Vatican II : "du souffle pour notre temps !"

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Texte de la Conférence "Le Concile VATICAN II : l'évènement et sa réception", donnée par Mgr Jean-Pierre Ricard, le 11 octobre 2012, jour du 50ème anniversaire de l'ouverture du concile.

Assemblée des prêtres et diacres – Centre Louis Beaulieu – jeudi 11 octobre 2012

Le 11 octobre 2012 nous commémorons le 50e anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II. Ce jour-là, en effet, le 11 octobre 1962, 2500 pères conciliaires entraient solennellement en procession dans la basilique Saint Pierre, pour tenir de nouveau un concile. Ce concile qu’on devait appeler « Vatican II » s’ouvrait moins d’un siècle après le premier concile du Vatican qui n’avait pas pu terminer ses travaux, à cause de l’entrée, en 1870, de l’armée italienne dans la ville de Rome. Certains se demandaient si on compléterait la réflexion sur l’Eglise qui n’avait abordé à Vatican I que la question de l’infaillibilité pontificale et celle de la primauté du pape. Mais d’autres, s’interrogeaient pour savoir si, après cette définition du pouvoir du pape, il y avait encore besoin de concile dans l’Eglise. Ceci dit, Pie XII avait fait faire des études pour voir si la tenue d’un concile  était souhaitable…mais les choses en étaient restées là.

C’est le pape Jean XXIII qui devait créer la surprise quand, le 25 janvier 1959, à l’issue d’une cérémonie à Saint-Paul hors les murs, il exprimait devant des cardinaux étonnés et circonspects son intention de convoquer un concile. Il souhaitait en faire une invitation à un renouveau spirituel pour l’Eglise et pour le monde. Il voulait aussi lancer « une invitation cordiale et renouvelée aux fidèles des communautés séparées afin de prendre part avec nous à cette recherche de l’unité et de la grâce auxquelles aspirent tant d’âmes dans toutes les parties du monde » (Jean XXIII). Jean XXIII pensait à un concile assez rapide. Celui-ci, en fait, connut 4 sessions de deux mois chacune : 1962, 1963, 1964, 1965.  Sa clôture fut célébrée officiellement le 8 décembre 1965. Jean XXIII ne devait voir que la première session du concile. Le grand bateau conciliaire avait été lancé à l’eau par lui. Mais c’est Paul VI qui allait veiller à la traversée et mener le bateau à bon port.

Je ne vais pas raconter ici l’histoire de ce concile. Certains livres le font très bien. Ils relatent les péripéties du concile, les débats souvent tendus entre la majorité conciliaire et la minorité, l’élaboration des textes et leur adoption : en tout 4 constitutions, 9 décrets et 2 déclarations, tous votés à une très forte majorité.

Je voudrais simplement réfléchir sur deux points : l’événement du Concile et sa réception. Je vous propose de prendre comme accompagnateur de cet événement et de cette réception, Mgr MAZIERS, qui fut un Père conciliaire. Nommé le 17 décembre 1959, évêque auxiliaire de Lyon en résidence à Saint-Etienne, c’est donc un jeune évêque qui va se rendre à la première session du Concile. Il a partagé à ses diocésains, de Saint-Etienne d’abord, puis de Bordeaux, ce qu’a représenté le Concile pour lui. J’ai été frappé, en lisant le texte de ses éditoriaux, de ses interventions et des conférences qu’il a faites sur le Concile, de la finesse spirituelle et pastorale de ses jugements et de ses réflexions. Nous entrerons avec lui dans l’expérience du Concile. Je vous présenterai ensuite le livret intitulé « Vatican II. Du souffle pour notre temps », dans lequel j’ai voulu mettre en valeur 6 grandes convictions qui sont au cœur de l’enseignement conciliaire et qui donnent souffle à notre Eglise aujourd’hui.

I – LE CONCILE VATICAN II COMME EVENEMENT

Le concile Vatican II a été certainement l’événement le plus marquant pour l’Eglise catholique du 20e siècle. C’est un événement véritablement original. Et ceci pour plusieurs raisons :

 

A- L’expérience conciliaire

 

