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Saint Siège

Conférence
des évêques
de France
Avance en eau profonde…

Pour un successeur des apôtres, dans un pays où l'eau est un élément essentiel, rencontrer les pêcheurs et autres professionnels de la mer, partager leur quotidien, leurs inquiétudes, être à l'écoute… malgré le temps et une voix absente, était une ardente obligation !

Triste journée que ce dimanche 8 janvier avec un ciel si bas sur cette partie du bassin d’Arcachon, que le chenal du Passant ou celui du Teich aurait pu se perdre… Un ciel si bas que l’on a du mal à imaginer le soleil sur l’eau, les pinasses à l’horizon et les plates dans les parcs à huîtres. Temps maussade à l’unisson des difficultés des professionnels de la mer, sujets de la visite pastorale de ce jour ? Surpêche, baisse des effectifs, quotas, marée noire, pollution, interdiction de la vente des huîtres, difficultés financières, pression immobilière et loyers excessifs, certains ont le moral en baisse. Pourtant, à l’instar de la filière nautique, l’optimisme est là aussi. La nostalgie de l’âge d’or n’est pas de mise et l’avenir… c’est demain…
Pêcheurs en mer ou sur le Bassin, professionnels des circuits de distribution du poisson, conchyliculteurs et ostréiculteurs, industriels et artisans de la filière nautique – construction, vente, services – exploitants de bateaux de transport et de promenades, services publics liés à la mer, les métiers ne manquent pas mais ne représentent qu’une petite partie seulement des emplois du Bassin d’Arcachon. Dans une population en développement, les effectifs des pêcheurs et des conchyliculteurs diminuent régulièrement depuis 20 ans alors que le commerce et les services liés au monde maritime sont, au contraire en croissance continue. La proximité de la mer a aussi une forte influence sur les autres secteurs, l’immobilier, le tourisme, les services aux particuliers.
25 bateaux partent vers l’océan pêcher un poisson de plus en plus rare et sous quota. Les conditions de travail s’améliorent mais le métier est toujours difficile dans cette zone du littoral qui se défend avec ses passes dangereuses. Quelquefois même, quand le temps ne veut pas, la pêche est débarquée dans d’autres ports plus accessibles… A ces conditions d’exercice difficiles s’ajoutent les restrictions du Centre d’Essai des Landes, qui ferme régulièrement des zones de pêche sous son emprise, l’augmentation dissuasive du prix des carburants – qui représentent 25 à 30 % du chiffre d’affaire–, les aides aléatoires… L’inquiétude est réelle, les situations individuelles peu faciles, la précarité présente, l’avenir sombre. Le journal Sud-Ouest rapportait en avril dernier les propos d’un patron pêcheur : “On travaille sans gagner d’argent [ ]. Nous, on ramène la matière première... pour pas grand-chose à l’arrivée. Le salaire d’un pêcheur permet à cinq personnes de vivre à terre. Quand on n’ira plus chercher le poisson, qu’est-ce qui se passera ?”. En octobre dernier, à Nantes, le ministre de la mer lançait un "plan d’avenir pour la pêche" et formulait quinze propositions permettant de répondre à trois questions essentielles sur la gestion des ressources, l’amélioration de la rentabilité du secteur et l’attractivité du métier. Elles sont discutées en groupes de travail qui devraient rendre leurs conclusions prochainement pour aboutir à un projet de loi, si nécessaire. Mais les pêcheurs en mer sont plutôt jeunes, dynamiques, passionnés par leur métier en contact avec la nature et les éléments et porteur de valeurs fortes. La qualité de la pêche et les prix sur Arcachon leur permettent pour l’instant de tenir.
Les professionnels de la pêche intra-Bassin, une trentaine, se sentent, eux, mal aimés par “le système” et quelquefois même défavorisés par rapport à d’autres. Ils ont des griefs vis-à-vis de l’administration qui ne renouvelle pas forcément les permis, augmente les redevances, impose un numerus closus. Pour ceux qui vivent de cette pêche, les inquiétudes quant à l’avenir sont réelles. Le poisson labellisé “Arcachon” se vend pourtant bien et comme leurs collègues de l’océan, ce sont des passionnés, des techniciens, des “chasseurs” aux savoir-faire remarquables.
En 2004-2005 la criée place Arcachon au 5ème rang des 42 ports de pêche français pour ce qui est du prix moyen du poisson et au 19ème rang en tonnage. 2560 tonnes, pour 15 millions d’euros, ont transité entre les mains de 32 acheteurs dont 14 mareyeurs (grossistes) et 18 détaillants. Arcachon a gagné quelques places et fait bonne figure. Un effort d’organisation a permis de rapatrier le poisson débarqué pour cause de mauvais temps dans d’autres ports plus accessibles comme la Rochelle ou même Lorient ! Des camions frigorifiques assurent l’approvisionnement de la criée pour rassurer et fidéliser acheteurs et pêcheurs. L’avenir est à la fraîcheur, la qualité et la diversité.
