Allocution lors de la messe de l’anniversaire du centenaire de l’ordination des deux premiers prêtres rwandais

Oui, frères et sœurs, soyons artisans d’unité, de réconciliation, de guérison des cœurs et de paix au sein de notre peuple.  (Cardinal Jean-Pierre Ricard)

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Prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard, lors de son voyage au Rwanda du 6 au 11 octobre.

Excellences,
Chers Pères,
Chers frères et sœurs dans le Christ,

Permettez-moi tout d’abord de vous dire ma joie de participer à cet anniversaire de l’ordination des deux premiers prêtres rwandais. Je remercie de tout cœur, le président de votre Conférence épiscopale, Mgr Philippe RUKAMBA, de son invitation. Elle me donne l’occasion de rencontrer votre Église du Rwanda, de mieux la connaître et de prier avec elle.

C’est la première fois que je viens dans votre pays. J’ai beaucoup de choses à découvrir sur la vie de vos communautés, sur leur histoire et sur les tragiques événements que vous avez vécus. Je vous demande donc indulgence et compréhension dans l’accueil de mon message.

Entrer dans l’action de grâce

Je souhaite tout d’abord m’unir à votre action de grâce. Si nous sommes ici rassemblés ce matin dans la prière, membres de la même Église, famille de Dieu, c’est par une grâce et une bénédiction toute particulière du Seigneur. Comme dit l’apôtre Paul : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : Il nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux en Christ. Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard dans l’amour. Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ, ainsi que l’a voulu sa bienveillance à la louange de sa grâce » (Eph. 1, 3-6). Depuis toute éternité nous sommes dans le cœur de Dieu. C’est lui qui fait de nous ses enfants bien-aimés. C’est lui qui nous donne cette grâce de la foi. C’est lui qui fait de nous les disciples de son Fils et les témoins de son Évangile. Nous pouvons dire ce matin :

Merci, Seigneur, pour le don de la foi,
Merci pour les premiers missionnaires qui nous ont apporté l’Évangile,
Merci, Seigneur, pour le don du sacerdoce et pour ces premiers prêtres rwandais qui ont été ordonnés, il y a 100 ans,
Merci, pour tous ceux et celles qui nous ont transmis la foi et qui ont ainsi permis que nous soyons présents ici, aujourd’hui,
Merci aussi, Seigneur, pour tous ces prêtres rwandais, qui sont missionnaires en France et nous apportent, à leur tour, l’Évangile.

Se mettre sous la miséricorde de Dieu

Nous savons que cet amour du Seigneur est gratuit. Nous ne le méritons pas. Le don de la foi nous est offert sans mérite de notre part. Nous sommes invités dans cette action de grâce à nous remettre devant la tendresse et la miséricorde du Seigneur. Nous connaissons notre fragilité, nos faiblesses, notre péché. N’oublions pas que nous sommes des pécheurs pardonnés. Comme dit Jésus : « Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs » (Mr 9, 13). Dieu dans sa miséricorde vient à notre rencontre, alors que nous sommes pécheurs. Il nous regarde avec amour. Il nous appelle à le suivre et à nous laisser convertir par lui. Vous savez que le pape François a toujours été très impressionné par la rencontre de Jésus et de Matthieu dans l’évangile. Il a d’ailleurs pris comme devise ces deux mots, tirés d’un commentaire de saint Bède le Vénérable, « Miserando atque eligendo ». « Il l’appelle en lui faisant miséricorde ». Oui, nous sommes toujours sous le regard miséricordieux de Dieu. Ce choix gratuit de Dieu nous empêche de trop nous prendre au sérieux, de juger les autres comme le pharisien de l’Évangile. Il nous rend libres, nous établit dans la confiance, fait naître en nous la joie et l’action de grâce. Frères et sœurs, soyons une Église heureuse d’accueillir la miséricorde du Seigneur !

Être témoins de miséricorde

Être les bénéficiaires de la miséricorde du Christ nous appelle, à notre tour, à en être les témoins. En effet, être disciple et être témoin sont les deux faces d’une même expérience. Saint Marc d’ailleurs le souligne dans le récit de l’appel des Douze : « Il (Jésus) monte sur la montagne et il appelle ceux qu’il voulait. Ils vinrent à lui et il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher avec pouvoir de chasser les démons » (Mc 3, 13-15). Si Jésus nous dit : « Viens, suis-moi ! », il nous dit aussi : « Va, je t’envoie ». C’est parce que nous avons le cœur touché par le Christ que nous désirons le faire connaître et le faire aimer. La mission ne naît ni d’une consigne extérieure, ni d’une stratégie de conquête mais du mouvement même de la foi et de l’amour du Seigneur. Dans son exhortation Evangelii gaudium le pape François le rappelle avec vigueur : « Tout chrétien est missionnaire dans la mesure où il a rencontré l’amour de Dieu en Jésus Christ ; nous ne disons plus que nous sommes « disciples » et « missionnaires » mais toujours que nous sommes des disciples missionnaires » (n° 120). Oui, le Seigneur compte sur nous. Il nous envoie pour que nous soyons les serviteurs et les témoins de sa Bonne Nouvelle.