1) C’est le premier concile qui reflète autant l’internationalisation de l’Eglise. Il y a là le rassemblement le plus nombreux d’évêques venant du monde entier (2.500). Mgr Maziers note : « Lorsqu’on pense aux horizons très larges de la grande nef de Saint-Pierre, au carrefour qu’elle constitue pour l’humanité d’aujourd’hui, comment ne pas voir dans cette grâce d’unité, à travers la diversité, la marque de l’Esprit de Dieu ? Diversités de pays et de races ; je n’ai qu’à penser à mes voisins immédiats : Brésil, Philippines, U.S.A, Venezuela, Italie, Iran, Afrique du Sud. Diversités de situations sociologiques : les communautés chrétiennes dont les pasteurs portent la marque du pays, des cultures, des milieux, à travers lesquels s’exprime leur foi. Les communautés qui ont derrière elles deux mille ans d’histoire voisinent avec celles qui ont à peine cent ans d’existence. Diversités de mentalités : ceux qui sont préoccupés avant tout de conserver fidèlement le message reçu à travers tant de siècles voisinent avec ceux chez qui domine le souci de le partager avec le monde qui en a tant besoin. C’est à travers les échanges de tous ces courants, de toutes ces mentalités, que se forge l’unité profonde de l’Eglise » (Semaine religieuse 30 novembre 1962).

2) Ces évêques vont vivre une expérience spirituelle de communion ecclésiale extrêmement forte. Beaucoup en reviendront marqués, transformés, arborant à leur doigt, non plus l’anneau d’améthyste mais l’anneau tout simple donné par Paul VI. La plupart des évêques s’investiront dans la mise en œuvre des décisions du concile dans leur propre diocèse, comme le cardinal Wojtyla à Cracovie. On peut dire que tout le ministère épiscopal de Mgr Maziers  a été marqué par l’expérience et l’enseignement du Concile Vatican II. Dans un texte de 1982, publié dans son ouvrage Appelés à la foi de 1987, Mgr Maziers écrit : « Pour avoir participé à sa préparation et à son déroulement, je considère cet événement comme le temps fort de ma vie de croyant, de pasteur. Vingt ans après, j’ai conscience de n’avoir pas suffisamment partagé les fruits de cette expérience unique de vie en Eglise » (p. 84). Ecrivant quelques mois avant sa mort aux séminaristes du Séminaire de Bordeaux, il leur confiait : « C’est une des plus grandes grâces de ma vie apostolique », et il ajoutait : « Tout mon épiscopat à Bordeaux a été orienté, stimulé par la mise en œuvre dans le diocèse des orientations du concile Vatican II. J’avais surtout à cœur de mettre en lumière les orientations doctrinales et spirituelles du Concile : l’Eglise sacrement de Jésus Christ pour le monde dans lequel nous vivons, l’Eglise peuple de Dieu rassemblé, sanctifié, envoyé par Jésus Christ comme témoin de son Amour tel qu’il s’est manifesté dans sa mort et sa résurrection, dans lequel chaque baptisé a sa part de dignité, de responsabilité, la Parole de Dieu comme nourriture de la foi, la liturgie comme célébration du mystère pascal, accueil de la nouvelle alliance ».

 

 

3) Mgr Maziers a vécu le Concile comme un grand moment de conversion à l’Evangile, à la fois pour l’Eglise et pour son propre ministère d’évêque. Il a fait partie de ces évêques pour qui le Concile a été l’occasion d’entrer plus avant dans une vraie conversion évangélique, faite de simplicité, de pauvreté et de joie. A la suite du pape Jean XXIII, qui était venu prier sur la tombe de Saint François à Assise une semaine avant l’ouverture du Concile,  il vivra lui aussi très intensément sa retraite à Assise avec d’autres évêques, pendant le Concile, et il rapportera ces paroles d’un évêque compagnon de pèlerinage : « Assise, c’est l’Evangile écrit en grosses lettres pour les hommes de notre temps ». Pour lui l’aggiornamento conciliaire de l’Eglise passe par cette conversion évangélique. Il dira : « ‘L’Eglise qui se regarde dans l’Evangile’- c’est une des meilleures définitions qu’on ait donnée du Concile. Nous n’avons pas, comme on le pense trop souvent, à adapter l’Eglise à notre temps. Nous avons à faire en sorte que notre temps, à travers l’Eglise, puisse s’adapter à l’Evangile, être sauvé par lui » (Conférence « Que fut Vatican II ? », 31 janvier 1978).

