Diaconies de secteur : un pas de plus pour agir en frères !

Dans ce domaine de la charité, il ne saurait y avoir de « croyants non-pratiquants » ! (Mgr Ricard)

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Dans son homélie prononcée lors de la Journée mondiale des Pauvres, le samedi 17 novembre 2018, Mgr Ricard appelle à la création de diaconies de secteur, pour rejoindre les plus pauvres, dans toutes les communautés de Gironde.

 

Chers frères et sœurs,

 

Quand le pape François, il y a un an, a proposé aux communautés chrétiennes une Journée mondiale des pauvres ce n’était pas pour offrir un dimanche à thème de plus mais pour poser à toute l’Église une question cruciale : qu’en est-il de la présence des pauvres et de l’attention aux pauvres en son sein ?

 

La mission de l’Église est toute entière en référence au Christ. Elle doit rendre présente, donner à voir et à goûter la mission même de Jésus. Or, celle-ci est fondamentalement acte de salut, révélation et communication de l’amour du Père, don de la vie qui rejoint l’homme au cœur de tout ce qui fait son existence la plus quotidienne. Si cet amour est offert à tous, l’attention aux plus pauvres et aux plus affligés est privilégiée. Que serait l’Évangile sans cette foule des pauvres, des pécheurs, des malades, des affamés, des suppliants et des possédés ? C’est à eux d’abord que Jésus s’adresse. Comme il le dit : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin mais les malades » (Mt 9, 12). Si l’Église veut être fidèle à son Seigneur, elle doit prendre avec lui cette route de la rencontre et de l’écoute des pauvres. « Un pauvre, crie, le Seigneur entend » (Ps 33,7), dit le psalmiste. Et l’Église ?

 

Or, nous sommes confrontés aujourd’hui en ce domaine à une triple tentation.

 

I – UNE TRIPLE TENTATION

 

  1. le repli communautariste : c’est la tentation de réduire la vie ecclésiale à la prière, à la catéchèse et aux célébrations liturgiques en oubliant la souffrance des frères, leur cri, leurs besoins. Comme le prêtre et le lévite de la parabole du Bon Samaritain nous passons à côté du blessé au milieu du chemin sans nous en occuper. Nous pensons que c’est à d’autres de le faire, à la société ou à des associations spécialisées. L’essentiel de la vie chrétienne semble ailleurs, essentiellement dans le rassemblement ecclésial. Or, si nous nous voulons fidèles au Christ, visage du Bon Samaritain, la dimension de la charité est une des dimensions constituantes de la vie chrétienne et de la vie ecclésiale. Dans son encyclique Deus caritas est le pape Benoît XVI écrit : « La nature profonde de l’Église s’exprime dans une triple tâche : annonce de la Parole de Dieu (kerygma-martyria), célébration des Sacrements (leitourgia), service de la charité (diakonia). Ce sont trois tâches qui s’appellent l’une l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre » (n° 25), « L’Église ne peut pas négliger le service de la charité, de même qu’elle ne peut négliger les Sacrements ni la Parole » (n°22).

 

  1. La délégation ou la sous-traitance : c’est la tentation qui consiste à se décharger de cette responsabilité caritative en la confiant à des spécialistes, en se déchargeant sur certains organismes : Secours Catholique, Conférences Saint Vincent de Paul, CCFD, Ordre de Malte, Service Évangélique des Malades…. Soyons clairs ! Nous avons besoin de ces organismes. Ils maintiennent vive notre attention. Ils nous aident à entendre les demandes et à y répondre de façon ajustée. Ils organisent efficacement notre charité et notre solidarité. Nous ne pouvons pas en ces domaines agir en simples amateurs ou en joyeux dilettantes. Mais ces organismes ne doivent pas dispenser nos communautés chrétiennes de ce devoir de charité. Les membres de ces organismes caritatifs, loin de se substituer aux membres des communautés chrétiennes, doivent être au sein de ces communautés des éveilleurs et des médiateurs. Intervenir une fois dans l’année pour annoncer une quête à la fin des messes ne remplit pas cette mission. Comme dit le pape François : « On ne répond pas aux besoins des pauvres par procuration, mais en écoutant leur cri et en s’engageant personnellement » (Message, n° 3). C’est ce que le pape appelle une «attention aimante » (Evangelii gaudium, n°199).

