“ On ne se trouve qu’en se risquant et qu’en se donnant ”

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Homélie de la messe célébrée en l'honneur des martyrs de Corée, prononcée le samedi 17 janvier 2015 par le cardinal Jean-Pierre Ricard en cathédrale Notre-Dame de Paris.

À l'occasion du 30ème anniversaire de leur canonisation par le pape Jean-Paul II, le cardinal Jean-Pierre Ricard a célébré une messe en l'honneur des martyrs de Corée, dont fait partie le girondin Saint Louis Beaulieu.

 

Eminence,

Excellences,

Chers Pères,

Chers frères et sœurs dans le Christ,

 

C’est certainement une des grâces de la catholicité de l’Eglise que de pouvoir partager les dons spirituels que le Seigneur a faits à chacune de nos Eglises particulières. Et ce soir, je vous invite, en contemplant les merveilles que le Seigneur a réalisées dans l’histoire de l’Eglise de Corée, à accueillir ce que cette Eglise a à nous dire dans la dynamique d’évangélisation que nous avons à vivre, ici, en France. Quand je regarde la naissance et le développement de l’Eglise de Corée depuis la fin du 18ème siècle, quatre points forts me frappent :

 

  1. La dimension ecclésiale de l’évangélisation. Certes, dans cette histoire sainte de l’Eglise de Corée, il y a de belles personnalités de laïcs coréens et de missionnaires français qui seront justement canonisés ou béatifiés, mais ils ne sont pas seuls. Ils sont portés par de petites communautés chrétiennes, pauvres, ferventes, priantes, elles-mêmes missionnaires. Tous ces baptisés s’appellent et se soutiennent les uns les autres, comme André, dans l’Evangile d’aujourd’hui, appelle son frère Simon et le conduit à Jésus. Ces communautés, souvent à dimension familiale, ressemblent aux premières communautés chrétiennes : tous sont assidus à la prière, à l’écoute de la Parole, à la confession et à l’eucharistie quand ils pourront l’avoir. Tous se sentent responsables de l’accueil et de l’annonce de l’Evangile. Ils donnent toute sa place au ministère apostolique. Ils ont commencé à se convertir, à se baptiser, à s’organiser mais ils prennent ensuite conscience que quelque chose leur manque. Ils écriront aux missionnaires de Pékin pour qu’on leur envoie un prêtre puis au pape pour qu’on leur envoie un évêque. Ils vivent la communion dans la diversité des milieux sociaux (lettrés, nobles, classes moyennes, gens très pauvres) et dans la diversité des ministères et des états de vie. Je suis frappé de voir que ces petites communautés où se vit l’Evangile donnent aussi sa place à la vie consacrée. Combien de personnes consacrées donneront leur vie pour le Christ ! Seules des communautés ferventes où on se sent tous solidaires dans la même aventure missionnaire peuvent être ferment d’évangélisation.

 

  1. Le témoignage de la joie. Ces nouveaux baptisés, ces témoins du Christ sont fiers d’être chrétiens. Ils sont fervents. Ils sont joyeux. Ils témoignent de la joie, même au sein des épreuves et des souffrances. Cette joie n’est pas une simple affaire d’optimisme. Ils sont porteurs de cette joie que donne le Ressuscité : joie de se sentir aimés, accueillis par Dieu, pardonnés et appelés à aimer. Ils s’entraident à entrer dans l’expérience chrétienne qui est source de joie et d’amour. Et cette joie est contagieuse. Elle invite à venir boire à la source et à se désaltérer. Je crois que dans un monde marqué par la violence, la peur de l’autre, l’angoisse devant l’avenir, le témoignage de la joie a une puissance certaine. Le pape François écrit : « Tous ont le droit de recevoir l’Evangile. Les chrétiens ont le devoir de l’annoncer sans exclure personne, non pas comme quelqu’un qui impose un nouveau devoir, mais bien comme quelqu’un qui partage une joie, qui indique un bel horizon, qui offre un banquet désirable. L’Eglise ne grandit pas par prosélytisme mais « par attraction ». » (La Joie de l’Evangile, n° 14).