4) Ce concile a été également un formidable moment de formation permanente pour tous ces évêques qui étaient là, grâce aux échanges, aux prises de parole parfois un peu fastidieuses, mais surtout par la présence, non dans l’assemblée conciliaire elle-même mais dans les coulisses et les commissions, des experts. Ceux-ci conseillaient, donnaient des conférences, faisaient des notes pour les évêques : on peut citer les noms d’Henri de Lubac, d’Yves Congar, de Joseph Ratzinger, de Karl Rahner, de Mgr Philips…

5) On a présenté le déroulement du Concile comme une lutte âpre entre une majorité et une minorité. De fait, on peut faire l’histoire de cet événement qui, comme tout événement humain, est traversé de tensions, d’oppositions, de négociations et de compromis. Mais cette lecture politique du Concile n’épuise pas toute lecture. Il y a aussi une lecture spirituelle, théologale, possible, celle qui souligne l’originalité de cette assemblée d’Eglise, qui est attentive à cette pratique d’une collégialité au service de la recherche de la vérité. Mgr Maziers a de très belles paroles sur l’expérience qui a été la sienne. On lit dans ses notes personnelles de 1963, reprises dans sa conférence de 1978 : « Tout père du Concile savait bien, dès le départ, qu’il ne pouvait se contenter d’être dans cette assemblée un spectateur, un auditeur. Mais les échanges n’ont pas tardé à nous révéler l’enjeu et les exigences d’une participation active. Le service de la vérité, d’une Vérité reçue de Dieu humblement et joyeusement, dont nous avons à respecter la vigueur, une vérité à transmettre en des termes qui ne la défigurent pas, attirent les âmes, est un travail exigeant. Dire « placet » ou « non placet » à une phrase, à un mot, à un schéma, lourd de conséquences pour la vie de l’Eglise dans le monde qui vient, cela ne saurait se faire sans écouter attentivement, sans réfléchir, prier, dire son avis si l’Esprit nous le suggère. Et ce qui m’apparaît de plus en plus comme une grâce de lumière, ce sont toutes ces interventions qui permettent de saisir tous les aspects de la vérité, que, livrés à nous-mêmes, nous risquerions d’amoindrir. Dans cette marche vers la Vérité qui, progressivement, se révèle à nous dans toute sa dimension, aucune intervention n’est inutile : celle qui a un écho favorable dans notre cœur comme celle qui surprend et qui peine, la joie de celui qui semble voir clair et la souffrance de celui qui semble contredit. L’Esprit Saint se sert de la recherche laborieuse de tous pour faire jaillir la lumière ». Merveilleuse illustration de la raison profonde qui fait rechercher le consensus dans les assemblées synodales ou conciliaires : accueillir la part de vérité dont chacun est porteur !

Mgr Maziers fera quatre interventions au Concile, une à chaque session, deux orales et deux écrites : les deux orales sur le caractère social et ecclésial des sacrements (1962) et sur la mission des laïcs (1963), les deux écrites sur l’Eglise dans le monde (1964) et sur la place de la joie dans le ministère des prêtres (1965).

6) La présence d’observateurs non-catholiques, délégués par les autres Eglises chrétiennes, va aussi être une grande nouveauté. Et bien des débats tiendront compte de leur présence. Le temps du Concile sera également marqué par un certain nombre d’événements qui vont donner l’impression d’une accélération des relations œcuméniques, en particulier la rencontre de Paul VI et du patriarche Athénagoras à Jérusalem, en janvier 1964, et la levée des excommunications de 1054, le 7 décembre 1965.

7) Il faut également noter au cours du concile l’invitation faite à un certain nombre de laïcs (dont J. Maritain) à assister aux assemblées conciliaires.

B – Le style du Concile

 

Mais ce qui fait l’originalité de ce concile sur les autres conciles, c’est son style, sa façon de poser les problèmes, son genre littéraire, son esprit.

Les autres conciles privilégiaient les définitions conceptuelles qui énonçaient des vérités et les condamnations qui pourfendaient les erreurs (les « anathèmes »). Les Pères du Concile souhaitent, au contraire, faire une présentation sereine, ressourcée bibliquement et patristiquement, de la réalité de l’Eglise (sa signification, son organisation, sa vie et sa mission) sans que cette exposition de la foi soit suivie de condamnations. Ils  désirent à travers cet enseignement faire retentir le « Venez et voyez » du Christ à ceux qui s’approchent de lui et vont devenir ses disciples (cf. Jn 1, 39). Ils privilégient la persuasion, l’émulation, la suggestion, l’exemple plus que la condamnation ou la dénonciation. On comprend qu’on ait pu qualifier ce concile de « pastoral ». Cela ne veut pas dire moins théologique, moins doctrinal ou moins autorisé. Mais cela veut dire que l’exposition de la foi se fait dans une dynamique d’invitation et de dialogue.

