Pour ressusciter avec le Christ

Le texte recommande la sépulture dans les cimetières pour favoriser le souvenir et la prière et éviter la privatisation de l’événement de la mort.

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Le 25 octobre 2016, la Congrégation pour la doctrine de la foi a publié l’instruction "Ad resurgendum cum Christo" (pour ressusciter avec le Christ)sur la sépulture des défunts 
et la conservation des cendres en cas d’incinération.Rendue publique à quelques jours de la fête de la Toussaint, cette instruction est datée du 15 août, solennité de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie.

 

par le P. Jacques Faucher

Délégué diocésain au monde de la Santé

 

Le texte est court, raison de plus pour le lire et le méditer ! L’instruction a surtout une visée pratique : la sépulture des défunts et la conservation des cendres en cas d’incinération. Elle pose une condition mais qui peut l’entendre ? Elle réaffirme sa foi que le développement de l’incinération questionne : pour ressusciter avec le Christ, il faut mourir avec le Christ !

 

1. Sur la sépulture des défunts et la conservation des cendres en cas d’incinération1

Lisons. Le n° 1 rappelle les prises de position antérieures du Magistère (1963, 1983, 1990). Mais le second paragraphe prend acte que la pratique de l’incinération s’est largement répandue ainsi que de nouvelles idées en contradiction avec la foi de l’Église. Aussi, la Congrégation pour la doctrine de la foi « a jugé opportun de publier une nouvelle instruction pour réaffirmer les raisons doctrinales et pastorales de la préférence pour l’inhumation des corps » et « établir des normes portant sur la conservation des cendres en cas d’incinération ».

 

Le n° 2 met en perspective des citations courtes du Nouveau Testament, choisies en particulier chez l’apôtre Paul : 1 Co 15, 3-4 ; Rm 6,4 ; 1 Co 15, 20-22 ; Col 2, 12 ; Ep 2, 6. Le dernier paragraphe met en tension une citation de la première préface des défunts du Missel Romain et une phrase du canon 1176 du Code de droit canon de canonique de 1983.

 

Le n° 3 représente le tiers du texte. Il s’ouvre par une citation de Tertullien (à la charnière 2e-3e siècles ap. J.-C.) : « Suivant la tradition chrétienne immémoriale, l’Église recommande que les corps des défunts soient ensevelis dans un cimetière ou un lieu sacré ». L’inhumation apparaît comme « la forme la plus idoine pour exprimer la foi et l’espérance dans la résurrection corporelle ».

Pour justifier l’ensevelissement des corps, apparaissent deux types d’arguments. Le premier est plus théologique : l’Église confirme la foi en la résurrection de la chair ; le second plus anthropologique : mettre l’accent sur la grande dignité du corps humain, en tant que partie intégrante de la personne, dont le corps partage l’histoire.

L’Église ne peut tolérer quatre pratiques à la fois très anciennes impliquant des conceptions erronées de la mort et réapparaissant aujourd’hui : l’anéantissement définitif de la personne, un moment de sa fusion avec la Mère-nature ou avec l’univers, une étape dans le processus de réincarnation, ou la libération définitive de la “prison” du corps.

 

« Toutefois, l’incinération n’est pas interdite, “à moins qu’elle n’ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne”. » C’est bien là l’interrogation centrale : il ne s’agit plus d’opposition militante, mais plutôt une indifférence, une insignifiance, un changement de représentation. Nous y reviendrons.

Le texte recommande la sépulture dans les cimetières pour favoriser le souvenir et la prière et éviter la privatisation de l’événement de la mort.


Le n° 4 accepte les raisons de type hygiénique, économique ou social tout en défendant la volonté expresse du fidèle défunt. Le n° 5 recommande de conserver les cendres dans un lieu sacré : cimetières, église, etc. Au n° 6, la conservation des cendres dans l’habitation domestique n’est pas autorisée. Le n° 7 rappelle que la dispersion des cendres n’est pas permise. Et si le défunt avait requis l’incinération et la dispersion des cendres dans la nature pour des raisons contraires à la foi chrétienne, le n° 8 est clair : on doit lui refuser les obsèques.

 

2. Lorsqu’il n’existe pas de motivations contraires à la doctrine chrétienne, l’Église accompagne…

Une condition est posée. Or il peut s’agir aussi de motivations contraires à la doctrine chrétienne, non pas forcément explicites ou claires, mais implicites et confuses. Nous faisons l’hypothèse que ce qui est en cause est moins le devenir des corps après la mort que nos représentations et nos vécus du corps vivant. Quand une personne demande la crémation, il peut être opportun de lui demander pourquoi. Il y a de fortes chances que ce que nous entendrons soit éclairant sur le vécu actuel de la personne.

