Faut-il bannir tout prosélytisme ?

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Réflexion du cardinal Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, publiée dans le numéro de juin 2015 du journal “Église catholique en Gironde”. Elle prolonge l'article sur la laïcité paru en mai.

S’il y a un terme qui aujourd’hui est connoté négativement, c’est bien celui de « prosélytisme ». Ce terme n’était pas péjoratif à l’origine mais il a pris dès le milieu du XIX° siècle une nuance dépréciative et polémique. Il désigne l’attitude de ceux qui cherchent à recruter des adeptes, qui tentent d’imposer à d’autres leurs idées.

Il y a quelques années, le Conseil œcuménique des Églises a souhaité distinguer évangélisation et prosélytisme. Il caractérisait ce dernier comme « le fait d’encourager des chrétiens, considérés comme membres d’une Église donnée, à changer leur appartenance confessionnelle par des moyens qui vont à l’encontre de l’esprit de l’amour chrétien, violent la liberté de la personne humaine et amoindrissent la confiance que l’on peut avoir dans le témoignage chrétien de l’Église » (Vers un témoignage commun – 19 septembre 1997).

« C’est un des droits fondamentaux de l’homme de pouvoir exprimer ses propres convictions et accueillir celles des autres. »

Aujourd’hui, le terme de prosélytisme a pris un sens beaucoup plus large. Il désigne toute communication faite à d’autres de convictions philosophiques ou religieuses, en particulier dans l’espace public. La Charte de la Laïcité qui a été adoptée dans l’Enseignement public interdit dans les établissements toute forme de « prosélytisme ». « Surtout ne faisons pas de prosélytisme ! » semble être de nos jours l’injonction convenue.

LE PROSÉLYTISME, VOILÀ L’ENNEMI !

À l’origine de cette approche négative du prosélytisme, nous trouvons les deux facteurs qui marquent l’évolution de nos sociétés occidentales : l’individualisme et le relativisme. Dans cette optique, l’approche de la vérité reste relative. Chacun a ses convictions. Aucune ne s’impose. Il faut les respecter. Toute proposition venant d’un autre semble une incursion indue dans le jardin secret de chacun. Si on tolère des expressions de foi de la part de croyants, c’est à la condition qu’elles restent discrètes et si possible consensuelles par rapport aux valeurs communes de notre société.

Avouons qu’au sein même de nos communautés chrétiennes nous avons parfois intériorisé cette façon de voir. Nous ne voulons pas qu’on nous accuse de prosélytisme. Nous avons peur d’extérioriser notre foi. Par respect des autres, nous nous taisons. Dans certaines écoles catholiques, pour tenir compte de la diversité des élèves, on se contente, en matière de proposition de la foi, du plus petit commun dénominateur, c’est-à-dire de pas grand chose ! La peur du prosélytisme a contribué, en fait, à paralyser un certain nombre de chrétiens.

Il est important aujourd’hui de réagir, d’opérer un discernement entre ce qui doit être évité et ce qui doit être mis en œuvre

NON À UN PROSÉLYTISME AGRESSIF ET NON-RESPECTUEUX

Ce qui doit être refusé, c’est tout ce qui ne respecte pas la liberté de conscience de l’autre ni la vérité que l’on souhaite servir. Il y a une façon de vouloir imposer ses convictions à l’autre qui n’est pas respectueuse de sa liberté. Je garde un souvenir particulièrement pénible d’une rencontre avec des adeptes d’une secte qui voulaient absolument me convaincre de la justesse de leur position. En fait, ce que je pouvais dire ne les intéressait pas. Ils ne m’écoutaient pas. Ils étaient dans la répétition de leur propre discours. Ce prosélytisme-là doit être rejeté.

Mais si ce prosélytisme-là ne respecte pas celui à qui il s’adresse, il ne respecte pas non plus la vérité évangélique qu’il prétend servir. Dans sa Déclaration sur Liberté religieuse, le Concile Vatican II nous rappelle que c’est par son propre rayonnement que la vérité touche les cœurs et les esprits : « La vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance » (n° 1). Nous ne sommes pas les propriétaires de la vérité. Nous n’en sommes que les serviteurs. Il y a donc un service respectueux, chaste, de la vérité qui implique le refus de toute pression, chantage, manipulation ou séduction dans notre relation à l’autre.

Dans l’Évangile, Jésus entre en conversation avec ceux qu’il rencontre, dialogue avec eux, les renvoie à leur propre vie, respecte leur liberté. L’échange, le dialogue respectueux font donc partie de l’annonce de la foi. Le dialogue n’est d’ailleurs pas une manœuvre cachant une stratégie subtile de conversion. Il est pour chacun de ceux qui entrent en dialogue l’occasion d’une approche plus riche de la vérité elle-même. Relisons le récit de la rencontre de saint Pierre et du centurion Corneille au chapitre 10 des Actes des Apôtres : Pierre annonce à Corneille la Bonne nouvelle du Christ ressuscité. Corneille lui partage son itinéraire spirituel. Corneille va se convertir au Christ mais Pierre, lui aussi, va faire une découverte : Dieu est plus grand que ce qu’il avait imaginé. Il aime les païens et les appelle au salut.

Dans le dialogue de foi, chacun reçoit et donne. Un prosélytisme qui n’accueillerait pas cette réciprocité et ne verrait la communication qu’à sens unique doit être refusé. C’est en ce sens que le pape François dans son exhortation La Joie de l’Évangile refuse le prosélytisme : « L’Église ne grandit pas par prosélytisme mais ‘par attraction’ » (n° 14).

Mais le respect ne signifie pas le silence ou l’indifférence. Ceci nous est rappelé par notre conception de l’homme et par notre fidélité à l’Évangile.

OUI À UN PARTAGE DES CONVICTIONS ET À UNE ANNONCE DE L’ÉVANGILE

L’homme est un être fondamentalement relationnel. Il a besoin des autres pour vivre. Il a besoin des autres pour se forger sa propre vision du monde et pour chercher la vérité. C’est ce qui fonde l’éducation et la culture. C’est un des droits fondamentaux de l’homme de pouvoir exprimer ses propres convictions et accueillir celles des autres. Ce qui est vrai sur le plan de la vie sociale l’est également sur le plan religieux.

L’article 18 de la Déclaration des Droits de l’Homme (ONU - 1948) le reconnaît explicitement : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seul ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites » (art. 18) et « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit » (art. 19). Il faut bannir une conception du prosélytisme qui aboutirait à nier dans les faits ce droit de chacun à la liberté religieuse.

Le Christ lui-même dans l’Évangile demande à ses disciples de s’engager dans une annonce. Le Ressuscité n’a pas d’autre moyen de se révéler au monde aujourd’hui que de passer par les siens. Il nous envoie. Il compte sur nous : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin des siècles » (Mt 28, 19-20). Nous sommes porteurs d’une Parole de vie. Nous ne pouvons pas nous taire. Cette évangélisation n’est pas un prosélytisme de mauvais aloi (cf. Pape François, La joie de l’Évangile, n° 14). Elle n’est ni propagande intempestive ni matraquage. Elle est invitation et appel à la liberté de chacun. Nous disons à tous : « Nous avons trouvé une Source d’eau vive. Elle nous désaltère. Elle n’est pas notre bien propre. Elle est donnée à tous. Si tu as soif, viens et vois ; viens et bois, toi aussi ».

Si nous devons bannir un prosélytisme non-respectueux, faisons attention en rejetant tout prosélytisme de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Nous rejetterions avec lui la liberté de religion et l’évangélisation. C’est l’homme lui-même qui en pâtirait.

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