Les Pères conciliaires veulent non seulement renouveler la présentation de la foi mais aussi réformer la vie de l’Eglise pour que celle-ci présente un visage plus évangélique, dégagé de certaines pesanteurs de l’histoire. Le mot que Jean XXIII avait employé à ce propos, et qui devait rencontrer un franc succès, était celui d’aggiornamento. Il me semble que ce terme désignait une triple attitude :

1) Un retour aux sources pour rejoindre une forme de pensée et de vie plus proche du dynamisme évangélique originel et de la grande tradition des Pères de l’Eglise (au-delà des étroitesses des enseignements de la néoscolastique ou du juridisme de l’enseignement de la théologie « romaine »).

2) Un légitime développement de la tradition et de l’enseignement de l’Eglise. La tradition vivante ne s’est pas arrêtée et figée à un moment donné de son histoire.

3) Une prise en compte de ce qui peut être acceptable dans les revendications de la modernité. Il ne s’agit pas là d’une adaptation au monde moderne où, en fait, on capitulerait devant lui mais d’un véritable discernement opéré avec le sens de la foi pour voir ce qui peut être reçu et ce qui doit être rejeté.

Il faut souligner l’importance de Jean XXIII dans la définition de ce style et de cet esprit du concile Vatican II. Il faut relire, en particulier, son discours d’ouverture du concile, intitulé Gaudet Mater Ecclesia.

« Il arrive souvent que dans l'exercice quotidien de Notre ministère apostolique Nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu'enflammés de zèle religieux, manquent de justesse de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines et calamités; ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés; ils se conduisent comme si l'histoire, qui est maîtresse de vie, n'avait rien à leur apprendre et comme si du temps des Conciles d'autrefois tout était parfait en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les mœurs et la juste liberté de l'Eglise. Il Nous semble nécessaire de dire Notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin [..].
     En effet, s'il s'était agi uniquement de discussions de cette sorte, il n'aurait pas été besoin de réunir un Concile œcuménique. Ce qui est nécessaire aujourd'hui, c'est l'adhésion de tous, dans un amour renouvelé, dans la paix et la sérénité, à toute la doctrine chrétienne dans si plénitude, transmise avec cette précision de termes et de concepts qui a fait la gloire particulièrement du Concile de Trente et du premier Concile du Vatican. Il faut que, répondant au vif désir de tous ceux qui sont sincèrement attachés à tout ce qui est chrétien, catholique et apostolique, cette doctrine soit plus largement et hautement connue, que les âmes soient plus profondément imprégnées d'elle, transformées par elle. Il faut que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée fidèlement, soit approfondie et présentée de la façon qui répond aux exigences de notre époque. En effet, autre est le dépôt lui-même de la foi, c'est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée. Il faudra attacher beaucoup d'importance à cette forme et travailler patiemment, s'il le faut, à son élaboration; et on devra recourir à une façon de présenter qui correspond mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral.
     Au moment où s'ouvre ce IIe Concile œcuménique du Vatican, il n'a jamais été aussi manifeste que la vérité du Seigneur demeure éternellement. En effet, dans la succession des temps, nous voyons les opinions incertaines des hommes s'exclure les unes les autres, et bien souvent à peine les erreurs sont-elles nées qu'elles s'évanouissent comme brume au soleil.
     L'Eglise n'a jamais cessé de s'opposer à ces erreurs. Elle les a même souvent condamnées, et très sévèrement. Mais aujourd'hui, l'Epouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine.
 L'Eglise catholique, en brandissant par ce Concile œcuménique le flambeau de la vérité religieuse au milieu de cette situation, veut être pour tous une mère très aimante, bonne, patiente, pleine de bonté et de miséricorde pour ses fils qui sont séparés d'elle ».   

C – La dynamique du Concile : Du Christ au monde de ce temps

Pour faire ce travail d’aggiornamento, l’Eglise ne s’est pas contemplée elle-même. Elle s’est tournée vers son Seigneur. Elle a voulu se recevoir de lui et plonger dans les sources vives de son Evangile. Comme le pape Paul VI, la lecture que Mgr Maziers fait du Concile est une lecture profondément christologique. Mgr Maziers a vu dans la notion d’Eglise sacrement la clef de compréhension de toute la dynamique conciliaire. Dire que l’Eglise est sacrement, c’est dire qu’elle n’a pas sa raison d’être en elle-même, qu’elle est toute relative au Christ et aux hommes, au Christ qui en est sa source et aux hommes auxquels son Seigneur lui-même l’envoie. Mgr Maziers a vécu toute sa vie cette double fidélité. Celle-ci était d’ailleurs pour lui la marque du dynamisme conciliaire. Il la lisait dans ses documents. Dans une conférence sur le Concile du 31 janvier 1978, il disait : « Qu’il me suffise de dire qu’ils (ces textes) portent tous la marque d’un double mouvement dont les deux démarches sont indispensables l’une de l’autre sous peine de trahir et de falsifier l’intuition conciliaire :

