Vous avez dit… « Blasphème » ?

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Pourquoi notre société qui sait mettre des barrières à la violence n’en met-elle pas dès qu’il s’agit du respect des croyants et du respect de ce qu’il y a de plus intime dans leur sentiment religieux ? Editorial de Mgr Ricard dans l'Aquitaine du 16 décembre 2011


Le blasphème est de retour ! On en parle décidemment beaucoup ces derniers temps. Il y a quelques mois l’opinion publique s’est émue devant la condamnation à mort pour « blasphème » de la chrétienne Assia Bibi par un tribunal musulman au Pakistan. Des catholiques se sont tout récemment sentis blessés dans leur foi par des pièces théâtrales présentées à Toulouse et à Paris. On a là également parlé de « blasphème ». Reconnaissons-le : ce mot est d’un maniement difficile. On a accusé à tort le Christ (Mt 26, 65),  Etienne (Ac 6, 11) et Paul (Ac 22, 22) de paroles blasphématoires. La part de ressenti subjectif est grande dans ces accusations. Devant des réactions très souvent passionnelles, il faut raison garder. On peut pourtant s’interroger sur la pertinence du discours de ceux qui récusent, comme archaïque et indu, ce retour du « blasphème » sur la place publique.

 

Ils le font au nom de la liberté d’expression. Ils invoquent l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme qui affirme : « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière ». A entendre certains, ce droit est absolu et rien ne saurait le limiter, surtout s’il s’agit de création artistique ou littéraire. Or, en fait, notre société s’est donné des limitations à ce droit d’expression, en récusant tout ce qui peut être source de violence ou de haine contre autrui : par exemple, en condamnant les propos racistes ou antisémites. Nos sociétés sentent bien le besoin de mettre des limites à ces formes d’expressions de la violence qui risquent de miner notre vie démocratique. Cette vigilance ne peut qu’être approuvée par un disciple du Christ. La dignité de l’homme, de tout homme, doit être respectée. Il en va du respect de l’image de Dieu en lui. Dans le mystère de l’incarnation que nous allons fêter à Noël, c’est le Fils qui s’est fait homme, qui s’est fait solidaire de notre humanité, qui s’est uni à elle : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, dit Jésus, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Attaquer l’homme, c’est donc attaquer Dieu.


Mais, il faut aller plus loin. On peut, en effet, s’interroger. Pourquoi notre société qui sait mettre des barrières à la violence n’en met-elle pas dès qu’il s’agit du respect des croyants et du respect de ce qu’il y a de plus intime dans leur sentiment religieux ? Là, tout semble permis : on peut tourner en dérision tous les symboles et les figures religieuses. Rien ne doit résister à ce jeu de massacre désacralisant ! Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas d’interdire la critique de la religion ou des représentations religieuses que se donnent les croyants. Il peut même y avoir une critique salutaire et bénéfique. L’humour, lui aussi, a droit de cité. Mais ce qui est destructeur de la vie sociale, c’est ce non-respect de la foi des croyants, c’est cette volonté de régler des comptes en s’attaquant à ce qui est, pour des milliers d’hommes et de femmes, le cœur de leur foi. Cette violence est mortifère. Elle est une véritable toxine qui menace la cohésion sociale. A travers cette dérision ravageuse, c’est l’homme lui-même qui est blessé. Ce n’est pas Dieu qui est touché, c’est l’homme, ou plus exactement, si Dieu l’est, il l’est par l’homme. Et si le vrai blasphème, aujourd’hui, était là ?


†  Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux
 

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