Et de réconciliation

Être témoins de l’Évangile, c’est être témoins de l’accueil dans nos vies de la miséricorde de Dieu, c’est être témoins de ce dessein de Dieu qui appelle tous les hommes à vivre comme des frères. Etre disciples missionnaires, c’est être acteurs de fraternité, de bienveillance, de solidarité, de réconciliation et de pardon. Nous sommes invités à suivre le Christ qui, sur la croix, paie le prix de la réconciliation. Comme dit saint Paul : « C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine…En lui, il a tué la haine » (Eph. 2, 14, 16). Nous savons que la vraie réconciliation ne se fait ni sur l’oubli du mal commis, ni sur sa minimisation ou sa banalisation. La miséricorde ne s’oppose pas à la justice mais elle l’intègre. Le pardon n’est pas une justification du péché –celui-ci doit être condamné – mais un regard d’espérance porté sur le pécheur. Dieu ne nous enferme jamais dans notre passé. Il nous appelle à la conversion et nous ouvre toujours un avenir. Je sais que votre Église, gardant en mémoire le génocide des tutsis, est entrée dans un vrai travail de vérité, de repentance pour l’agissement d’un certain nombre de ses membres et d’engagement pour la paix.

On ne peut regarder le crucifix sans suivre le regard du Christ qui se tourne vers son peuple. Le pape François écrit : « Quand nous nous arrêtons devant Jésus crucifié, nous reconnaissons tout son amour qui nous rend dignes et nous soutient, mais, en même temps, si nous ne sommes pas aveugles, nous commençons à percevoir que ce regard de Jésus s’élargit et se dirige, plein d’affection et d’ardeur, vers tout son peuple. Ainsi, nous redécouvrons qu’il veut se servir de nous pour devenir toujours plus proche de son peuple aimé. Il nous prend du milieu du peuple et nous envoie à son peuple, de sorte que notre identité ne se comprend pas sans cette appartenance.  (Evangelii gaudium, n° 268). Notre proximité avec le peuple auquel Dieu nous envoie nous appelle à partager ses difficultés, ses épreuves. Mgr Pierre CLAVERIE, l’évêque d’Oran, qui a donné sa vie pour le Christ en 1996, rappelait volontiers que l’Église doit être dans ces lieux de fracture de l’humanité. Il disait : «Jésus s’est mis sur les lignes de fracture nées de ce péché. Déséquilibres et ruptures dans les corps, les coeurs, les esprits, les relations humaines et sociales ont trouvé en lui guérison et réconciliation car il les prenait sur lui-même. Il place ses disciples sur ces mêmes lignes de fracture avec la même mission de guérison et de réconciliation ». Oui, frères et sœurs, soyons artisans d’unité, de réconciliation, de guérison des cœurs et de paix au sein de notre peuple. « Soyons des missionnaires de l’espérance » disait mercredi dernier le pape François. Et il précisait : « des personnes qui propagent l’espérance par leur façon d’accueillir, de sourire, d’aimer. Surtout d’aimer, parce que la force de la résurrection rend les chrétiens capables d’aimer même quand l’amour semble avoir perdu ses raisons d’être ». Toute société a besoin d’hommes et de femmes qui bâtissent des ponts au lieu de construire des murs. C’est vital. Pas de vie sociale pacifiée sans cela !

Le ministère des évêques et des prêtres

Si tous les disciples du Christ sont appelés à être témoins de la miséricorde de Dieu, les évêques et les prêtres sont invités à en être tout spécialement les serviteurs. L’anniversaire du centenaire de l’ordination des deux premiers prêtres rwandais nous donne l’occasion de redécouvrir l’importance et la signification du ministère sacerdotal. Les évêques et les prêtres sont appelés à être signes et serviteurs du Christ bon Pasteur. Par leur vie et leur ministère, ils doivent donner visage à ce bon Pasteur qu’est le Christ. Cela implique une attention au peuple auquel ils sont envoyés et une présence aimante à chacun. Parlant de Jésus, Matthieu dessine justement devant nous ces traits du bon Pasteur : « Voyant les foules, il fut bouleversé par elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées comme des brebis sans berger » (Mt 9, 36). Jésus invite ses disciples à entrer dans son regard qui sait voir et qui sait pressentir les besoins ou les blessures les plus secrètes, à se laisser prendre aux entrailles par les difficultés, la souffrance, la faim physique et spirituelle de ceux qui croisent leur route et à répondre aux attentes de ceux dont ils ont la charge. Le Christ accueille, écoute, annonce le Règne de Dieu, donne à manger, guérit les malades et chasse les démons. Il nous appelle aujourd’hui à venir à sa suite et à agir comme lui. Il nous associe à lui et nous envoie au service de son peuple. Soyons avec lui artisans de communion, de réconciliation et d’unité, dans les familles, les quartiers, les villages, au sein de notre société. Nous ne serons crédibles qu’à ce prix. N’oublions pas, en effet, que Jésus rappelle aux siens que c’est à ce signe de l’amour fraternel et de l’unité que le monde découvrira que c’est bien Dieu qui est à l’origine de leur envoi (cf. Jn 17, 21). Soignez la communion fraternelle au sein du presbyterium. Vous avez, je le vois, une belle tradition de vie fraternelle. Elle est précieuse. Cultivez-la. Développez une collaboration confiante avec les laïcs. Le Seigneur nous appelle tous, dans le respect de nos vocations, à travailler dans le grand champ de la moisson. Comme dit Jésus : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson » (Mt 9, 37-38). Comme le curé d’Ars, puisez dans la célébration de l’eucharistie et dans celle du sacrement de pénitence la source de votre amour du Seigneur et de votre dynamisme apostolique.

Chers frères et sœurs, la mission que le Seigneur nous confie peut sembler lourde à certains jours. Dites-vous que le Seigneur a promis d’être notre compagnon de route et de nous soutenir de la force de son Esprit. Celui qui nous dit : « Je compte sur vous » nous dit aussi « Vous pouvez compter sur moi. Courage, j’ai vaincu le monde ! » (cf. Jn 16, 33). Amen.


+ Jean-Pierre cardinal Ricard
Archevêque de Bordeaux

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