Regard vers Jésus-Christ, source et fondement de l’Eglise, pour y trouver, ou même y retrouver le chemin de la vérité et de la vie

Regard vers le monde pour y témoigner d’une humanité sauvée par Jésus-Christ et permettre aux hommes, à tous les hommes de reconnaître sa présence libératrice ».

 

 

1) Regard sur le Christ

Il aimait citer ces paroles du pape Paul VI, ouvrant le 29 septembre 1963, la deuxième session conciliaire : « Puisse ce Concile avoir pleinement à l’esprit ce rapport entre nous et Jésus-Christ, entre l’Eglise sainte et vivante que nous sommes et le Christ de qui nous vivons, par qui nous vivons, à qui nous allons…Que sur cette assemblée ne brille d’autre lumière que le Christ, lumière du monde. Que nulle vérité ne retienne notre intérêt, mais les paroles du Seigneur, notre Maître unique ».  Mgr Maziers consonnait profondément à ces paroles de Paul VI. Et lui-même écrivait : « A la question : Que dis-tu de toi-même ? L’Eglise ne peut répondre qu’en disant : « Je n’existe que par le Christ ; je vis par Lui et pour Lui, je vais à Lui ». C’est en regardant le Christ que l’Eglise se comprend elle-même et comprend l’homme auquel elle est envoyée : « Car la meilleure manière, et même la seule, pour l’Eglise de mieux comprendre l’homme d’aujourd’hui comme celui d’hier et de demain, c’est de contempler davantage Jésus-Christ. Il n’y a personne de plus contemporain de l’homme que Dieu lui-même, puisqu’il en est l’Auteur, le Créateur » (Conférence aux Religieuses, 30 décembre 1965).

 

2) Regard sur le monde de ce temps

C’est cet attachement profond au Christ qui amène Mgr Maziers à vouloir témoigner de cet amour du Seigneur auprès de tous les hommes. Cette Eglise qui se contemple dans le Christ se voit envoyée par lui aux hommes de ce temps. Pour Mgr Maziers, il y avait un lien et une logique profonde entre la Constitution sur l’Eglise Lumen Gentium  et la Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps Gaudium et Spes. A la suite du Christ et avec le Christ, l’Eglise est appelée à prendre la route de l’homme, à s’approcher de tout homme avec respect et amour et à lui témoigner de l’amour dont Dieu l’aime. Cela implique qu’elle rencontre vraiment l’humanité dans ce qui fait sa vie la plus quotidienne. En 1965, au Conseil national de la JOC, Mgr Maziers affirmait : « Au Concile, nous avons pris davantage conscience de cette mission qu’est la nôtre de faire briller la lumière de l’Evangile au cœur même des problèmes importants que se posent les hommes de ce temps, dans le domaine de la vie familiale, dans le domaine économique et social, dans l’effort culturel et scientifique, dans l’organisation de la vie internationale ». Il aimait citer ces premières lignes de la Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur » (Gaudium et Spes, n° 1). Cette affirmation du Concile n’était pas de simples mots pour Mgr Maziers. Il la vivait au jour le jour dans son ministère d’évêque, attentif à tous et tout particulièrement à ceux pour qui la vie n’était pas des plus faciles.

Mgr Maziers a bien mis en lumière la dynamique pastorale du Concile Vatican II qui part du Christ pour prendre la route des hommes. 

Cette attitude pastorale du Concile Vatican II me paraît être toujours d’une particulière actualité. Certes, le monde n’est plus celui des années du concile. Certaines analyses du Concile ont pu paraître un peu trop optimistes, mériteraient d’être reprises, approfondies, complétées. Mais l’attitude pastorale me paraît être celle de l’évangélisation, de la nouvelle évangélisation pour aujourd’hui. Si on n’aime pas le monde dans lequel on vit, malgré ses fermetures et son péché, si on ne fait pas tout pour présenter dans toute sa force, sa lumière, sa pertinence le message évangélique et la vie de l’Eglise, l’Evangile ne sera pas vraiment annoncé. L’actualité du Concile, c’est non seulement son enseignement mais c’est aussi cette dynamique évangélisatrice. Je cite encore Mgr Maziers : « Au Concile, dans la conscience des évêques, l’Eglise a pris davantage conscience des richesses que le Christ voulait partager par elle aux hommes de ce temps. Un mot est revenu souvent dans le langage conciliaire, celui de mission. L’Eglise est envoyée par le Christ dans le monde comme Lui-même a été envoyé par son Père pour partager avec les hommes les richesses de Dieu. L’Eglise n’existe et ne travaille que pour cela : permettre aux hommes de découvrir dans le Christ le sens dernier de leur vie et de leur action » (au Conseil national de la JOC, novembre 1965).


