“ Oeuvrer pour la paix n'est pas réservé qu’à quelques uns ”

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Homélie de Mgr Jean-Pierre Ricard, de la messe pour la paix, à l'occasion des commémorations du 11 novembre 2013, en l'église Saint-Bruno à Bordeaux.

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Notre relation à la paix est paradoxale. A la fois, le désir de paix est une aspiration profonde de l’homme. Les hommes, les peuples, aspirent à la paix. La Bible fait écho à cette aspiration. Le Messie annoncé n’est-il pas celui qui va ouvrir l’ère messianique, une ère qui sera fondamentalement une ère de paix ? Et en même temps, la paix n’est pas une donnée qui irait de soi, un état naturel que l’on pourrait croire habituel. Elle est au contraire un travail, une œuvre de longue haleine, un combat qui demande un véritable engagement.

“C’est la peur de l’autre qui amène le refus de la différence, les relations agressives, les racismes et les différentes formes de fanatisme religieux.”

L’état habituel de l’homme est plutôt une situation souvent visitée par la violence. Traversé par un  désir d’avoir plus, l’homme va vouloir s’emparer du bien de l’autre. C’est la porte ouverte à la compétition, à la conquête, à la volonté de domination, d’hégémonie ou d’exploitation. Cela donne les guerres coloniales, un libéralisme sauvage ou les ambitions de régimes tyranniques. Cela va entraîner de la part de ceux qui sont spoliés une réponse à la violence subie, des rancœurs, des haines, un désir de revanche et de justice qui prendra la forme de luttes, de guerres, éventuellement d’actes de terrorisme.

Si l’homme veut avoir plus, il veut aussi être plus, être plus que les autres. Il a l’impression de plus exister, s’il les domine, s’il est supérieur à eux, si les autres ne lui font pas de l’ombre. Ce qui le guette si ce n’est pas le cas, c’est la jalousie, la rivalité mimétique dont parle le philosophe René Girard. Ce n’est pas un hasard si la Bible met de façon symbolique au début de l’histoire de l’humanité, la rivalité meurtrière de Caïn vis-à-vis de son frère Abel. Caïn est jaloux de son frère et va le tuer. C’est la peur de l’autre qui amène le refus de la différence, les relations agressives, les racismes et les différentes formes de fanatisme religieux.

C’est à partir de tout cela que naissent les conflits et les guerres. Ces mécanismes de violence se trouvent, d’ailleurs, aussi bien chez les individus que chez les peuples. L’année prochaine, nous entrerons dans l’année de commémoration du début de la guerre de 1914-1918. Il sera sans doute révélateur de voir comment tous ces facteurs que je viens d’évoquer se trouvent présents dans les multiples causes du déclenchement de ce conflit.

On comprend donc que la paix résulte de la conjonction d’un certain nombre de facteurs :

1) Si les injustices sont facteurs de violence, à court, à moyen ou à long terme, il est évident alors que la lutte pour la justice est une condition indispensable de la paix : Pas de paix sans justice. « Justice et paix s’embrassent » dira la Bible.

2) Il y a aussi le respect de la personne humaine. Si les droits de l’homme, si les droits des peuples ne sont pas sauvegardés il ne faut pas s’étonner que jaillisse la violence.

3) La paix implique aussi la connaissance mutuelle, l’acceptation des différences, différences de race, de culture, de religion. Le dialogue entre les religions et le respect de la liberté religieuse me paraissent des facteurs décisifs pour l’instauration de la paix. La façon dont un état traite ses minorités est révélatrice de sa façon de promouvoir la paix. Nous en avons d’ailleurs un bon exemple dans la situation du Moyen Orient.

4) La paix implique également la guérison des blessures occasionnées par les conflits, tout un travail de réconciliation et de purification des mémoires. Il faut voir le formidable travail fait au lendemain de la seconde guerre mondiale par des pionniers de la construction de l’Europe, comme Konrad Adenauer, Robert Schuman, Alcide de Gaspéri et Jean Monnet pour réconcilier la France et l’Allemagne et pour sortir ces deux pays d’une spirale d’antagonisme de près d’un siècle. Soulignons aussi en ce domaine  l’importance capitale de l’éducation. Dernièrement, le cardinal Tauran, président à Rome du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, m’alertait sur l’importance des manuels scolaires et de l’influence du discours qu’ils développent sur l’autre, sur le pays de l’autre, sur la religion de l’autre…en particulier dans le conflit israélien et palestinien. Le Concile Vatican II déclarait à ce propos : « Il… est inutile de chercher à faire la paix tant que les sentiments d’hostilité, de mépris et de défiance, tant que les haines raciales et les partis pris idéologiques divisent les hommes et les opposent. D’où l’urgence et l’extrême nécessité d’un renouveau dans la formation des mentalités et d’un changement de ton dans l’opinion publique. Que ceux qui se consacrent à une œuvre d’éducation, en particulier auprès des jeunes, ou qui forment l’opinion publique, considèrent comme leur plus grave devoir celui d’inculquer à tous les esprits de nouveaux sentiments générateurs de paix. » (Gaudium et Spes n° 82, 3)

Il revient à tous ceux qui ont des responsabilités dans l’ordre politique, militaire, social, éducatif, médiatique et religieux de promouvoir ce lent travail d’édification de la paix ou, dans certains cas, de défense de la paix. Dans l’Évangile, Jésus évoque d’ailleurs ceux qui œuvrent pour la paix. Il les déclare « bienheureux » : « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu ». Mais ce travail n’est pas réservé qu’à quelques uns. Tous sont invités à la conversion de leur cœur et de leur esprit pour devenir dans leur vie la plus quotidienne ces hommes et ces femmes, pacifiques, fraternels, bienveillants et compatissants, qui savent reconnaître et gérer leur propre violence intérieure. On comprend que Saint Paul puisse dire aux Colossiens : « Vous donc, les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d'humilité, de douceur, de patience; supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement, si l'un a contre l'autre quelque sujet de plainte; le Seigneur vous a pardonné, faites de même. Et puis, par-dessus tout, la charité, en laquelle se noue la perfection. Avec cela, que la paix du Christ règne dans vos cœurs: tel est bien le terme de l'appel qui vous a rassemblés en un même Corps » (Col. 3, 12-15).

C’est pour nous aider à nous laisser habiter par cet esprit de paix et à être ces artisans de paix, que le Christ s’est engagé à nous soutenir de la force de son Esprit, à nous donner ce don de la Paix qui est justement un fruit de l’Esprit Saint. Jésus, en effet, dit aux siens : « Je vous laisse la paix; c'est ma paix que je vous donne; je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (Jn 14, 27). Que cette eucharistie que nous célébrons ce matin nous établisse dans la paix et fasse de nous des témoins et des artisans de paix ! Amen.

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

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