"L’amour fraternel rime avec esprit d’équipe et sportivité", rencontre avec le père lauroua

Le sport a la force de changer le monde, la force d’inspirer, la force d’unir les gens dans une même direction comme peu d’autres moyens. Il parle aux gens dans un langage qu’ils comprennent. »
Nelson Mandela

À l'occasion des Jeux Olympiques d'Hiver qui viennent de se terminer à Pékin, partez à la rencontre du père Frédéric-Marie Lauroua. Ancien professeur de sport, il témoigne pour nous de la relation qu'il entretient entre foi et pratique du sport.

Qu’est-ce que le sport vous a amené dans votre vie personnelle ? 

Le sport m'a essentiellement apporté du plaisir, de la détente et du partage. Du plaisir de se sentir bien dans son corps, se sentir vivant et particulièrement dans les sports de plein air, planche à voile, deltaplane, parapente, montagne, croisières à la voile. Le plaisir inégalé de la beauté de la nature, à quel point c’est bien notre jardin, un jardin aussi de jeu, un jardin de contemplation source d’une grande détente. Dans les sports collectifs et particulièrement le rugby, l’esprit de groupe, la camaraderie. Un match ne se terminait jamais sans le verre de l’amitié, quelques bons fous rires et quelques chants entonnés en chœur. Dans la plupart des sports on apprend aussi l’effort, accepter la douleur dans les muscles pour s’améliorer. Il faut aussi de la résilience, savoir se relever d’une défaite, d’une contre-performance et reprendre le chemin de l’entraînement. Enfin la joie partagée de la victoire et encore plus dans les sports collectifs, c’est pour moi une petite image de la Gloire du ciel. Le « On a gagné ! » de l’équipe en liesse m’a toujours fait penser qu’on aura vraiment gagné au ciel, quand le royaume viendra prendre possession de la terre.

 

Pensez-vous que foi et performance peuvent cohabiter dans le milieu du sport ? 

La performance est d’abord un combat avec soi-même avant d’être la victoire sur l’autre. Mais il est vrai que beaucoup de sports impliquent le combat et tous impliquent la confrontation. Le sport s’inscrit dans une spontanéité naturelle, celle du jeu, et dans le jeu, l’amour de la confrontation. Tous les enfants jouent, les adultes continuent. Dans le jeu on aime à se défier. La grande différence entre la guerre et le jeu sportif est que dans le sport les adversaires sont heureux de se confronter. Ils y trouvent de la joie, ils ont le respect de leurs adversaires qui sont aussi de manière paradoxale des partenaires sans lesquels le jeu cesserait.

Ce qui rend ce combat "évangélico-compatible" c’est le respect de l’autre, de l’adversaire au sein même de ce combat. Il n’est pas faux de penser que tout sport ressemble à une forme de guerre, de combat où l'on désire vaincre un adversaire. Mais c’est un combat encadré, ritualisé, qui permet d’assumer l’esprit de combat de l’homme au sein d’une confrontation véritable mais pacifique. Cette confrontation ne met pas la vie des uns et des autres en danger. Rappelons-nous que c’est ce qui a présidé dans la Grèce antique, aux olympiades. Elles étaient des ersatz de guerres, transformées en confrontations pacifiques afin d’éviter la violence de la vraie guerre. Dans l’idéal olympique de Pierre de Coubertin il y avait bien ce souci d’honorer l’esprit de combat contre soi-même et de victoire pour son pays, mais dans le respect de l’adversaire. Ceci a fait pour j’espère longtemps encore des jeux olympiques un lieu de paix universel qui de manière paradoxale réunit un esprit de conquête et un désir de paix. Si le sport peut être au service de la paix entre les hommes, à l’évidence il ne s’oppose pas à la foi. Un athlète chrétien trouve au contraire dans l’idéal olympique un moyen humain au service de la communion.