Écoutons ces personnes chrétiennes pratiquantes qui osent parler de leur horreur de la décomposition des cadavres, de leur solitude, de leur tristesse devant le peu d’intérêt des nouvelles (et des anciennes) générations pour visiter les personnes âgées et, encore plus (!), les cimetières. D’autant plus que la durée des concessions à perpétuité a été réduite à quelques décennies…

Des arguments sont invoqués : l’hygiène, le coût, le manque d’espace, le désintérêt des nouvelles générations. Interrogeons ces idées reçues et entretenues. Il y a beaucoup de place dans l’espace (les forêts regagnent du terrain…), mais pas forcément dans notre espace social, symbolique, spirituel. Outre le scandale du prix outrageusement élevé des obsèques, la crémation ne coûte pas beaucoup moins cher que la sépulture. Dans les tombes, les cadavres se dessèchent plus qu’ils ne pourrissent. Hors certaines (rares) septicémies et maladies contagieuses, les cadavres que l’on escamote dès leur dernier souffle (alors que la chambre est facturée pour 24h) ne représentent pas de danger pour les vivants ou l’environnement mais pour nos représentations et nos préoccupations (médicales ou sociales)…

D’autres motivations sont plus diffuses. Elles ont trait au corps ! Ce corps si soigné, si entraîné, si tatoué, ne serait être intéressant que lorsqu’il est beau, jeune, performant. Quand la vieillesse arrive, que le corps se déforme, devient plus vulnérable et moins adapté, on devrait avoir l’élégance de disparaître. Des soins de thanatopraxie permettraient de donner durant quelques heures l’illusion d’un sommeil réparateur ou d’une allure supportable pour les vivants. Mais une fois la dernière (mise en) scène jouée, la disparition la plus rapide et la plus radicale devrait aller de soi ! Pour une dernière tentative de maîtriser ou d’escamoter cette réalité, cette horreur, qui rend si vaniteuses nos courses au pouvoir, au savoir, à l’avoir, au sexe, à l’image… Très vite, il faut tourner la page, faire son “travail de deuil”, revenir à la vie et ne plus parler de la mort, du mort, de notre mort…

Et pourtant les mots “mort, mourant, victime”, sont les plus prononcés au journal de 20h. La mort est omniprésente mais mise en scène, vue derrière un écran, la mort des autres, la mort à distance. Les personnes passent de plus en plus de temps dans des jeux vidéo de “mortal kombat”. Chaque semaine, les séries nous offrent deux ou trois bonnes dizaines d’autopsies de moins en moins euphémisées. Étrange décalage entre un “voir derrière un écran” qui nous éloigne de plus en plus d’un “entendre en direct” les paroles de souffrances, d’angoisse, de tristesse de personnes touchées par la pauvreté, l’injustice, la guerre, l’exil, la maladie, le handicap, la vieillesse, le corps qui lâche, les relations qui disparaissent. Urgence vitale de se laisser (re)convertir au mystère de l’incarnation, du Verbe fait chair, jusque dans la mort et la résurrection : « Mon Dieu, Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 21,2 ; Mt 27, 46 ; Mc 15, 34) ; « N’ayez pas peur ! » (Mt 28, 10). Acte de foi contre toute évidence du “Oui” qui, de l’annonciation, via la visitation, Cana, jusqu’à la crucifixion, la résurrection et l’assomption, soutient notre acte de foi ultime du Je vous salue Marie : « Priez pour nous pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort… ».

C’est cette foi qui est en cause ! Non pas chez ces personnes âgées qui, en réglant leur célébration d’obsèques, choisissent la crémation pour ne pas encombrer, ne pas obliger, ne pas coûter cher… Il ne s’agit pas tant de rappeler qu’il faut un lieu et un temps pour les morts pour ne pas qu’ils envahissent l’espace et le temps réels ou symboliques des vivants. L’interrogation porte sur le temps et le l’espace des vivants !

La question est anthropologique et théologique, anthropologique parce que théologique !

Les sacrements nous posent une question : et si nous ne savions pas ce qu’est un corps humain ? Les sacrements et une certaine manière de parler et surtout d’écouter viennent nous interroger sur ce corps parlant qui n’est pas seulement de chair et de parole, de verbe et de sang, mais qui est un parlêtre, un homo sapiens demens, fait de raison et de folie,


Le néant ne fait plus peur. Le jugement dernier n’inquiète plus. La vie éternelle est devenue d’un intérêt second. Ce n’est plus la vie après la mort qui préoccupe, mais la vie avant la mort ! Plus la vie dure, et plus se pose la question de sa qualité… S’insinue la question de la vie qui ne vaut pas, qui ne vaut plus, la peine d’être vécue…

 

La mort était vertueuse, elle est devenue virtuelle.

Le salut promis et espéré a été remplacé par la santé médicale ou les services sociaux qui sont d’abord un droit et non un don.

 

Il est rare que change si vite un rite funéraire. À travers le développement spectaculaire de la crémation, il faut y lire un changement culturel majeur du rapport au corps, à la vie, à la mort, à l’autre. Face à ce changement, la Congrégation pour la doctrine de la foi propose une autre représentation, une autre rationalité puisque dogmatique quoique métaphorique. Mais moins le Magistère romain est disert sur la vie après la mort, plus se développent des discours et des images sur la vie après la vie : décorporation, rencontre d’êtres de lumière, sentiment de bien-être, retour, etc. Notre époque est à la recherche de savoir et non de croire, de loi et non de foi !

