiée dont le sort n’aurait rien à voir avec celui du commun des hommes. En effet, qu’est-ce qu’une mère sans ses enfants ? La Vierge, qui, dans son Assomption, entre dans la gloire de Dieu, vient nous dire que nous sommes, nous aussi, appelés à entrer dans cette gloire, à participer, avec elle et avec son Fils, à ce monde de la résurrection. À nous qui sommes en marche, elle montre le terme du chemin. Elle vient nous dire que nous sommes faits pour la vie, une vie pleine, une vie de bonheur avec Dieu.

“Aujourd’hui, nous cheminons dans la foi. Demain, au ciel, ce sera dans la lumière. [...]   La fête de l’Assomption vient nous le rappeler.”

En effet, Dieu veut l’homme vivant. Saint Irénée, le grand évêque de Lyon du second siècle, écrivait : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ». Et dans l’Evangile, le Christ dit à ses apôtres : « Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10). C’est pour cela que l’Eglise défend la vie et la dignité des enfants de Dieu. C’est cette passion qui l’inspire quand elle refuse ces logiques dangereuses par lesquelles nous traitons des êtres humains comme des objets : que ce soit l’embryon dans le ventre de sa mère, des personnes malades ou âgées en fin de vie, ou bien aussi des hommes et des femmes manipulés comme des pions en fonction des exigences exclusives de la rentabilité financière ou économique. Cette vie de l’homme ne prend sa pleine dimension que dans une communion d’amour avec Dieu. Le même Saint Irénée qui disait que « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » ajoutait : « Et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu ». Aujourd’hui, nous cheminons dans la foi. Demain, au ciel, ce sera dans la lumière. Ce sera le terme de la marche. La fête de l’Assomption vient nous le rappeler.

Avouons pourtant que cet horizon ne nous est pas toujours familier. De fait, la perspective du ciel est peu présente aujourd’hui dans la prédication. Sans doute, est-ce une réaction contre une dévalorisation de notre vie ici-bas. Non, notre vie sur terre n’est pas une vallée de larmes qu’il faudrait parcourir le plus rapidement possible, comme on a pu l’évoquer à d’autres époques. Si Dieu a créé le monde et l’a confié à l’homme, c’est pour que celui-ci puisse jouir de ses bienfaits. Ne boudons pas notre plaisir devant la mer, le soleil, un bon repas, un moment en famille, une rencontre entre amis. Les psaumes, d’ailleurs, nous invitent à bénir Dieu du don de sa création et à lui rendre grâce pour ses bienfaits. Mais la tentation qui nous guette aujourd’hui est de retreindre notre horizon aux limites de cette vie ici-bas.

Nous sommes dans une situation étonnante vis-à-vis de la mort. A la fois, elle est extrêmement présente dans l’actualité quotidienne, avec son lot d’accidents, de meurtres ou de catastrophes, et en même temps elle est occultée. On ne veut pas la voir, y penser, l’évoquer, la regarder en face. Autrefois, on demandait la grâce d’une bonne mort, celle qui n’arrivait pas par surprise, celle que l’on voyait venir et à laquelle on se préparait. Aujourd’hui, la mort est masquée et l’idéal semble être le décès de celui dont on dit « qu’il ne s’est pas vu mourir ». La foi chrétienne n’a pas peur de regarder la mort en face. Avec le Christ, celle-ci n’est pas vue comme le terme définitif de l’existence mais comme un passage, un passage à une plénitude de vie. La tradition de l’Eglise a eu l’habitude de parler pour les saints et les martyrs de leur mort comme d’une naissance au ciel, d’une nouvelle naissance. Bien sûr, nous aimerions savoir quel est ce monde nouveau dans lequel nous allons entrer au-delà de la mort. Mais nous sommes comme l’enfant dans le sein de sa mère. Il ne peut pas se faire encore d’images du monde dans lequel il va entrer. Il lui faudra vivre cet arrachement de la naissance pour que cette expérience se fasse. Aujourd’hui, notre foi et notre confiance reposent sur la parole de Jésus à ses disciples : « Je m’en vais vous préparer une place. Lorsque je serai allé vous la préparer, je reviendrai et vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi » (Jn 14, 2-3). Jésus a préparé cette place pour sa mère  - c’est ce que nous célébrons dans cette fête de l’Assomption - il la préparera pour nous aussi.

Mais, si Marie nous découvre le terme de la route, elle nous en précise aussi le chemin. Elle vient nous dire comment se prépare aujourd’hui cette vie éternelle, qui s’épanouira pleinement en Dieu après notre mort. Elle vient nous révéler comment réussir notre vie. Je pense d’ailleurs qu’il faut distinguer deux choses : « réussir dans la vie » et « réussir sa vie ». On dit de quelqu’un qu’il a réussi dans la vie, quand il a acquis des biens, de l’argent, de la notoriété, quand il a assumé d’importantes responsabilités. C’est souvent dans le regard des autres, dans leur attitude vis-à-vis de soi, qu’on mesure cette réussite. Réussir sa vie est d’un autre ordre. On sent intuitivement que l’on a réussi sa vie, quand on a fait quelque chose pour les autres, quand on a tenu des engagements, quand on s’est décentré de soi, quand on a laissé la grâce de Dieu agir en soi. On en éprouve une satisfaction profonde, une paix avec soi-même. Saint Paul nous dit qu’il y a deux logiques dans l’existence : une qui se centre sur soi et ramène tout à soi et l’autre qui se décentre, se met au service de l’autre, fait attention à lui et à ses besoins. Réussir sa vie, c’est vivre selon cette dernière logique. On peut d’ailleurs réussir dans la vie sans forcément réussir sa vie. C’est d’ailleurs ce que Jésus nous dit dans l’Evangile : « Qui veut sauver sa vie la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi, la sauvera. Et quel avantage l’homme a-t-il à gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même » (Lc 9, 24-25).

On peut dire que Marie a réussi sa vie. Elle s’est voulue totalement au service de Dieu, de son Fils, de sa mission, de tous ses enfants que son Fils lui a confiés et qui sont ses disciples. Marie a réussi sa vie parce qu’elle a vécu pleinement l’esprit des béatitudes. Marie a réussi sa vie parce qu’elle a aimé. Dans sa première épître aux Corinthiens, Saint Paul nous dit que tout passera sauf l’amour, que nous n’emporterons rien dans l’au-delà si n’est l’amour dont nous aurons aimé au quotidien. « L’amour, dit l’Apôtre, ne disparaîtra jamais » (1 Cor. 13, 8). On comprend qu’il soit le secret de la réussite d’une vie.

Frères et sœurs, en ce jour de fête, confions-nous à la Vierge Marie, l’humble servante élevée dans la gloire du ciel. Confions-nous nous-mêmes à elle. Confions-lui nos familles, nos collectivités, nos communautés, notre pays. Puissions-nous bâtir la maison de nos vies non pas sur le sable de valeurs éphémères mais sur le roc de cet amour qui ne passera pas. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous. Amen.

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

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