“ Rendre Dieu joyeux par notre accueil ”

Dans son homélie, prononcée pour la messe des cendres, le 13 février à Bordeaux, Mgr Jean-Pierre Ricard nous invite à faire de la place dans nos vies à l'accueil de Dieu.

Dans cette extrait, Mgr Ricard s'adresse plus particulièrement aux jeunes présents et leur rappelle la signification symbolique du carême et du désert.

 

Retrouvez ici l'intégralité de l'homélie de Mgr Ricard

 

 

Chers amis,

 

Une jeune juive de 27 ans, qui devait mourir à Auschwitz en 1943, Etty Hillesum, écrivait dans son journal intime une année avant : « Je ne suis pas sûre que Dieu puisse nous aider mais je pense que c’est à nous de l’aider, de l’aider à ce que la fine flamme de sa présence en nous ne disparaisse pas. Je veux rendre son séjour en moi le plus agréable possible ». Elle qui vivait dans des conditions particulièrement angoissantes, elle voulait réjouir Dieu, que Dieu soit joyeux dans son cœur. Affirmation particulièrement étonnante, tellement à l’inverse de ce que les hommes pensent spontanément recevoir de Dieu. Souvent, on attend que Dieu s’occupe de nous, nous apporte aide, lumière, force, nous donne le bonheur. Finalement, l’attention est très centrée sur nous. Etty Hillesum inverse le mouvement. Elle se décentre d’elle-même pour être attentive à Dieu, à sa Parole, à sa Présence, à sa Volonté, à sa Joie. Je pense qu’elle rejoint ainsi la grande tradition de saints et des spirituels  qui ont été des amoureux de Dieu, attentifs à scruter les signes de sa présence.

“En répondant à cet amour nous faisons la joie de Dieu.”

En effet, dans toute la Bible Dieu est à la recherche de l’homme. Il vient à notre rencontre pour nouer avec les hommes une histoire d’alliance, un lien d’amour et d’amitié. Dieu est passionné de l’homme. Dans l’Ancien Testament, on voit un Dieu amoureux de son peuple. Il veut l’épouser. Dans le prophète Osée, il en fait son épouse : « Je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur » (Os. 2, 16). « Vous serez mon Peuple et je serai votre Dieu » dit le Seigneur dans la bouche du prophète Ezéchiel. Et on voit en Jésus jusqu’où va cette recherche de l’homme, jusqu’à le rencontrer sur les chemins de sa vie. Dieu s’offre à l’homme comme son compagnon de route, au plus intime de lui-même. Il y a d’ailleurs un terme qui revient très souvent dans l’évangile de Jean, c’est le verbe « demeurer ». Le Seigneur veut demeurer en nous. Il nous demande de l’héberger, de faire de nos vies sa demeure : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, mon Père l'aimera, nous viendrons vers lui et nous nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 14, 23).

 

Oui, le Christ ressuscité frappe à la porte de chacune de nos vies : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Ap. 3, 20). Ce qui me touche dans cette parole de l’Apocalypse, c’est l’humilité de Dieu (pour reprendre le titre d’un livre du Père François Varillon). Dieu ne s’impose pas. Il frappe discrètement à la porte. Il n’entre pas par effraction. Il respecte trop notre liberté. Il s’est fait pauvre pour pouvoir recevoir de nous : recevoir notre amitié, recevoir notre amour. Saint Paul dit aux Corinthiens : « Vous connaissez, en effet, la générosité de notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu’il était, s’est fait pauvre, pour vous enrichir de sa pauvreté » (2 Cor. 8, 9). Aux Philippiens, il dit : « Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme,  il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix! » (Phil 2, 6-8). Dieu frappe. Il attend notre réponse. Il la sollicite. Il s’en réjouit. En répondant à cet amour nous faisons la joie de Dieu.

À cette lumière, nous pouvons mieux comprendre ce qu’est le temps du Carême. C’est fondamentalement un temps de conversion, un temps où nous retournons à Dieu, non pas un temps où nous aurions à faire toute une longue expédition pour aller à la rencontre de Dieu mais un temps où nous nous rendons disponibles à un Dieu tout proche, à un Dieu qui veut faire sa demeure en nous, un Dieu qui nous fait signe, un Dieu qui ne demande qu’à être accueilli, un Dieu qui souhaite vivre une véritable intimité avec nous. Israël s’écriait : quelle nation a un Dieu aussi proche que le nôtre ? (cf. Dt 4, 7).

 

Le temps du Carême a une dimension symbolique. Le chiffre de 40 jours avant Pâques évoque les 40 ans passés par le peuple dans le désert. Or pour Israël, ce temps était celui des fiançailles et de l’union de Dieu avec son peuple. Le désert est ce temps où Dieu veut parler à notre cœur. Ecoutons-le. Accueillons-le. Mais le désert peut être aussi l’inverse, le temps de la tentation, le temps du combat spirituel. Cela l’a été pour le peuple d’Israël et pour Jésus, avec la différence que là où le peuple a succombé, Jésus a été victorieux. C’est le temps où nous pouvons entendre ces voix nous dire : laisse tomber, tu as des choses plus importantes à faire, plus intéressantes. Fais d’autres choix, tu ne le regretteras pas…De toutes façons, remets tout cela à plus tard. C’est pour nous aider dans ce combat et cette disponibilité à Dieu que nous sont proposés ces moyens traditionnels de conversion que sont la prière, le jeûne et le partage.

Prière : mets-toi à l’écoute de Dieu. Lis les Écritures. Écoute sa Parole. Elle est tout près de toi, de ton cœur. Fais silence. Sois disponible.

Jeûne : dégage de l’espace pour Dieu et pour les autres dans ta vie. Désencombre-toi. Arrête de courir. A quoi es-tu accroc ? De quoi es-tu dépendant ? De quoi as-tu besoin d’être libéré ?

Partage : Qu’as-tu à partager ? De ton temps, de ton argent, de ton attention ?

 

Ce soir, tu vas recevoir les Cendres, fais-en un geste de disponibilité au Seigneur : Seigneur, je viens vers toi. Je me donne à toi dans la fragilité de ma vie.

Tu peux recevoir le sacrement de pénitence et de réconciliation. Vis cet accueil du pardon comme une rencontre avec le Seigneur. En faisant cette démarche, donne de la joie à Dieu. Jésus ne dit-il pas dans l’Evangile : « C'est ainsi, je vous le dis, qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour 99 justes, qui n'ont pas besoin de repentir. » (Lc 15, 7) ?

Faisons de ce Carême un temps d’intimité avec le Seigneur. Entendons sa voix. Il parle à notre âme, comme le Bien-aimé du Cantique des Cantiques : « Lève-toi, ma bien-aimée, ma belle, viens. Car voilà l'hiver passé, c'en est fini des pluies, elles ont disparu. Sur notre terre les fleurs se montrent. La saison vient des gais refrains, le roucoulement de la tourterelle se fait entendre sur notre terre. Le figuier forme ses premiers fruits et les ceps en bouton donnent leur senteur » (Ct 2, 10-13).

Frères et sœurs, faisons du Carême, un temps de belle et joyeuse rencontre avec le Seigneur !

 

†  Jean-Pierre cardinal RICARD

Archevêque de Bordeaux