« Il faut sortir d’une vision binaire du droit. »

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Interview du P. Ludovic Danto, doyen de la Faculté de droit canonique de l’Institut Catholique de Paris, prêtre du diocèse de Nantes, qui est venu animer une journée de formation des prêtres, diacres et laïcs sur le mariage. Une intervention qui résonne tout particulièrement au moment où le Pape François lance une année «Famille Amoris Lætitia» à partir du 19 mars.

5 ans après l’Exhortation apostolique Amoris Lætitia, que souhaitiez-vous partager avec les prêtres, diacres et laïcs inscrits à cette journée de formation ?

P. Ludovic Danto : Il me semblait avant tout important de rappeler que nous avons des certitudes qu’il nous faut combattre. Nous avions pendant longtemps une pastorale dite « d’ensemble » où toutes les personnes relevaient de la même règle. Nous avons alors oublié un peu que chaque cas était particulier et que la norme pouvait justement aider à intégrer un certain nombre de cas particulier. Dans Amoris Lætitia, le Pape François a rappelé que la norme, le droit, n’avait pas changé. Le premier effort à faire selon moi est donc de relire le droit à partir d’Amoris Lætitia, et de se réapproprier la norme pour découvrir qu’elle n’est pas toujours aussi absolue que ce que l’on imagine. Lorsque j’interviens devant un public de clercs ou de laïcs, j’essaie en général de démontrer que le droit n’est pas une question de « blanc ou noir », « d’autorisé ou d’interdit », mais qu’il nous permet de gérer toute une zone grise de manière beaucoup plus subtile que la vision très binaire que l’on s’en fait souvent.  À partir du moment où l’on peut faire des distinctions, permises par la norme, on peut pastoralement beaucoup mieux accompagner telle ou telle situation qui serait, pour le dire vite, « en dehors des clous ». Il faut donc lutter contre cette vision binaire du droit.

Comment dépasser l’opposition apparente, qui a parfois été faite lors de la sortie d’Amoris Lætitia, entre une approche canonique "rigide" et une pratique pastorale "plus souple" ?

Nous avons souvent l’impression que le droit vient figer une situation en empêchant toute discussion. Or le droit fonctionne plus comme un miroir. Il fait résonner une situation par rapport à la norme en général.

Si vous prenez trois situations différentes, par exemple un couple marié à l’Église, un marié civilement et un en concubinage, chacune trouvera une interprétation différente à partir de la norme et celle-ci dira quelque chose de ce que vivent les personnes à ce moment-là. Dans un second temps, se pose la question de ce qui est juste ou non... Le pasteur va alors essayer d’accompagner les gens en fonction de la situation dans laquelle ils se situent. Les deux, la norme et la situation concrète, se nourrissent et s’interprètent l’une l’autre. C’est dans un aller-retour entre les deux que l’on trouvera la meilleure solution, qui ne sera pas forcément définitive d’ailleurs. C’est un second écueil que de vouloir souvent pouvoir enfermer les gens dans une case de manière définitive. Or le principe ne peut s’interpréter qu’en fonction des exceptions et de la marge... Le travail du canoniste est donc de démontrer que la norme ne peut se recevoir simplement dans sa littéralité mais qu’elle doit s’entendre dans un contexte qui permet son interprétation.

Vous avez interrogé une vision parfois binaire et erronée que des agents pastoraux, y compris des prêtres ou des diacres, peuvent avoir entre mariage naturel et mariage sacramentel, conférant uniquement au second les caractères de fidélité, d’indissolubilité, de fécondité...

En réalité, le droit de l’Église rappelle que ces trois caractères sont inhérents à tous les mariages, que vous soyez baptisés ou non... Lorsque nous fondons notre pastorale de préparation au mariage sur ces seuls éléments nous préparons de fait au mariage que peuvent vivre tous ceux et celles qui se marient sur cette terre, mais nous avons fini par croire que ces caractéristiques étaient uniquement celles du mariage chrétien. Or le projet de Dieu pour l’homme et la femme est le même depuis la Création. Il faut donc à nouveau nous interroger sur ce qu’apporte en plus la sacramentalité du mariage chrétien, et du lien que va entretenir le couple marié sacramentellement avec la grâce baptismale. Car selon moi, la sacramentalité du mariage ne peut réellement être comprise qu’à partir de la grâce baptismale.

5 ans après, les acteurs pastoraux ont ils bien intégré pastoralement les passages et notes de bas-de-page, portant sur les situations dites « irrégulières », notamment sur la question de l’accès des divorcés-remariés au sacrement de réconciliation et d’Eucharistie, qui avaient fait couler beaucoup d’encre à la sortie d’Amoris Lætitia ?

Je n’ai pas l’impression qu’elles soient très bien digérées, c’est d’ailleurs peut-être pour cela que le Pape François a voulu une année sur la famille et sur Amoris Lætitia pour faire un peu l’état des lieux. Nous voyons que la réception de l’Exhortation apostolique s’est faite diversement, certaines oppositions s’étant même rigidifiées de part et d’autre. Même si au niveau universitaire, les théologiens et les canonistes se sont intéressés à ce texte, ces questions portant sur des sujets de société et des oppositions intra-ecclésiales, il peut-être difficile d’avancer sans un minimum de bienveillance et d’écoute de l’autre.

Ces notes de bas-de-pages sur les divorcés-remariés par exemple renvoient à la fois à la norme juridique et à la norme morale. Or, en tant que confesseur on sait qu’il faut apprécier la situation de manière objective mais aussi morale. Une personne peut avoir en effet matériellement posé un acte peccamineux mais l’appréhension morale de cette situation sera différente si elle n’a pas conscience de ce péché ou si des circonstances atténuantes existes.

VERBATIM D’AMORIS LÆTITIA

§ 305 :
À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché - qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement - l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église. [351] Le discernement doit aider à trouver les chemins possibles de réponse à Dieu et de croissance au milieu des limitations. En croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance, et nous décourageons des cheminements de sanctifications qui rendent gloire à Dieu.

[Note 351] : Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. Voilà pourquoi, « aux prêtres je rappelle que le confessionnal ne doit pas être une salle de torture mais un lieu de la miséricorde du Seigneur » : Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44 : AAS 105 (2013), p. 1038. Je souligne également que l’Eucharistie « n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles » (Ibid., n. 47 : p. 1039).

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