II –  LA RECEPTION DU CONCILE

A - La mise en œuvre des décisions conciliaires

Les années qui suivirent la tenue du concile virent le début de la mise en application de ces décisions. Ce qui fut le plus visible, ce furent toutes les transformations structurelles décidées : réforme de la liturgie, mise en place des conférences épiscopales, transformation de la Curie romaine, réforme de la vie religieuse (gros effort d’aggiornamento des congrégations religieuses). Cela ne se passa pas sans tâtonnements inévitables ni même sans quelques excès. Et, malgré  un gros effort d’information, de formation ou de recyclage, la conversion spirituelle et pastorale appelée par le concile a été beaucoup plus lente que prévu à passer dans la vie quotidienne du peuple chrétien. Cette conversion paraissait pourtant à Mgr Maziers fondamentale : « Le renouveau conciliaire ne passe pas d’abord par une réorganisation des structures ecclésiales, il passe surtout par le renouveau des cœurs, de l’union de l’Eglise avec son Seigneur et Maître Jésus Christ, dont elle doit être le signe visible pour le monde » (Appelés à la liberté, p. 89). Cette « réception » du concile reste encore à faire, ou tout au moins à approfondir. Mgr Maziers disait : « Nous n’en sommes encore qu’au début de la lente imprégnation de la vie de l’Eglise par les orientations du Concile Vatican II, sans échapper au risque de leur refus ou de leurs fausses interprétations » (Conférence du 31 janvier 1978).

Ce travail de « réception » du concile allait être rendu plus difficile, tout particulièrement dans les pays de l’Europe de l’Ouest, car il allait être confronté à un double mouvement, l’un plus circonstancié, l’autre sur une plus longue durée : la crise de 1968 et le processus de sécularisation.

1) - La crise de 1968

La crise de 1968 fut une crise culturelle et institutionnelle : elle fut une revendication de l’expression du « moi », de la subjectivité individuelle dans tous les domaines (sexuel, familial, politique, éducatif, artistique…). Elle s’accompagnait d’une critique de toutes les grandes institutions qui paraissaient aliénantes : la famille, l’état, l’Education nationale, l’armée, l’Eglise… Cela se traduisit par une forte crise de l’autorité. De plus, le passé était dévalorisé comme dépassé et aliénant, ne pouvant qu’entraver la liberté du présent. Un slogan courait dans ces années-là : « Du passé, faisons-table rase ». Une analyse de type politique (marxiste ou anarchiste) semblait alors s’imposer à tous dans cette critique des institutions et des autorités. Les eaux de ce courant se mêlèrent aux eaux de la réforme conciliaire, alors que leurs provenances n’étaient pas du tout les mêmes : subjectivité et primat à la spontanéité dans la liturgie, primat du créatif sur le rituel, critique des institutions (en particulier critique de la paroisse), remise en question du statut des prêtres (groupe « Echange et dialogue »), sentiment antihiérarchique et complexe anti-romain, lectures « sauvages » (voire matérialistes) de l’Evangile…

Mgr Maziers  confie aux séminaristes : « Le diocèse a réservé un bon accueil à ces orientations du Concile. Elles étaient attendues, espérées. Mais l’événement culturel de 1968 qui a secoué la société française, dont les conséquences se sont faites sentir dans toutes les institutions, y compris dans l’Eglise, a rendu difficile la vraie compréhension, la mise en œuvre d’un vrai sens de l’Eglise qui passe toujours prioritairement par une conversion du cœur, du regard. Je vous renvoie à ce que j’écris dans le chapitre d’Appelés à la foi, « le concile comme tâche de renouveau spirituel » ».

