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Saint Siège

Conférence
des évêques
de France
Un pont entre l’orthodoxie russe et l’Eglise catholique ?

Le Lundi Saint, fête du presbyterium, Mgr Ricard invitait le P. Alexandre Siniakov, à venir à la rencontre des prêtres du diocèse de Bordeaux pour leur présenter l’Eglise orthodoxe russe, son histoire, ses liens avec l’Eglise catholique et les perspectives qui s’ouvrent dans le dialogue œcuménique.

Une Eglise martyre. En octobre 2008, le président de la conférence des Evêques de France, Mgr. Vingt-Trois, invité par le patriarche Alexis II de Moscou, s'est rendu aux îles Solovki, archipel monastique datant du XVème siècle et transformé dans les années vingt, en goulag , le premier des goulags de triste mémoire. Il a rendu hommage à tous les chrétiens, orthodoxes et catholiques, qui ensemble, y ont souffert sous le régime bolchevique. Reprenant des mots prononcés lors de la Commémoration œcuménique des témoins de la foi du XXe siècle présidée par le pape Jean-Paul II au Colisée en mai 2000 à l’occasion du jubilé de l’an 2000, il a rappelé que cette communion « dans le don de leur vie et dans le versement de leur sang est un signe des temps qui devrait rapprocher les chrétiens de la pleine communion visible » et retentissait comme « un appel à progresser ultérieurement vers l'unité d'une foi professée dans la vie et proclamée dans la mission à toutes les nations. » Cette souffrance marque profondément l’Eglise orthodoxe russe. « Si je n’ai pas connu cette période – je suis né à la fin de l’époque soviétique et devenu prêtre bien après la disparition de cette Union, – je connais un certain nombre de prêtres et de laïcs dont les parents et grands-parents sont canonisés aujourd’hui comme martyrs » assure le Père Alexandre. Il faut savoir que le calendrier liturgique orthodoxe compte plus de saints du XXème siècle que de saints des autres époques réunies. « Tous les trois mois notre synode canonise plus d’une dizaine de ces laïcs ou prêtres dont on découvre les histoires grâce à l’ouverture progressive des archives de ces organes qui persécutaient les chrétiens pendant le XXème siècle", précise le hiéromoine Alexandre, pour qui semaine sainte est le moment pour rappeler, en préambule, ce martyre de l’Eglise orthodoxe russe.

Le lieu de rencontre des traditions latine et byzantine
S’engageant, à titre personnel, dans cette présentation de l’Eglise orthodoxe russe, le Père Alexandre la décrit avant tout comme le lieu de rencontre entre les traditions latine et byzantine. Effectivement, la Russie s’est trouvée, par son histoire et par son territoire extrêmement vaste, à cheval sur l’Orient et l’Occident. Le peuple russe a été évangélisé dès le IXème siècle par des missionnaires byzantins, Cyrille et Méthode. Mais c’est par la volonté de ses princes, décidés à embrasser le christianisme dans sa forme orientale, que très rapidement, cette Eglise orthodoxe russe, devenue autonome puis autocéphale, a fini par comprendre plus de la moitié des orthodoxes dans le monde. Elle est appelée à jouer un rôle important d’union entre les cultures orientale byzantine et occidentale latine. Ainsi, jusque dans la première moitié du XIXème siècle, dans l’ensemble des séminaires russes, l’enseignement se faisait en latin. Le russe était même prohibé… Ce n’est qu'à partir des années 1830 que l’usage du russe a été autorisé pour les matières profanes puis progressivement pour les matières théologiques. Les catéchismes, aussi, étaient rédigés en latin. Héritière de l’empire byzantin, l’Eglise orthodoxe russe a été extrêmement sensible à la richesse de la théologie latine.

Dès le XVIIème siècle, une sorte de concurrence s’était installée entre les orthodoxes des marches occidentales de l’Empire russe et les uniates de ces mêmes régions, tant sur les plans théologique, philosophique et intellectuel que sur les aspects missionnaires. Les Uniates, rattachés à Rome, ont servi en quelque sorte de catalyseur dans la formation en Occident des prêtres et évêques orthodoxes qui ne pouvaient être en reste.
 
