Laissez-vous rencontrer par Dieu

À l'approche de la célébration du mercredi des cendres, Mgr Jean-Pierre Ricard propose, dans cette catéchèse, une réflexion pour vivre le temps de carême en lien avec l'année de la foi.

Le carême est souvent pour nous synonyme d’efforts à faire, de pénitences à s’imposer et de sacrifices à consentir. Il serait comme une longue marche à la recherche d’un Dieu aussi mystérieux qu’exigeant. Certes, on trouve dans la plupart des religions des pratiques de purification par lesquelles les hommes pensent pouvoir se préparer à rencontrer plus facilement la divinité.
Mais dans la révélation biblique ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses se passent. Le Dieu qui se révèle à nous dans l’histoire d’Israël et en Jésus Christ est moins un Dieu qui attend les démarches de l’homme qu’un Dieu qui prend les devants. Ce n’est pas tellement l’homme qui est en quête de Dieu que Dieu qui est en quête de l’homme.

« Le Dieu qui se révèle est un Dieu passionné pour son peuple »

Depuis sa question à Adam : « Où es-tu ? » (Gn 3, 9), Dieu est  sans cesse à la recherche de l’homme. C’est ce que nous reconnaissons dans la prière eucharistique n°4, quand nous proclamons : « Dans ta miséricorde, tu es venu en aide à tous les hommes pour qu’ils te cherchent et puissent te trouver. Tu as multiplié les alliances avec eux, et tu les a formés, par les prophètes, dans l’espérance du salut ». Le Dieu qui se révèle à Israël est un Dieu passionné pour son peuple. Il veut faire alliance avec lui, l’introduire dans sa communion. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce sont des images  de fiançailles et de noces qui désignent cette relation d’intimité de Dieu à son peuple. Dieu dit à son peuple chez le prophète Osée : « Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi par la justice et le droit, l’amour et la tendresse » (Os 2, 21). Il y a une véritable passion de Dieu pour l’homme. Tel le berger qui laisse son troupeau pour aller chercher la brebis perdue, Dieu se met en quête de l’homme jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé et sauvé. Par l’envoi du Fils, c’est Dieu lui-même qui vient partager la vie des hommes et frapper à leur porte pour être accueilli par eux. Le Christ ressuscité ne dit-il pas dans l’Apocalypse de Saint Jean : « Voici que je suis à la porte et je frappe. Chez celui qui entend ma voix et qui m’ouvre, j’entrerai et nous mangerons en tête à tête, lui avec moi et moi avec lui. » (Ap 3,20) ? Le Seigneur s’invite chez l’homme et veut demeurer chez lui : « Si quelqu’un m’aime, dit Jésus, il observera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons chez lui et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 14, 23).

Dieu frappe à la porte de l’homme, assez nettement pour que celui-ci l’entende mais assez discrètement aussi pour respecter sa liberté. Il s’offre à l’homme mais ne s’impose pas à lui. Il s’est fait pauvre (Saint Paul dira du Christ qu’il s’est « vidé » lui-même) pour pouvoir recevoir quelque chose de l’homme. Comme un pauvre, il sollicite notre accueil et notre amour. Etty Hillesum, cette jeune juive d’Amsterdam, qui devait mourir à l’âge de vingt-neuf ans à Auschwitz, a eu une conscience très vive de cette sollicitation de Dieu. Alors qu’autour d’elle, beaucoup demandaient dans la prière l’aide de Dieu, elle s’engage au contraire à aider Dieu, en maintenant vivante comme une petite flamme la conscience de sa présence au cœur de sa propre vie. Elle écrit dans son Journal, le 12 juillet 1942 : « Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider mais que c’est  à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous…Tu connaîtras certainement des moments de disette en moi, mon Dieu, où ma confiance ne te nourrira plus aussi richement, mais crois-moi, je continuerai à œuvrer pour toi ; je te resterai fidèle et ne te chasserai pas de mon enclos…Et je t’offrirai toutes les fleurs rencontrées sur mon chemin, mon Dieu, et elles sont légion, crois-moi. Je veux te rendre ton séjour le plus agréable possible ». (Les Ecrits, pp.680-681).

« Rejoignons ce Dieu qui nous attend. Faisons-lui l’hospitalité de notre vie. »


Finalement, le carême n’est pas autre chose que ce temps que nous prenons pour être davantage attentifs à cette présence de Dieu en nous, accueillants à son amour, disponibles à coopérer à son œuvre de salut dans le monde. Le carême, c’est le temps de l’intimité retrouvée. On parle à propos du carême de « marche au désert ». N’oublions pas que le désert dans la Bible évoque le temps des fiançailles, de l’union intime de Dieu avec son peuple. Osée annonce que Dieu va de nouveau reprendre comme épouse son peuple infidèle. Le Seigneur dit : « Je la conduirai au désert et parlerai à son cœur » (Os 2, 16). Rejoignons ce Dieu qui nous attend. Faisons-lui l’hospitalité de notre vie.

Les moyens traditionnels du carême sont au service de cette rencontre :

  • Le jeûne nous invite à désencombrer nos vies. Sachons nous arrêter, faire silence, revoir les priorités de nos vies : « Cherchez d’abord le Règne de Dieu et sa justice, dit Jésus, et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33).
  • La prière nous rend disponibles à Dieu pour une écoute de sa Parole et un cœur à cœur avec lui : « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6, 6).
  • Le partage et l’aumône nous font mystérieusement rencontrer le Christ dans celui qui nous sollicite : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

Dans son dernier Message de carême, le pape Benoît XVI souligne toute l’importance d’une démarche de foi pendant le carême, tout particulièrement en cette année de la foi : « Toute la vie chrétienne est une réponse à l’amour de Dieu. La première réponse est précisément la foi comme accueil, plein d’émerveillement et de gratitude, d’une initiative divine inouïe qui nous précède et nous interpelle. Et le « oui » de la foi marque le début d’une histoire lumineuse d’amitié avec le Seigneur, qui remplit et donne son sens plénier à toute notre existence » (n°2). Laissez-vous rencontrer par Dieu. Bon carême à tous !

† Mgr Jean-Pierre Ricard

Archevêque de Bordeaux