  

3. Pour ressusciter avec le Christ il faut mourir avec le Christ.

Voici un grand acte de foi avec ses enjeux de temps, d’espace, de personne.

De temps.

Le temps qui reste est le titre d’un magnifique petit livre de Giorgio Agamben2 qui ne fait que commenter mot à mot la première phrase de l’Épître aux Romains : « Paul, serviteur-esclave de Christ Jésus, appelé apôtre, séparé pour l’évangile de Dieu ». C’est à partir des mots “séparé” et “apôtre” que G. Agamben médite sur la conception paulinienne du temps (p. 105-149). Il parle du temps messianique, nous préférerions parler du temps christique.

Le temps s’est contracté. Pour préciser ce qui est en jeu, G. Agamben se réfère à une autre Épître de Paul, adressée aux Corinthiens, et à la fameuse expression hos me, “comme si ne pas” : « Je vous le dis, frères, le temps s’est contracté3. Que désormais ceux qui ont femme vivent comme s’ils n'en avaient pas ; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas ; ceux qui sont dans la joie, comme s’il n'étaient pas dans la joie ; ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient pas ; ceux qui usent de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas vraiment. Car elle passe, la figure de ce monde » (1 Cor 7, 29-32). Voici une première réponse à la question comment « pour ressusciter avec le Christ il faut mourir avec le Christ ».

 

De lieu.

Vivre son corps en usufruitier. Vivre la planète en usufruitier. Voici deux conceptions du corps et de la propriété que les textes du Magistère rappellent régulièrement4 dans la plus grande indifférence générale, à commencer par celle des catholiques, et de la mienne. Et pourtant… les débats sur l’identité, le droit du sang, du sol, l’accueil des étrangers, l’accumulation des biens au détriment des autres humains et de tous les vivants, tous ces biens qui nous possèdent plus que nous ne les possédons, que nous amassons tout en sachant que nous ne les emportons pas dans la tombe, il est sûrement salutaire qu’on nous les vole pour que nous puissions vivre. Quand le Fils de l’Homme viendra, quand le jour du Seigneur viendra, il viendra comme un voleur (Mt 24, 43-45 ; Lc 12, 39-40 ; 1Th 5, 2 ; 2Pi 3, 10 ; Ap 16, 15). J’ai mis beaucoup de temps à ne pas limiter cet avertissement à une question de temps, de surprise, ou de moment de la mort. Quand il viendra ce fils de l’homme, cet homme-fils, il va nous dérober des choses auxquelles nous accrochons : non pas celles dont nous sommes prêts à nous débarrasser, mais celles auxquelles nous tenons comme à la prunelle de nos yeux et qui nous empêchent d’accueillir le Royaume des cieux. Il faut beaucoup de foi pour croire que c’est pour notre salut… que « pour ressusciter avec le Christ il faut mourir avec le Christ » et crier de tout notre être comme à la fin de l’Apocalypse : « Amen ! Viens Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 20).

 

De personne.

Faire une croix, accepter de faire une croix, sur ses pouvoirs, ses titres, ses avoirs, ses cartes d’identité et de crédits, ses cartes vitales et de mutuelles, pour devenir non seulement serviteur de Christ mais « esclave de Christ ». N’avoir d’identité, de titre de gloire que de Christ. Considérer le reste comme des “balayures”. Rassurez-vous ou inquiétez-moi : j’en suis loin ! Et pourtant… j’entends bien que c’est par là que se joue « pour ressusciter avec le Christ il faut mourir avec le Christ ».

 

Bonne fête de la Toussaint !

Bon relèvement d’entre les morts, avec le Christ !

 

 

1.

Par treize fois, l’instruction emploie le mot incinération. Or ce mot est habituellement réservé à la destruction des déchets par le feu. Quant à la crémation, elle qualifierait davantage le rite sur un bucher (hindouisme, bouddhisme, etc.). Certains spécialistes proposent d’employer le mot crématisation pour la réduction en cendres des cadavres dans des appareils à crématiser, fours préalablement chauffés à 800°-900°. L’eau du cadavre passe directement de l’état liquide à l’état gazeux, phase dite de “sublimation”. C’est sous l’effet de la chaleur et non des flammes que le corps devient cendres. Les cendres recueillies correspondent au calcaire des os.

2.

Giorgio Agamben, Le temps qui reste. Un commentaire de l’Épître aux Romains, 1ère édit. 2000, Paris, 2004, édit. Rivages poche / Petite Bibliothèque.

3.

Le verbe sustellô a deux sens :

  1. Raccourcir, comprimer, rétrécir, contracter ;
  2. Envelopper (de linges pour enterrer) cf. Ac 5,6 pour la sépulture d’Etienne.

4.

Nous ne rappellerons que le n° 32 de l’Instruction de Jean-Paul II, Familiaris consortio, sur les tâches de la famille chrétienne dans le monde d’aujourd’hui (22 novembre 1981) et la réflexion sur la propriété dans l’encyclique du Pape François, Laudato si, sur la sauvegarde de la maison commune (24 mai 2015).

 

Photo : Anastasis, fresque du parecclésion, Saint-Sauveur-in-Chora, Istanbul - Domaine public

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