Sur le plan individuel maintenant, je ne vois pas d’opposition entre foi et performance. Un sportif chrétien aura peut être par contre le sens de la mesure de sa gloire, qu’elle n’est pas éternelle, ni l’essentiel de sa vie. Il ne se verra jamais en « dieu du stade ». Les journalistes sportifs utilisent souvent un langage religieux pour évoquer les événements sportifs, ils  parlent de « grande messe du rugby ou du football » devant un grand match, « d’état de grâce » pour évoquer un champion ayant réalisé un exploit. La foi est aussi une invitation à la performance non pour s’en glorifier mais pour vaincre le mal en soi et autour de soi, non par l’extrême force mais l’extrême humilité.

 

L’Église gagnerait-elle à puiser dans les valeurs du sport de haut niveau ?

Saint Paul avait déjà fait cette comparaison entre le croyant et l’athlète dans la première lettre aux Corinthiens. Il nous invite à nous comparer aux athlètes et nous invite à courir de manière à remporter le prix. Pour cela, comme les athlètes nous ne devons pas hésiter devant les efforts et les privations nécessaires. Il dit de lui-même qu’il est comme dans un pugilat, un combat de boxe antique contre lui-même. Par là Saint Paul est le premier à faire le lien entre les valeurs du sport de haut niveau et la vie chrétienne. Comme les athlètes nous avons un combat à mener pour obtenir la victoire, et ce combat exige un combat contre nos faiblesses. La pugnacité pourrait résumer cette valeur que Paul nous invite à copier sur les sportifs de haut niveau. Je suis frappé d’entendre souvent que tel athlète qui a réussi un exploit, qui a gagné la médaille d’or s’est relevé d’une blessure grave, d’une situation contraire qui était apparemment insurmontable. La victoire, ils l’ont puisés dans la réaction, le refus de se rendre. En ce sens l’Église du XXIème siècle ne doit pas oublier combien son combat est précieux et vital pour l’humanité. Quelles qu’aient été ses drames récents, ses défaites et ses failles, elle a le devoir de se relever au nom de la victoire qui doit venir du Bien sur le mal. En ces temps si difficiles, l’Église doit puiser dans ce désir de victoire définitive malgré tout, malgré ses failles, malgré les apparences, la force de se relever pour obtenir le prix désiré. Notre Église vient de prendre un KO en ce début de XXIème siècle, un KO mérité car elle n’a pas su défendre les petits. Elle pourrait bien ne plus se relever si elle cesse de croire en elle et en sa mission vitale pour le monde.

 

Pensez-vous que les sportifs croyants développent de meilleures qualités sportives que les non-croyants ?

Je pense qu’il est impossible de s’aventurer à prétendre que les athlètes chrétiens sont de plus grands champions grâce à leur foi. Je n’ai aucun élément statistique pour l’affirmer. Par contre je peux répondre à la question de savoir si une vie de foi peut être un facteur positif vers la performance et l’esprit sportif. À cette question je réponds oui, la foi devrait être une invitation à comprendre que ma vie est un combat non-violent mais un vrai combat et que le repos sera dans la victoire de l’amour de Dieu. Un sportif chrétien a déjà en lui le sens que la vie est une lutte précieuse qui doit obtenir la victoire de la Vie sur la mort, de l’amour sur la haine. La vie n’est pas une sieste dans un hamac face à la mer. On a besoin de siestes mais l’important est ailleurs, dans ce que nous faisons de nos vies au regard de l’essentiel, au regard de la transmission de la foi et de l’établissement d’un monde inspiré par la révolution de l’Évangile. De même la charité chrétienne est une formidable inspiration pour quitter dans la confrontation toute violence, toute tromperie. L’amour fraternel rime avec esprit d’équipe et sportivité. Il doit aider à retirer du combat sportif tout rapport violent en parole, en attitude, en gestes. Le sport se dévoie quand il donne l’occasion de déchaînements de violence comme hélas on le voit toujours. Ceux qui font cela n’ont pas l’esprit du sport, mais ils font du sport la guerre violente dont ils rêvent et que la loi leur interdit de faire. Quand le sport devient ce motif de haine, il quitte l’esprit du jeu et du partage pour être récupéré par une volonté d’écraser l’autre, de l’humilier, de le mettre à mort. Comme toujours le pire  s’accomplit dans le dévoiement du meilleur.