L’image du Bassin reste aussi totalement liée à la conchyliculture. Rabelais parlait déjà de l’huître (et “mignonnes saucisses mouillées de vin blanc”…) – d’Arcachon, dit-on – mais c’est sous le Second Empire, avec les premiers parcs, que son exploitation a permis de remplacer de manière plus rationnelle la pêche des coquillages. Les conditions climatiques et la qualité des eaux assurent aussi au Bassin d’Arcachon une première place en France et en Europe dans la production de naissain (jeunes huîtres). D’épizootie en chute des cours, de marées noires en toxines, l’ostréiculture a connu et connaît encore de multiples vicissitudes qui expliquent en partie la réduction relative des emplois. Les surfaces concédées diminuent de pair avec le nombre de concessionnaires. Aujourd’hui 380 entreprises ostréicoles exploitent près de 672 ha de parc (soit 3 % de la surface conchylicole française exploitée). Elles produisent 8 à 10 000 tonnes annuelles et induisent environ 1500 emplois indirects. Avec un tiers des effectifs, la présence des femmes est forte. La population des concessionnaires rajeunit et une quinzaine de nouveaux exploitants, dont plusieurs femmes, s’installe chaque année. La “Route de l’huître”, associant ostréiculteurs, associations et guides a été créée pour faire partager aux touristes leur passion et leurs connaissances et participer au développement de cette identité forte du Bassin.
Dans le vent de croissance de l’industrie nautique française, la construction et la réparation navale, avec près de 70 établissements, se développent sur le Bassin alliant tradition et technologies dernier cri. Couach, constructeur de yachts de luxe à Gujan-Mestras, grâce à ses 300 salariés, ses grandes unités de 36 mètres et un chiffre d’affaire de près de 50 millions d’euros, tient la première place en France. La filière nautique est aussi en expansion dans la vente, les équipements, la location et les services. La période 2008-2010, selon la Fédération des industries nautiques, devrait voir un renouvellement de ses effectifs par les départs à la retraite à raison de 1 emploi sur 5. Le ciel n’est donc pas sombre sur tout le Bassin…
Le transport de passager et la promenade sur le plan d’eau sont une activité saisonnière qui s’accommode mal de la prolifération des mouillages… Elle fait naviguer, d’embarcadères encombrées en jetée ensablée, une quarantaine de bateaux. Une liaison permanente est néanmoins assurée entre Arcachon, plaque tournante du trafic maritime touristique, et le Cap Ferret. Le transport de passager est, pour certains pêcheurs, une activité d’appoint rémunératrice.
Ces professionnels de la mer s’appuient sur des services publics et autres organisations tournées, comme eux, vers l’eau : Port d’Arcachon, administrations, gendarmerie maritime, pompiers, SNSM, Ifremer, et autre Laboratoire d’Océanographie utilisent une trentaine de navires pour assurer les travaux maritimes d’entretien, l’ordre et la sécurité, maintenir la paix entre plaisanciers et marins, faire de la recherche, des analyses... Une partie d’entre eux n’est pas toujours comprise, notamment à propos d’environnement, ou quand il s’agit d’anticiper sur l’évolution du Bassin mais, comme les marins, nombreux sont les passionnés de leur métier qui, par leurs conseils et informations scientifiques et techniques, participent au développement de l’économie locale.
Enfin le Lycée de la mer, navire de béton au fond du Port de la Barbotière, à Gujan-Mestras, est un lieu emblématique du Bassin d’Arcachon et de la vie maritime. Il prépare l’avenir en formant plus de 600 jeunes aux métiers de la mer à travers plusieurs filières dans la construction et la maintenance navale, l’aménagement intérieur de bateaux, le travail du bois ou l’usage des matériaux composites, et bien sûr la conchyliculture et les productions aquacoles.
Si le ciel est bas en ce dimanche 8 janvier, il ne va pas tomber sur la tête de ses habitants. Le Bassin d’Arcachon a la chance d’être particulièrement bien protégé. Il est mis en valeur et entretenu. Cette vaste étendue d’eau, d’une richesse exceptionnelle, aux paysages multiples, attire une population passionnée chez des hôtes non moins fervents de “leur Bassin” qui vit, mieux qu’ailleurs, sans saison morte. Si des difficultés apparaissent régulièrement, et certaines populations ont le “coeur à marée basse”, un trésor inestimable est à proximité qui ne demande qu’à être mis en valeur, sous ses multiples facettes, et exploité au profit de tous. Pour les chrétiens de l’ensemble pastoral du Bassin d’Arcachon, l’avenir est toujours devant et ils comprendront mieux que personne, cette parole de confiance : “Avance en eau profonde…”.

Patrice Branche
(Avec l’aide de François Manaud)

(source : l'Aquitaine du 20 janvier 2006)


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