L'Église, des femmes avec des hommes

La formule de saint Paul « désormais dans le Christ, il n’y a plus ni homme ni femme » (Ga 3,28) se met à clignoter comme un signal, invitant à s’arrêter : où en sommes-nous de cette réalité proclamée par Paul ?

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Le 30 septembre 2019, à 20h, à la Maison saint-Louis Beaulieu, Anne-Marie Pelletier, théologienne, présentera son dernier livre, "l'Eglise, des femmes avec des hommes", dans lequel elle interroge les rapports hommes-femmes dans l'institution ecclésiale. Cette rencontre est organisée par l'Institut Pey Berland, à l'occasion de sa rentrée, en partenariat avec la librairie La Procure-Beaulieu.

 

 

Vous travaillez depuis plusieurs années sur la question du rôle et de la place des femmes au sein de l’institution ecclésiale. Les récents phénomènes de société (#MeToo, #BalanceTonPorc…) ayant suscité ou montré l’émergence d’un nouveau féminisme, ou ‘féminisme multiple’, ont-ils eu selon vous des répercussions au sein de l’Eglise ? Si oui, lesquelles ?

Anne-Marie Pelletier : Bien sûr, l’Eglise n’existe pas en apesanteur. Les chrétiens appartiennent à leur temps, à leur société, à notre monde présent avec ses menaces et ses chances. Parmi ses chances, il y a précisément le fait d’une sensibilisation inédite à ce que l’on appelle « la question des femmes ». Entendons concrètement le sort fait aux femmes aujourd’hui, et probablement depuis toujours, dans des sociétés humaines prioritairement régies par des hommes. Aujourd’hui même en France une réalité – qu’on parvient à désigner par son nom de féminicide, et qui n’est certainement pas une spécialité d’aujourd’hui - parvient à se dire publiquement et à mobiliser le pouvoir politique. Cette sensibilisation touche évidemment l’Eglise. Alors même que celle-ci est obligée d’ouvrir les yeux sur les crimes de pédophilie commis en son sein, la question des abus de pouvoir - physique et symbolique - remonte aussi violemment à la surface. C’est comme cela que la parole de chrétiennes, qui dénoncent depuis des décennies la manière dont elles sont traitées, c’est-à-dire souvent maltraitées, trouve une résonance qu’elle désespérait d’avoir. La formule de saint Paul « désormais dans le Christ, il n’y a plus ni homme ni femme » (Ga 3,28) se met à clignoter comme un signal, invitant à s’arrêter : où en sommes-nous de cette réalité proclamée par Paul ? Le plus évident, tout de même, est que nous ne sommes pas encore arrivés à lui donner consistance. Nous sommes un peu au pied du mur. C’est-à-dire qu’il va bien falloir faire l’inventaire de nos théologies et de nos pratiques sur cette question qui nous est renvoyée à la fois par les Ecritures et par le monde ambiant.


Peut-on parler de revendications féministes au sein même des institutions ecclésiales, sans être disqualifiées de facto ?
Le mot de « féministe » a mauvaise presse dans l’Eglise. Il a fallu que le pape François, récemment, rappelle que parler de féminisme n’est pas forcément une indécence, ou une déclaration de guerre. Mais le mot a incontestablement une connotation polémique. Simplement parce que ce qui touche à la relation hommes-femmes, en touchant à la question du pouvoir, a rapport à de la violence. La violence est celle subie par les femmes. Et elle est celle de femmes résolues à se soustraire à cet ordre injuste. D’où le vocabulaire de la « revendication », qui appartient au registre de la vie en société, où des catégories sociales se mobilisent pour défendre leurs droits. Mais si j’ai écrit L’Eglise, des femmes avec des hommes, c’est précisément pour affirmer que la revendication n’est pas ici catégorielle. Elle concerne l’identité de toute l’Eglise. Il en va de la vérité du corps tout entier et de la fidélité de tous à l’Évangile. Pour dire les choses en termes contemporains, il y va de notre capacité à sortir du « cléricalisme », qui caricature le visage de l’Eglise et qui fait obstacle à l’énergie de l’Évangile.


Ordination sacerdotale pour des hommes mariés ou sacerdoce ouvert aux femmes, rapport entre ministère sacerdotal et baptismal, coresponsabilité à tous les niveaux… Poser la question de la place des femmes dans l’EglisE peut ouvrir des fronts très variés. Lesquels sont opportuns ou prioritaires selon vous ?
Ces diverses questions ne sont pas concurrentes. Elles engagent la manière dont nous connaissons l’Eglise, ou dont nous la méconnaissons trop souvent. À cet égard, les textes du magistère ne devraient pas être des archives pour spécialistes. Les chrétiens, clercs et laïcs ensemble, devraient pouvoir se saisir en ce temps de crise d’un texte comme Lumen gentium qui fait partie du legs précieux de Vatican II. Ce texte offre les repères pour penser de façon juste le mystère de l’Eglise, l’identité baptismale qui est le partage de tous, le sacerdoce et son exercice, ou encore la source sacramentelle de l’appartenance à l’Eglise. Là où n’est pas fait un minimum de clarification sur ces questions fondamentales, nous ne pouvons que débattre polémiquement, et de façon bien courte, de l’ordination d’hommes mariés ou de l’exercice du pouvoir dans les communautés ecclésiales. C’est-à-dire en restant à fleur de sensibilité. Mais ceci ne peut se faire valablement, à mon sens, que si sur le terrain de la vie ecclésiale, les femmes à part égale avec les hommes, les laïcs en même temps que les clercs, s’attellent à la tâche.


En tant que bibliste, l’étude du rôle des femmes dans les premières communautés, dans l’Evangile ou plus largement dans l’Écriture sainte peut-elle éclairer ces questions d’un jour nouveau ?
Il faut dire d’abord que l’actualité de la « question des femmes » permet de renouveler notre intelligence des Ecritures, Ancien et Nouveau Testament. Depuis la fin du 19ème siècle, nous avons appris à chausser d’autres lunettes, qui permettent de faire lever dans les textes des réalités qu’une exégèse, mais aussi une prédication masculines avaient systématiquement ignorées. C’est ainsi que nous voyons à neuf aujourd’hui comment, tout au long du texte biblique, des femmes sont engagées en des points décisifs de l’histoire et de la révélation. De quoi nous étonner d’ailleurs, car ces textes émanent de sociétés patriarcales, dont ils répercutent les représentations et les préjugés. Et pourtant, heureuse surprise, nous sommes en mesure de faire de plus en plus un impressionnant inventaire du rôle des femmes. Il culmine avec l’Évangile, jalonné par leur présence, la description de leur fidélité, et la mention de la mission qu’elles reçoivent de la bouche du Ressuscité. Du même mouvement où nous lisons mieux les textes, nous en recevons - ou nous devrions en recevoir -des lumières nouvelles pour penser une juste relation entre hommes et femmes, pour articuler vie chrétienne vécue au masculin et vécue au féminin.

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+