 

  1. Le mystère pascal au cœur de l’évangélisation. Si l’Eglise de Corée a connu des temps de calme relatif et d’arrêt des persécutions, elle a connu aussi des moments de tempête et de mise à mort de ses membres. Plusieurs milliers de chrétiens coréens seront mis à mort pour leur foi au Christ. Citons entre autres les tourmentes de 1839 où vont être exécutés Mgr Laurent Imbert, Paul Maubant et Jacques Chastan, celle de 1846 où va être décapité pour sa foi André Kim, premier prêtre coréen, et celle de 1866 où vont également être décapités Mgr Siméon Berneux, Henri Dorie, Just Ranfer de Bretenieres, Louis Beaulieu, Mgr Antoine Daveluy, Pierre Aumaître et Luc Huin, Charles Pourthié et Alexandre Petitnicolas. Tous ont voulu suivre le Christ dans sa passion. Ils ont voulu, comme le Bon Pasteur, donner leur vie pour ceux qui leur étaient confiés. En lisant l’histoire de leur vie et le récit de leur martyre, on pense à ce qu’a dit Jésus : « Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître » ; s’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi ; s’ils ont épié ma parole, ils épieront aussi la vôtre. Tout cela, ils vous le feront à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé » (Jn 15, 20-21). Souvent, nous sommes prêts à suivre le Christ mais surtout pendant l’époque du printemps galiléen. Nous sommes plus réticents à prendre avec lui la route qui monte à Jérusalem et pourtant, nous savons que « si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance » (Jn 12, 24). Je suis frappé de voir toutes ces générations de missionnaires jeunes partir en Asie, en sachant qu’ils risquent fort d’être mis à mort dans ces pays où ils sont envoyés. Ils nous rappellent qu’on n’évangélise pas sans prendre des risques ni risquer sa vie pour le Christ. Au moment où beaucoup, chez nous, hésitent à s’engager dans le mariage, dans la vie, dans une action sociale et politique et où on veut éliminer tout risque, ne serait-ce que par l’évocation du sacro-saint principe de précaution, il est bon d’entendre ces martyrs nous rappeler qu’on ne se trouve qu’en se risquant et qu’en se donnant.

 

  1. La confiance dans l’action du Saint Esprit. L’histoire de l’évangélisation de la Corée est aussi l’histoire de l’action de l’Esprit dans le cœur des hommes. Au début de l’histoire de l’Eglise de Corée, c’est l’Esprit qui met des Coréens en route comme les mages dans l’Evangile ou comme le centurion Corneille dans les Actes des Apôtres. Des lettrés tombent sur des livres de missionnaires. Ils sont attirés par ce qu’ils ont lu et veulent en savoir plus. Ils envoient un jeune homme de 27 ans au sein d’une ambassade à Pékin en lui disant : « à Pékin, il y a une église catholique et, à l’église, des lettrés européens qui prêchent la religion. Va les voir, demande-leur un exemplaire du Symbole des Apôtres et prie les de te donner le baptême. Alors les missionnaires ne manqueront pas de t’aimer beaucoup et tu obtiendras d’eux quantité d’objets merveilleux et intéressants. Certainement tu ne reviendras pas les mains vides ». Ce jeune va revenir baptisé. Fervent néophyte, il annoncera la bonne nouvelle de l’Evangile et baptisera à son tour. Oui, c’est l’Esprit qui agit dans les cœurs, met en route, fait briller la lumière de la foi, donne le courage de témoigner. Au moment où tout semble perdu, c’est lui qui fait jaillir l’espérance et montre que pour ceux qui se laissent guider « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8, 28). Combien de fois nous avons constaté, comme dit l’ancien adage, « que le sang des martyrs est une semence de chrétiens (sanguis martyrum semen christianorum) ». Pas d’évangélisation sans cette confiance en l’action du Saint Esprit qui conduit l’Eglise.

 

Frères et sœurs, au cours de cette eucharistie, rendons grâce à Dieu pour ces pages merveilleuses de l’histoire de l’Eglise en Corée, mais demandons à ces frères et sœurs qui sont dans la gloire de Dieu d’intercéder pour nous afin que, dans cette grande aventure de la mission et de l’évangélisation, nous marchions sur leurs traces. Amen.

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

 


 

Crédit photo : Jean Robert Thibault / Flickr CC BY-SA

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+