C’est ainsi qu’au début du XVIIIème siècle, à l’époque de Pierre le Grand, la majorité des évêques de l’Eglise orthodoxe russe était formée à Rome, en Allemagne et à Paris, à la Sorbonne. Ce mouvement a donné cette culture spirituelle unique dans le paysage chrétien international. L’Eglise russe est donc à la fois byzantine par ses racines et latine par son mode de fonctionnement et son attachement culturel. « Quand on est en Russie, ce n’est pas ce qui saute aux yeux. Mais on le voit quand on lit les théologiens et des Pères russes du XIXème siècle qui écrivaient en latin et lisaient les Pères grecs en latin. Saint Philarète de Moscou, qui avait introduit l’usage du russe dans les séminaires, lisait d’abord Saint Grégoire de Nazianze en latin » confirme le Père Alexandre pour montrer que la réalité de l’Eglise russe est plus complexe que la vision que l’on en a et que cet héritage latin est extrêmement présent et vivant. Selon certains théologiens russes, sans cette rencontre entre la théologie latine et la théologie grecque il n’y aurait pas de théologie russe à proprement parler.

La vocation œcuménique du peuple russe
Le grand philosophe russe du XIXème siècle, Vladimir Soloviev, développe l’idée que le peuple russe a sans doute une vocation, que Dieu lui a réservé, d’opérer la réconciliation entre la Première et la Deuxième Rome. Pour étayer cette affirmation, le Père Alexandre évoque trois raisons : la situation géographique de la Russie, à la fois en Orient et en Occident, la religiosité profonde du peuple russe et sa tenue à l’écart des polémiques suscitées à partir du VIIème et IXème siècle en Orient autour de l’autorité de l’Evêque de Rome, de la répartition des prérogatives entre la Première et la Deuxième Rome. L’Orthodoxie russe, en se tenant en retrait de ce mouvement, n’aurait pas hérité de cette théologie développée dans certains milieux orientaux et que Soloviev appelle pseudo-orthodoxe et anticatholique. Pour Vladimir Soloviev ce fait-là serait important pour le dialogue œcuménique et ce rôle de réconciliation et de rencontre. Le Père Siniakov fait remarquer que si le dialogue œcuménique n’est pas très à la mode en Russie, cela n’a pas été toujours le cas dans son histoire. Ainsi, note-t-il, la Russie a été la première à faire une traduction œcuménique de la Bible dès le XIXème siècle. C’est la première Église orthodoxe, dit-il, à créer un Comité pour la promotion de l’unité des chrétiens au Concile de 1917-18. « Quelques années avant le Concile de Vatican II… », glisse-t-il dans un sourire. Cette Eglise envisageait aussi sérieusement, dans les années 1900, de rétablir la communion eucharistique avec l’Eglise d’Angleterre. Les années soviétiques sont passées par là et la renaissance de l’intérêt pour le dialogue entre les chrétiens a repris dans les années 1960 avec le métropolite Nicodème Rotov qui devait mourir dans les bras du Pape Jean-Paul Ier. Un déclin a ensuite coïncidé avec la renaissance spectaculaire de l’Eglise orthodoxe russe à la fin de l’Union Soviétique. Aujourd’hui, dit-il, « nous avons de nouveaux espoirs dans le dialogue œcuménique avec l’élection du patriarche Cyrille », présenté comme le principal fils spirituel du métropolite Nicodème.