2) - Le processus de sécularisation

L’autre mouvement qui devait se faire sentir ces cinquante dernières années fut la continuation du lent processus de sécularisation qui marque aujourd’hui encore nos sociétés occidentales, et qui tend aussi à se développer dans d’autres ères géographiques par le processus de mondialisation. Cette sécularisation se présente comme un phénomène d’éloignement de nos sociétés vis-à-vis des Eglises, vis-à-vis de la foi chrétienne en particulier. Les valeurs de nos sociétés marchandes, dont le ressort est le profit et la consommation, sont très éloignées, pour ne pas dire  à l’opposé, des valeurs chrétiennes. Cela se traduit par une baisse de l’influence sociale des Eglises, une baisse numérique des pratiquants, des militants, des baptisés, des catéchisés, des prêtres, des vocations religieuses et sacerdotales, des effectifs des jeunes dans les mouvements ou les aumôneries. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de vitalité chrétienne, d’adultes ou de jeunes qui découvrent la foi, ou de réseaux chrétiens vivants et actifs. Mais ces phénomènes s’inscrivent sur la toile de fond d’une société dont on sent bien aujourd’hui qu’elle ne fait plus référence aux valeurs chrétiennes et qu’elle n’est donc plus socialement porteuse pour une adhésion à l’Eglise. Il faut vouloir aujourd’hui être chrétien ! Les jeunes en ont une conscience aiguë et ressentent fortement en particulier qu’ils sont une minorité. 


3) - La réception : Accueil et refus ; approfondissement et ignorance

On peut noter l’aspect contrasté de la réception conciliaire au cours des dernières décennies. Le point le plus important à noter fut la large réception du Concile dans le peuple chrétien. A Rome, dans les diocèses, les paroisses, les congrégations, beaucoup ont mis en œuvre les décisions conciliaires avec cœur et application. Mais ce double phénomène de crise institutionnelle et de sécularisation, que je viens d’évoquer, allait amener chez certains catholiques des réflexes de peur et de défense.

Un certain nombre ont rendu le concile Vatican II responsable de tous ces bouleversements dans l’Eglise. Ce sont les traditionnalistes critiques de Vatican II et les disciples de Mgr Lefebvre. On retrouve ces convictions dans les discours de Mgr Fellay, le Supérieur de la Fraternité Saint Pie X. On pourrait résumer ainsi son argumentation : le mal ne se trouve pas seulement dans une malencontreuse mise en œuvre du concile mais dans le concile lui-même. Celui-ci a joué aux apprentis sorciers. Il a remis en question un enseignement « traditionnel » et une organisation ecclésiale stable. Il a bouleversé la liturgie. Il a diffusé la crise. Regardez la perte de vitesse de l’Eglise, l’état pitoyable dans lequel elle est…tout cela est de la faute du concile. On promettait un printemps à l’Eglise et c’est l’hiver qui est arrivé !

Il y a dans cette façon de voir un manque d’analyse et de discernement. Cette approche très critique rend le concile responsable de tout. En fait, elle ne prend pas en compte l’apport des historiens qui nous montrent que ce phénomène de sécularisation est un phénomène qui a commencé bien avant le concile. Nous sommes là devant des évolutions de longue durée (cf. l’étude de la baisse des vocations et des ordinations  en France depuis le début du 20e  siècle !).

Nous voyons apparaître aussi des générations qui n’ont pas connu le concile Vatican II. Celui-ci leur paraît très lointain. Par rapport aux anciens combattants de cette guerre de 14-18 qu’est le concile Vatican II, elles ont l’impression que ce n’est pas leur guerre. Et dans un contexte de peur et d’incertitude vis-à-vis de l’avenir, certains peuvent avoir la tentation de revenir à des formes de liturgie, de piété ou de vie chrétienne d’avant le concile, dont ils pensent qu’elles avaient fait leur preuve.

Face à ces mouvements, certains catholiques vivent mal cette remise en question du concile. Ils ont peur qu’on le brade, qu’on l’abandonne ou qu’on l’oublie. Mais parfois, quand on lit ou quand on écoute leurs revendications, on se demande si ce qu’ils défendent est bien l’enseignement du concile. N’est-ce pas plutôt parfois leur propre interprétation et leur propre mise en œuvre du concile à une époque donnée ? Depuis le début des années soixante les mentalités ont bougé. L’effondrement de l’idéologie du progrès, l’exacerbation de l’identité imprègnent fortement la réflexion des générations actuelles.

