Pédophilie : travailler à la prévention !

La pédophilie n’a pas de frontières, elle n’a pas non plus de temporalité. Cela existait il y a quarante ans et existe toujours aujourd’hui.

Le 17 mai et 7 juin 2019, deux journées de formation sont proposées aux acteurs pastoraux en mission auprès des jeunes (aumôneries, établissements scolaires, mouvements de jeunesse, paroisses...). Le CASPERTT, structure spécialisée dans l’accueil des victimes et le CRIAVS, dans l’accompagnement des auteurs d’agressions sexuelles, y interviendront côte à côte. Présentation des enjeux de cette formation.

Quel sens donnez-vous à ces deux journées de formation ?

Dr. Florent Cochez, responsable du CRIAVS Aquitaine : L’objectif de cette formation est déjà de parler des violences sexuelles en général et dans l’Église en particulier. Car l’Église, comme la société, a trop longtemps évité d’aborder ce sujet. Au moment où l’Église se fait rattraper par des affaires diffusées dans les médias, cette formation offre donc un lieu de réflexion pour les personnes engagées au sein de l’Église qui se retrouvent confrontés à ces scandales.

En tant que professionnels, nous leur expliquons ce qu’est la pédophilie, comment quelqu’un qui est attiré sexuellement par les mineurs s’y prend pour arriver à ses fins, comment aussi le prendre en charge et éviter que les choses ne se reproduisent. Notre rôle en tant que médecins et scientifiques est finalement de traduire des données assez complexes et de les rendre accessibles à des personnes, de l’Église ou d’autres institutions, confrontées à ce problème. Nous essayons d’apporter des éléments clés et des messages clairs pour que chacun ensuite puisse s’en emparer et agir au mieux envers les victimes.

Dr. Samantha Al Joboory, responsable du CASPERTT : Pour ma part, il s’agit de libérer la parole et de lever un tabou sur le domaine des agressions sexuelles faites aux enfants. Nous devons informer le grand public que les violences sexuelles ont un impact irréversible tant sur le cerveau des enfants, qu’en terme d’impact sur leur vie future. Ces agressions sont vecteurs de pathologies psychiatriques dans la quasi majorité des cas et de pathologies somatiques médicales dans 70% des cas.

Ces deux journées parlent de formation en vue de « prévention ». De quoi parle-t-on en matière de prévention et en quoi concerne-t-elle des acteurs non-professionnels de santé ou de justice ?

Dr. Florent Cochez : En matière de prévention, il y a trois volets distincts. La prévention primaire consiste à éviter que les agressions ne se produisent. Là c’est l’affaire de tous d’être sensibilisé à la question. Il y a des actions très simples qui peuvent être menées comme le fait de dire aux enfants que leur corps leur appartient, qu’un adulte n’a pas de droit sur le corps des enfants, etc... On peut aussi sensibiliser les adultes, animateurs auprès d’enfants, sur le fait que certains gestes pouvant sembler affectueux peuvent être mal interprétés par l’enfant, voire dériver sur des choses plus graves.

La prévention secondaire a lieu lorsque les faits se sont déjà produits. La question est alors, pour ceux qui sont proches des enfants, les animateurs, leurs responsables et la hiérarchie dans l’Église, de savoir comment réagir. Un des premiers réflexes à avoir est de pas rester seul avec cette information. C’est justement ce que les auteurs d’actes pédosexuels aimeraient, car c’est ce qui leur permet de continuer. Le silence fait le lit de la récidive. Les professionnels ou les bénévoles auprès des enfants, quand ils ont connaissance d’une affaire, doivent en parler en équipe et à leur hiérarchie. Il y a donc une chaîne d’informations à prévoir en amont pour lutter contre la pédophilie.

Enfin, il y a la prévention tertiaire qui elle se résume à la prévention de la récidive. L’agression a eu lieu, la personne est connue, identifiée, comment faire alors pour que cela ne se reproduise pas ? On a appris grâce aux médias, que par le passé, dans l’Église, les personnes pouvaient être mutées en France ou à l’étranger. On découvre rétrospectivement que les agressions ont pu alors continuer. Il faut donc savoir solliciter un tiers en dehors de l’institution. C’est, de fait, à la Justice civile qu’il revient d’examiner chaque affaire à charge et à décharge.

Dr. Samantha Al Joboory : Nous avons tendance à mettre en garde nos enfants sur l’étranger, l’inconnu, qui va leur offrir des bonbons et qui risquent de les enlever ou de les agresser. Il faut être clair : dans 9 cas sur 10, les agressions sexuelles ont lieu dans l’entourage proche et sont perpétrées par une personne connue de l’enfant, que ce soit au sein de la famille ou par un représentant de l’institution à vocation éducative. Il faut que les enfants puissent parler rapidement en cas de problème et que les parents soient prêts à les croire. Car si la victime se heurte à l’incrédulité des parents, le monde entier devient pour elle insécure.

Cet espace de confiance doit donc se mettre en place en amont de la crise ?

Dr. Samantha Al Joboory : Oui, il faut que le contact soit d’ores et déjà bon entre parents et enfants et que la parole circule librement pour instaurer une confiance mutuelle.

Les différentes déclarations ou actions menées par l’Église, au niveau local ou de l’Église universelle, vous semblent-elles aller dans le bon sens ?

