“ Sur ta parole Seigneur, je jetterai les filets ”

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Homélie de la messe en l'honneur de saint André, patron du diocèse de Bordeaux, prononcée par Mgr Ricard en la cathédrale de Bordeaux, le samedi 23 novembre 2013.

Chers frères et sœurs,

Il y a pour chacun d’entre nous ce soir, comme pour nous tous en Église, un appel premier du Christ. Jésus nous dit, comme à Simon et à son frère André, comme à Jacques et à son frère Jean : « Venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes ». Jésus appelle ainsi ceux qui vont devenir ses disciples, qui vont être avec lui, qui vont entrer dans l’intimité de sa présence et dans l’écoute de sa parole. C’est lui qui les choisit. C’est nous qu’il choisit aujourd’hui. Et il nous dit, comme il l’a dit à ses disciples : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; mais c'est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16). Si le Christ nous choisit, ce n’est pas pour faire de nous des privilégiés ou des élus tirés du monde, mais pour nous confier une mission : être pêcheurs d’hommes !

“Il est très beau que cette clôture de l’année de la foi débouche pour notre diocèse sur cet envoi missionnaire.”

Voilà une image qui pouvait parler à ces pêcheurs de la mer de Galilée. Image étrange d’ailleurs. Quand les poissons sont tirés hors de l’eau, hors de leur milieu naturel, ils meurent. Les hommes, qui vont être appelés par Dieu sur la parole des Apôtres, vont au contraire recevoir de Dieu une vie plus pleine, plus forte, en fait, une vie nouvelle. Les premiers qui sont tirés hors de l’eau, hors de leur famille, de leur univers professionnel, ce sont les apôtres eux-mêmes. Ils vont découvrir une vie autre avec le Christ. Ils vont l’expérimenter et inviter tous ceux qu’ils rencontrent à entrer, eux aussi, dans cette expérience et à goûter, comme dit le psaume, « combien est bon le Seigneur » (Ps 34, 9). Le Seigneur compte sur nous, compte sur nos communautés, pour que nous soyons aujourd’hui ces pêcheurs d’hommes. À nous d’être témoins du Christ, d’inviter à aller à la rencontre du Seigneur. A tous, nous avons à dire comme Jésus « Venez et voyez » (Jn 1, 39).

L’Évangélisation à laquelle le Seigneur nous appelle demande des témoins qui aient fait une rencontre personnelle avec le Christ, qui aient eu le cœur touché par lui. Seuls des passionnés communiquent quelque chose de leur passion. Mais, la dynamique missionnaire demande aujourd’hui une grande qualité de cœur et beaucoup de justesse dans la relation. Elle est sur une ligne de crête. Nos contemporains, en effet, sont habités par deux aspirations contradictoires : ils refusent le prosélytisme intempestif, l’intrusion dans ce qui leur paraît être le jardin privé de leurs convictions, une pression non respectueuse de leur liberté. C’est d’ailleurs ainsi qu’ils caractérisent volontiers l’action missionnaire des sectes. Mais, en même temps, ils apprécient d’être rejoints personnellement, de voir que l’on pense à eux. Ils ont besoin de pouvoir parler, échanger, dire quelles sont leurs attentes ou ce qu’ils ont sur le cœur. Ils sont parfois très surpris de découvrir que c’est possible auprès d’un frère chrétien qui croise leur route, qu’on peut le vivre en Église. Les expériences qui ont été évoquées lors de cette journée de réflexion des équipes d’animation pastorale s’inscrivent bien dans ce double souci de respect et d’initiative, d’écoute et de témoignage. Saint Paul rappelle fort justement aux chrétiens de Rome qu’on ne peut invoquer le Seigneur que si on croit en lui, qu’on ne peut croire en lui que si on a entendu parler de lui, qu’on ne peut entendre parler de lui que si certains le proclament. Il faut donc des envoyés pour que la foi soit accueillie et confessée. Je trouve qu’il est très beau que cette clôture de l’année de la foi débouche pour notre diocèse sur cet envoi missionnaire.

C’est, en effet, auprès de tous que nous avons à témoigner de l’amour de Dieu qui les rejoint. Beaucoup de nos contemporains paraissent souvent indifférents à la foi mais leur vie n’est pas toujours facile. Soucis, préoccupations de toutes sortes, problèmes affectifs, épreuves de santé marquent le quotidien de beaucoup d’entre eux. Quelle Bonne Nouvelle pour eux de découvrir qu’ils ne sont pas seuls, que le Christ est leur compagnon de route et que Dieu leur offre son amour inconditionnellement ! Invitons-les à entrer avec nous dans cette expérience de se sentir aimés par le Seigneur. Ce témoignage et cette qualité de présence, nous avons à les vivre auprès de ceux qui nous sont proches, de ceux qui croisent notre route mais aussi auprès de ceux dont nous devons devenir proches alors qu’ils sont peut-être eux-mêmes loin de l’Église et étrangers à sa vie.

Ce témoignage, nous avons aussi à le porter ensemble. Avez-vous remarqué que les disciples sont appelés deux par deux, en l’occurrence, ici, des frères ? C’est par deux également qu’ils seront envoyés. C’est en Église que se vit la mission. Vous qui participez ce soir à cette messe où nous prions l’apôtre Saint André, soyez dans vos communautés chrétiennes des éveilleurs d’évangélisation, des apôtres de la mission. La vitalité apostolique de notre Église en dépend.

Mais - me direz-vous - cette tâche que le Seigneur nous confie ne dépasse-t-elle pas nos forces ? Nous connaissons nos limites, nos faiblesses, notre tiédeur, nos appréhensions. Notre Église n’est-elle pas en perte de vitesse ? En perte de vitesse numérique, quand on considère le nombre de prêtres, de vocations religieuses, de militants, de pratiquants ? Certains ont l’impression d’appartenir à un petit reste. Rappelons-nous alors que ce qui fait la force du peuple de Dieu dans la Bible, ce n’est pas le nombre de ses guerriers, c’est son élection et c’est sa mission. C’est le Seigneur qui fait la force de son peuple. Commentant cet évangile de la vocation de Saint André, Saint Augustin s’interroge : pourquoi Dieu a-t-il appelé des pêcheurs, des gens simples ; pourquoi n’a-t-il pas appelé des prédicateurs éloquents, cultivés, des savants, des gens importants ou des riches ? Et l’évêque d’Hippone de répondre : c’est pour qu’on ne croit pas que la fécondité de leur action missionnaire soit la résultante de leurs qualités personnelles. Dans leur faiblesse et leur humanité, les apôtres montrent à l’évidence que c’est bien le Seigneur qui agit en eux et par eux. Comme dit Saint Paul : « Aussi mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ…car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Cor. 12, 9-10). La fécondité de notre mission passe par nous mais n’a pas sa source en nous. Elle jaillit de l’efficacité de la Parole de Dieu. Nous avons entendu Isaïe nous dire : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission » (Is. 55, 10-11). Ces paroles du prophète, loin de nous démobiliser, nous invitent au contraire à la confiance et à l’assurance : « Celui qui croit en lui ne sera pas confondu » (Is. 28, 16).

Alors, n’hésitons pas à jeter nos filets pour la pêche selon l’Evangile. Même si, à certains jours, nous avons l’impression comme Simon Pierre d’avoir passé la nuit sans rien prendre, puissions-nous répondre comme lui au Seigneur : « sur ta parole, je vais jeter les filets » (Lc 5, 5). Amen.

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

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