 

  1. L’oubli de la dimension religieuse de la charité : la troisième tentation est l’oubli de la dimension religieuse de la charité et sa réduction à une simple éthique sociale. L’amour du prochain implique un certain nombre de conséquences éthiques. Il y a des choses à faire, des initiatives à prendre pour aider ceux qui sont en grande difficulté. Une telle approche n’est pas fausse. Mais elle est très réductrice. Le Père Étienne Grieu écrit : « On a pensé l’engagement social avant tout sur le mode éthique en oubliant sa dimension spirituelle et son caractère sacramentel » (Un lien si fort, p.189). Les pauvres ne doivent pas être que les bénéficiaires de notre charité. Ils sont des frères qui peuvent avoir une vie de foi, une approche très sensible de l’Évangile. Nous avons à recevoir d’eux. Je me rappelle de ce que j’ai reçu moi-même de personnes en précarité dans un partage d’évangile lors du grand rassemblement à Lourdes de Diaconia 2013. De plus, le Christ vient nous révéler que dans cette rencontre des pauvres se joue pour nous une vraie rencontre avec Dieu. Le Christ vient à nous sous le visage du malade, du prisonnier, du migrant, de celui qui est confronté à une terrible précarité : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, dit Jésus, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Il y a un véritable accueil du Christ dans cette écoute et cette rencontre des pauvres.

 

Pour échapper à ces tentations et relever ces défis, je découvre que bien des initiatives sont prises dans les secteurs pastoraux de notre diocèse : repas partagés, liens avec les organismes caritatifs ou avec les instances civiles de la solidarité, visites de malades à domicile ou de personnes âgées dans les EHPAD, accueil et accompagnement de migrants, maraudes…Je rends grâce à Dieu pour toutes ces initiatives. Mais je crois qu’il nous faut faire un pas de plus.

 

II – DES DIACONIES DE SECTEUR

 

A la suite de ce que nous demande le Synode diocésain, je souhaite que puisse se mettre en place dans chaque secteur pastoral une diaconie de secteur. C’est une structure souple de personnes qui sont attentives sur un territoire donné à toutes les situations de pauvreté, qui aident les communautés chrétiennes à entendre le cri des pauvres et à prendre les initiatives ajustées. Une telle diaconie doit permettre à tous les acteurs de la solidarité et aux membres de nos différents organismes caritatifs de se rencontrer, de se concerter et de réfléchir ensemble sur ce qu’il faut faire pour que les communautés chrétiennes soient des pratiquantes de la charité. Dans ce domaine de la charité, il ne saurait y avoir de « croyants non-pratiquants » ! Une vie de foi accomplie ne peut faire l’impasse sur la pratique de la charité et les communautés chrétiennes ont la responsabilité d’accompagner tous les croyants pour qu’ils agissent en frères.

 

Cette diaconie pourra également être en relation avec les organismes non-confessionnels, faire signe à certains moments à d’autres chrétiens diversement engagés dans la société ou dans certains mouvements. Je pense qu’il serait bon que dans une Équipe d’Animation Pastorale un membre porte plus particulièrement ce souci de la diaconie. La diaconie doit enfin être aussi un lieu de relecture de nos engagements solidaires, un lieu où ceux-ci sont reconnus comme des lieux sources pour la foi, comme des expériences nourrissantes pour les croyants qui sont ainsi relancés dans leur vie avec le Christ et leur présence aux autres et à la société.

 

Qu’il me soit permis en terminant de vous laisser sur cette invitation du pape François : « J’invite mes frères évêques, les prêtres et les diacres en particulier, à qui on a imposé les mains pour le service des pauvres, (cf. Ac 6, 1-7), avec les personnes consacrées et tant de laïcs qui donnent corps à la réponse de l’Eglise au cri des pauvres, dans les paroisses, les associations et les mouvements, à vivre cette Journée Mondiale comme un moment privilégié de nouvelle évangélisation. Les pauvres nous évangélisent, en nous aidant à découvrir chaque jour la beauté de l’Evangile. Ne passons pas à côté de cette occasion de grâce » (Message, n° 10).

 

 

+ Jean-Pierre cardinal RICARD

Archevêque de Bordeaux

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