Mgr Maziers donne son sentiment sur l’apport conciliaire : « Certains sont tentés de rendre le Concile responsable de la crise qui secoue l’Eglise en même temps que le monde. Pour ma part au contraire, je lui suis reconnaissant de m’avoir préparé à vivre ma foi et à en témoigner dans une période de mutation, d’insécurité, où le monde est à la recherche tâtonnante et douloureuse d’un nouvel équilibre, d’une nouvelle civilisation » (Conférence 31 janvier 1978). Il ajoute un peu plus loin : « Nous vivons un temps d’ensemencement de l’Evangile dans des terres nouvelles ».


Je partage tout à fait ce sentiment de Mgr Maziers. Je me dis : « Heureusement que nous avons eu le Concile, la réforme conciliaire et l’enseignement du Concile pour pouvoir aborder aujourd’hui les défis actuels. ».

Je dirais en terminant que cette réflexion sur ce qu’ont été la dynamique conciliaire, l’apport conciliaire et l’héritage du Concile reste d’une brûlante actualité.

Depuis quelques années, en effet, a été posée la question de l’herméneutique du Concile. Faut-il opposer une herméneutique de la rupture ou une herméneutique de la continuité ? Dans son important Discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005, le pape Benoît XVI a prôné une herméneutique de la réforme dans la continuité. Cette continuité est à regarder dans les deux sens : continuité de la foi de l’Eglise et de sa Tradition qui éclairent les déclarations conciliaires mais continuité entre ces déclarations et la Tradition qui se trouve éclairée de manière nouvelle par elles.
Un concile ne répond jamais à toutes les questions que pose la vie de l’Eglise. Celle-ci se poursuit. De nouvelles situations apparaissent, des questions nouvelles se posent auxquelles il faudra répondre à nouveaux frais. Mais l’apport d’un Concile n’est pas rien ! L’expérience de cette extraordinaire communion de tout un épiscopat mondial uni au successeur de Pierre, ne peut qu’être une contribution forte à l’Eglise dans sa marche vers le Royaume. On comprend ainsi que Benoît XVI, après le pape Jean-Paul II, ait pu parler du Concile Vatican II comme d’une « boussole pour notre temps ».


B- Les six grandes convictions conciliaires

On pourrait développer bien des points, tant est riche l’enseignement conciliaire. Mais je propose d’exprimer l’essentiel de l’apport conciliaire en six grandes convictions :

1) L’importance vitale de l’Ecriture
2) La participation active des baptisés
3) Une  nouvelle approche de l’Eglise
4) La charité pastorale : rencontrer tout homme avec respect et amour
5) L’importance du dialogue dans la recherche et l’affirmation de la vérité
6) La défense de la liberté de conscience et de la liberté religieuse

Certains posent la question : a-t-on oublié le Concile Vatican II ? A cette question, je réponds résolument : non ! Car ses grandes convictions sont largement passées dans la vie de notre Eglise et l’irriguent en profondeur aujourd’hui. Certes, nous avons toujours à les accueillir, à les approfondir, à les mettre en œuvre. Mais, elles nous aident, dès à présent, à affronter avec confiance et assurance, dans un contexte nouveau, les défis de la nouvelle évangélisation.
Le document qui vous est distribué maintenant vous propose d’entrer dans la compréhension de ces grandes convictions. Il vous offre pour chacune d’entre elles un choix de textes particulièrement significatifs, une présentation de leur genèse ou de leur mise en application, l’évocation d’un temps fort de relecture des décisions conciliaires et des questions pour un approfondissement personnel ou un échange en groupe. Sentez-vous très libres dans l’utilisation de ce livret. Il n’a d’autre but que de vous permettre de redécouvrir le Concile Vatican II et de vous y faire respirer un souffle vivifiant pour notre temps !


        † Jean-Pierre cardinal RICARD

Archevêque de Bordeaux et Bazas
              

 

 

 

Petite Bibliographie :

Le Concile Vatican II (1962-1965) : Texte intégral – Artège
J.W O’MALLEY : L’événement du Concile – Lessius
Christine PEDOTTI : La bataille du Concile – Plon
Daniel MOULINET : Le Concile Vatican II – Ed. de l’Atelier
Joseph RATZINGER : Mon Concile Vatican II – Artège
Gustave MARTELET: N’oublions pas Vatican II – Cerf
Cardinal Paul POUPARD : Le Concile Vatican II – Salvator
Cardinal Marc OUELLET : Actualité et avenir du Concile œcuménique Vatican II – L’échelle de Jacob
Le diocèse de Bordeaux en catéchèse : Au souffle de Vatican II( 2007-2008)
Jean-Marie VEZIN – Laurent VILLEMIN : Les sept défis de Vatican II - DDB

 

 

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+