Peu de sportifs expriment leur foi dans les médias, pourquoi ce choix selon vous ?

Un sportif de haut niveau est médiatisé pour ses performances et l’image d’homme ou de femme qu’il dégage. Il n’a pas pour vocation immédiate de témoigner de sa foi dès qu’il passe à la télévision. Je comprends que beaucoup peut-être n’évoquent pas cette dimension de leur vie, comme ils ne parlent pas nécessairement de leurs convictions politiques. Je dirais personnellement que je dois éviter de vouloir à tout  prix « caser » mon témoignage même si la prise de parole dans laquelle je me trouve n’a rien à voir avec les vérités de la foi. Par contre avoir la simplicité de dire si on m’interroge sur ma vie que la foi en fait partie devrait être naturel même si cela peut demander du courage à cause de la peur d’être étiqueté « catho » ou « chrétien ». La peur de le dire peut venir du fait que l’étiquette « catho » est bien chargée en caricatures peu reluisantes, intolérance morale, inadaptation au monde d’aujourd’hui, obéissance aveugle et inintelligente, suspicion d’un certain vote politique…etc…Mais un catholique sait que c’est une propagande comme tant d’autres qui n’a pour but que de nous discréditer avant même que l’on parle. J’ai été agréablement surpris pour ma part du courage et de la spontanéité de plusieurs sportifs de haut niveau qui n’ont pas craint de dire qu’ils étaient croyants. Le footballeur Olivier Giroud ne l’a jamais caché et en témoigne très positivement. Le grand descendeur à ski Luc Alphand aujourd’hui consultant sportif pour le ski sur la chaîne nationale a en son temps soutenu l’évêque de Gap, en sautant en parachute d’un avion avec lui. Le navigateur français Olivier de Kersauson avait avec pudeur répondu à un journaliste qui l’interrogeait sur un signe chrétien dans l’habitacle de son bateau, que cela c’était son jardin secret ! Il me semble que quand le témoignage se fait avec cette spontanéité, cette pudeur et en même temps cette conviction, comme par hasard, il a bien plus de force et d’authenticité.

Est-ce courir un marathon qu’être prêtre aujourd’hui ?

On peut dire cela oui, il faut du souffle pour suivre le rythme de la prière, des rencontres, des courriels, des appels, suivre la pastorale des jeunes, les finances du secteur, les sonos qui flanchent, les incompréhensions, les insatisfactions, les clés qui se perdent, le rythme des feuilles d’information, la prédication, les enseignements, les célébrations,… la préoccupation de tous et de tout… Parfois cela ressemble plus encore à un 110 mètres haies, à peine une chose accomplie, un problème résolu, en voilà un autre qui vient à moi et je le passe encore mais déjà le prochain se profile… Ce qui le rend merveilleux ce marathon ce sont les compagnons de course, Jésus d’abord et les frères et sœurs qui bien souvent ont le mot qui console, le merci qui efface la fatigue, le témoignage qui donne envie de continuer… Comme dans le sport de haut niveau, même derrière le plus doué des athlètes, il y a une équipe, une famille, sans lesquelles, la performance ne serait pas au rendez-vous. Je dirais cependant en conclusion que ce qui fait différer radicalement la réussite du sportif de celle du saint, c’est que si l’ambition du sportif est d’être seul ou avec son équipe sur la plus haute marche, celle du saint est que tous trouvent place sur la même car pour lui personne ne doit perdre mais tous doivent gagner.


P. Frédéric-Marie Lauroua
Curé de Pessac

Post Facebook (52).png

Avec le documentaire " Hors Je" partez à la rencontre de footballeurs chrétiens. Ils témoignent de leur foi et des enjeux que leur religion peut amener dans le milieu sportif.