Un pont entre l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe.
« De même que la Russie peut jouer un rôle clef dans le dialogue œcuménique, la France, pour les orthodoxes russes, a un rôle prophétique à jouer dans ce dialogue », poursuit le Père Alexandre. Tout d’abord, la France est le pays qui inspire le plus de confiance en Russie et dans d’autres pays orthodoxes… à cause de l’Histoire, du rôle de la culture française et de l’empreinte que le catholicisme français et la théologie française ont laissé en Russie. Les théologiens catholiques du XXème siècle les plus traduits, les plus lus sont les théologiens français. C’est à l’initiative du métropolite Cyrille, quand il était recteur de l’Académie de Saint-Pétersbourg, qu’on a traduit de Lubac, Congar, et Daniélou en Russe, précise-t-il. Le Père Daniélou est le catholique contemporain sur lequel on écrit le plus de thèse dans les facultés de théologie…
En novembre 2008, un mois avant d’être élu patriarche, Cyrille, dans une interview, faisait un parallèle entre les souffrances subies par l’Eglise catholique qui est en France, lors de la Révolution et au début du XXème siècle, et les souffrances des orthodoxes sous le régime soviétique. « Ainsi, nos deux Églises savent ce que signifie la sécularisation. Elles ont affronté l’athéisme dans ses manifestations extrêmes. Grâce à cette expérience, elles peuvent apporter au monde d’aujourd’hui un témoignage particulièrement convaincant. Je crois que cette convergence dans l’expérience historique de l’Église orthodoxe russe et de l’Église catholique de France leur offre une occasion unique de travailler et de témoigner ensemble. Il suffirait donc de peu pour que l’Église catholique de France devienne un véritable pont entre l’orthodoxie russe et l’Église catholique dans son ensemble. »
« Les résistances au processus œcuménique engagé par Alexis II et Cyrille Ier est peut être le signe que nous sommes en bonne voie », assure le Père Alexandre…
« Mais si le dialogue théologique entre nos Eglises n’est pas toujours facile, et sera long, devons-nous attendre la fin pour nous sentir déjà concernés par ces questions ? » interroge-t-il. Il rappelle la convergence de points de vue entre Rome et Moscou sur le fait qu’il ne faut pas attendre les résultats définitifs pour apporter des réponses communes en travaillant côte à côte…
Patrice Branche


 Portrait

 P. Siniakov Le hiéromoine Alexandre Siniakov, 28 ans, réside à Paris où il est secrétaire particulier de Mgr Innocent, archevêque du diocèse de Chersonèse du Patriarcat de Moscou. Le Père Alexandre n’a pas toujours appartenu à l’Eglise orthodoxe russe : né dans une famille de Vieux-croyants, communauté orthodoxe entrée en schisme en 1666, il la rejoint à l’âge de douze ans. Parfaitement francophone, francophile enthousiaste, le hiéromoine Alexandre a étudié trois ans chez les Dominicains à Toulouse . Mi-dominicain, mi-orthodoxe, comme il se définit avec humour. C’est l’amitié de son évêque pour le Père André Gouzes qui l’a conduit à se former chez les frères prêcheurs. Sa grande facilité d’élocution en français y trouverait sa source. De Paris à Cambridge, de Louvain à Paris, derechef chez les Dominicains, il a poursuivi ses études un peu partout en Europe. Aujourd’hui il est chargé des relations œcuméniques et publiques du diocèse de Chersonèse, diocèse aussi ancien que celui de Marseille ou de Bordeaux, rappelle-t-il avec malice : le premier évêque de Chersonèse a participé au concile de Nicée (325). Il est titulaire d'une maîtrise en théologie de l'Institut orthodoxe Saint-Serge et d'un DEA en sciences religieuses de l'Ecole pratique des Hautes Études où il termine actuellement son doctorat, conjointement avec l'Université de Louvain. De 2004 à 2006, le père Alexandre a enseigné à la faculté d'études slaves de l'Université Paris IV-Sorbonne.


Quelques mots...
Chersonèse
Chersonèse est une ville antique de Crimée, fondée par les colons grecs au IVème siècle av. J.-C. Selon la tradition, c'est dans cette ville que le prince Vladimir décida de devenir chrétien, ouvrant une nouvelle page dans l'histoire de la Russie. Depuis la fin des années 1980, c’est à l’ l’évêque de Chersonèse que le patriarcat de Moscou a confié le soin des fidèles de quelques pays européens qui se trouvent en dehors du territoire de l’Eglise orthodoxe russe, dont la France. L’évêque de Chersonèse réside en France, pays qui a su faire preuve d’hospitalité à l’égard des orthodoxes qui ont dû fuir leurs pays.

Hiéromoine
Hiéromoine : subst. masc. Composé de l’élém. tiré du gr. ἱερός « sacré, saint, auguste », et du subst. moine. Hiéromoine : chez les orthodoxes, moine et prêtre.

Iles Solovki
Archipel de la Mer Blanche qui abrite un monastère fortifié du XVème siècle. Le régime bolchévique y a installé, dans les années vingt, le premier camp spécial à partir duquel s'est développé tout le réseau du goulag. « Mère du Goulag » selon Alexandre Soljenitsyne, « Golgotha russe » selon les mots du patriarche Alexis II. De nombreux évêques, prêtres, religieux et religieuses orthodoxes et catholiques, avec d'innombrables laïcs connus et inconnus, y ont souffert, y ont été torturés, y ont été fusillés à cause de leur foi au Christ.  


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