Dr. Florent Cochez : Indiscutablement oui. Le fait de « rendre compte », par exemple, est absolument indispensable. Parce que quand une affaire survient dans l’Église ou dans une autre institution, les personnes qui sont mises au courant se retrouvent dans un état de sidération. Et en tant qu’être humain, quand on est sidéré, on met en place des réactions de défense qui peuvent être par exemple du déni, une minimisation des faits ou penser à des solutions miraculeuses pour régler au plus vite le problème. Mais un adulte responsable, par définition, doit rendre compte de sa réaction et de ses actions. Lutter contre la pédophilie, encore une fois, est l’affaire de tous. Il est donc bon qu’il soit demandé à l’institution et aux responsables de rendre compte sur ce qui aura été mis en place. Quelles ont été les précautions d’usage suite à la révélation d’une affaire ? Quelles actions de prévention, de formation, mais aussi quels principes de précaution a-t-elle adoptée ? A-t-elle séparé l’auteur présumé des victimes présumées dès que les faits ont été connus ?

En quoi L’ACCUEIL ET L’ÉCOUTE SONT ILS importantS dans le traitement du traumatisme chez la victime ?

Dr. Samantha Al Joboory : Pour que la victime puisse s’ouvrir, il faut qu’elle ait la conviction de pouvoir être entendue de manière bienveillante, ce qui n’est pas forcément évident. C’est sans doute pour cela que seulement une victime sur 10 porte plainte et que peu de ces plaintes aboutissent. Bien souvent, les personnes qui arrivent dans notre centre ne se sont jamais livrées, n’ont jamais été entendues dans leur intégralité ou rien ne leur a été proposé derrière. Il faut donc écouter mais également proposer une prise en charge psychothérapeutique adaptée, afin d’aider la victime à entrer en résilience.

Il faut comprendre que le traumatisme remonte à la surface à chaque fois qu’une victime évoque ou décrit en détail son agression sexuelle. Cette plongée dans le traumatisme passé fait que la victime va être à nouveau débordée d’émotions et incapable de les gérer. La prise en charge thérapeutique est nécessaire pour que ce traumatisme puisse être évoqué, digéré et que la victime puisse en faire quelque chose, se dire « ça m’est arrivé, c’est affreux, mais j’avance et je continue ma vie ».

L’équipe du CRIAVS Aquitaine intervient depuis 3 ans en lien avec le diocèse de Bordeaux. Qu’avez-vous observé comme changement ou engagement de la part des acteurs pastoraux rencontrés ?

Dr. Florent Cochez : La coopération entre le diocèse de Bordeaux et le CRIAVS Aquitaine remonte à 2016. Pour la petite histoire, nous avons un centre de ressource qui s’est aperçu que l’Église avait créé un site internet luttercontrelapedophilie.catholique.fr. J’ai vu que l’on pouvait y envoyer un email à l’équipe de veille de sa région. À ma grande surprise, j’ai eu une réponse assez rapide. Le fait d’être réactif est un premier signe d’engagement. La rencontre avec l’équipe de veille en Gironde a débouché sur une première formation en 2017. Si je regarde les évaluations des participants, ces formations ont été bien reçues. Il a été récemment décidé, avec le diocèse, de faire évoluer cette formation en abordant aussi la question des victimes. J’ai aussi vu des doutes s’exprimer parfois et une certaine souffrance à chaque fois qu’une affaire est sortie dans les médias, mais je trouve l’engagement positif et je constate qu’il progresse dans le temps. Nous sommes là en tant que professionnels pour accompagner cette institution et sa communauté.

Les agressions que l’on découvre aujourd’hui datent souvent d’il y a 20, 30 ou 40 ans… Moins de cas semblent relevés depuis les années 2000. Cela correspond il à une baisse réelle des agressions ou est-ce que ces faits ne sont “pas encore” connus et le seront dans les années à venir ?

Dr. Florent Cochez : L’accompagnant des auteurs de violences sexuelles, nous permet de faire un constat clair : la pédophilie n’a pas de frontières, elle n’a pas non plus de temporalité. Cela existait il y a quarante ans et existe toujours aujourd’hui.

Dr. Samantha Al Joboory : Côté victimes, les données épidémiologiques récentes dont nous disposons présentent des chiffres édifiants. Une étude récente, de 2015, a été menée par l’association “Mémoire traumatique et victimologie” avec l’appui de l’Unicef. Cela met en évidence qu’une femme sur 6 déclare avoir été victime de viol ou de tentative de viol. Cela concerne aussi un homme sur 20. Dans 8 cas sur 10, les victimes ont été agressées sexuellement avant leur majorité, dans un cas sur deux avant l’âge de 11 ans, et dans un cas sur quatre avant l’âge de 6 ans. C’est bien un sujet d’actualité et c’est une lutte quotidienne de tous les instants.

 

CRIAVS d’Aquitaine : organisme public, au sein du centre hospitalier Charles Perrens, qui a pour but de développer la formation initiale et continue des professionnels à la prise en charge thérapeutique, sociale et judiciaire des auteurs de violences sexuelles.

CASPERTT (Centre d’Accueil Spécialisé dans le Repérage et le Traitement des Traumatismes Psychiques) : unité non sectorisée, située à Lormont, accueillant des patients ayant été confrontés à un ou plusieurs épisodes traumatiques. Elle est rattachée au centre hospitalier de Cadillac.

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