Qui nous roulera la pierre ?

Homélie prononcée par Mgr Jean-Pierre Ricard, lors de la célébration du jour Pâques, le dimanche 21 avril, en la cathédrale Saint-André de Bordeaux.

Chers amis,

 

Jésus a été mis au tombeau. La pierre du sépulcre a été roulée sur lui. L’aventure pour les disciples est terminée. Sur le chemin d’Emmaüs, deux d’entre eux reconnaîtront qu’avec le Christ, c’est bien leur propre foi qui a été mise au tombeau, leur confiance, leur espérance. Leur aventure avec Jésus de Nazareth a été un beau rêve. Mais celui-ci s’est fracassé sur la croix du Christ. La loi du péché, de la violence et de la mort a été la plus forte. C’est bien elle qui maintient l’homme sous son joug. C’est elle qui roule la pierre et enferme inexorablement l’homme dans un tombeau dont il ne peut sortir.

 

Ce tombeau prend aujourd’hui des visages divers : tombeau de la maladie qui attaque les forces vitales du malade et le conduit inéluctablement vers l’issue fatale ; tombeau de la dépression ou d’un passé dont on pense ne pas pouvoir sortir ; tombeau de la dépendance vis-à-vis de l’alcool, de la drogue ou du sexe ; tombeau de toutes ces affaires d’agressions sexuelles qui semblent plomber toute espérance ; tombeau d’une violence, gratuite, aveugle, comme celle de bien des conflits et des attentats de par le monde; tombeau d’une mondialisation qui semble enfermer les nations dans les impératifs de lois économiques vis-à-vis desquels les plus faibles se sentent impuissants. Sommes-nous donc condamnés à vivre cet enfermement, dans un sentiment d’impuissance, de fatalité ou -pire encore- de résignation cynique ? La pierre du tombeau condamnera-t-elle pour toujours toute issue ? Ou bien quelqu’un la brisera-t-elle ? La roulera-t-elle ? Qui nous roulera la pierre ? se demandent les femmes en allant au tombeau. Avouons que cette question est bien la nôtre aujourd’hui.

 

Et c’est là que nous rejoint au petit matin, comme les femmes qui vont au tombeau, la Bonne Nouvelle de Pâques. La pierre a été roulée. Le Christ a ressurgi d’entre les morts. Il nous communique la vie. Il vient nous faire sortir de nos tombeaux. Il nous rend l’espérance. Devant le tombeau vide, Pierre s’interroge, le disciple bien-aimé, lui, croit. En lui naît une certitude : Jésus est vivant.

 

Cette résurrection du Christ, c’est d’abord la réponse du Père à la confiance du Fils. Jésus s‘était totalement remis entre les mains du Père. Or sa mort semble contredire cette confiance. Dieu s’est tu. Il semble n’avoir rien fait pour sauver son Fils. N’est-ce pas le signe que Dieu n’était pas avec lui et donc que Jésus était un faux prophète et qu’on a eu raison de le mettre à mort ? Le silence de Dieu semble donner raison aux adversaires de Jésus. Saint Paul d’ailleurs fait écho à cette opinion en rappelant cette affirmation du Deutéronome : « Maudit soit celui qui pend sur le bois de la croix » (Gal 3, 13).

 

En relevant Jésus d’entre les morts, le Père se manifeste, reprend l’initiative. Il répond à la confiance de son Fils. Il montre ainsi qu’il était avec lui, que les paroles de celui-ci étaient bien ses propres paroles et que par lui, était communiquée aux hommes la vie, une vie nouvelle, une vie libérée et libératrice. C’est cette résurrection du Seigneur qui va être le cœur de la première prédication apostolique. Nous l’avons entendu tout à l’heure dans la lecture du livre des Actes des Apôtres. Quand il s’adresse au Centurion Corneille pour lui annoncer la Bonne Nouvelle de l’Evangile, Pierre lui dira : « Nous les apôtres, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des juifs et à Jérusalem. Ils l’ont fait mourir en le pendant au bois du supplice. Et voilà que Dieu l’a ressuscité le troisième jour…Il nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que Dieu l’a choisi comme Juge des vivants et des morts. C’est à lui que tous les prophètes rendent ce témoignage : Tout homme qui croit en lui reçoit par lui le pardon de ses péchés. » (Ac 10, 39-43).

 

Cette résurrection du Christ, nous le voyons bien dans la prédication de Pierre, ne concerne pas que la personne de Jésus de Nazareth. Cette élévation du Fils, qui le fait Christ et Seigneur, nous concerne tous. A la proclamation de la résurrection est lié le pardon des péchés. Oui, la résurrection est puissance de vie, puissance de transformation, puissance de recréation, offerte aux hommes. Dans la petite église byzantine de Karié Cami à Istanbul, nous pouvons admirer dans la coupole une fresque admirable où nous voyons le Christ dans la dynamique de sa résurrection fouler aux pieds les portes du tombeau et prendre par la main Adam et Eve, représentants de l’humanité, pour les libérer et les conduire au Père. On sent dans le geste du Christ beaucoup de tendresse et de force. Le Christ fait sortir du tombeau, il libère, il entraîne. Quelle merveilleuse traduction du message de Pâques ! A tous ceux qui vivent l’enfermement dans leur tombeau, dans leur prison, à tous ceux qui se disent « Qui nous roulera la pierre ? Qui nous fera voir la lumière ? », l’évangile de Pâques vient dire :  « Tends la main à celui qui te tend la sienne, marche avec le Christ et tu feras toi-même l’expérience de la force libératrice de l’amour du Seigneur ».

 

La résurrection du Christ n’est pas qu’un événement du passé que nous ne pourrions aborder que par le témoignage des apôtres eux-mêmes. Elle n’est pas non plus un simple événement du futur que nous ne ferions qu’attendre dans la foi. Elle est un événement du présent, qui nous rejoint aujourd’hui à travers l’expérience de la puissance transformante de la parole et de la présence du Christ. C’est au cœur de notre vie baptismale que nous avons à accueillir la Résurrection et à la vivre. Les catéchumènes adultes, baptisés en cette fête de Pâques, pourraient sur ce point nous partager leur riche expérience. Ils sont nombreux à nous dire tout ce qui a changé dans leur propre vie par la rencontre avec l’Evangile, la prière et la méditation de la parole ! Ils pourraient aussi nous confier, comme les disciples d’Emmaüs, combien leur cœur était brûlant dans ce contact avec les Ecritures. Oui, la résurrection s’éprouve plus qu’elle ne se prouve.

 

Tout à l’heure, nous allons renouveler notre profession de foi baptismale. Que cette confession de foi nous aide à nous replonger dans l’eau vive de notre baptême, dans l’accueil de cette vie nouvelle que nous donne au jour le jour le Christ ressuscité. Qu’elle soit pour nous aussi l’occasion de redire au Christ notre disponibilité pour témoigner de cette foi pascale. En effet, nous sommes porteurs d’une espérance que nous ne pouvons garder pour nous. A tous ceux qui s’interrogent : « Qui roulera la pierre de notre tombeau ?», n’hésitons pas à dire : « Ouvre ta porte au Christ. Il fera une brèche dans ton tombeau et par cette brèche, tu verras la lumière. » Amen.

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+