“ Un enfant a besoin de clarté sur ses origines ”

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Intervention de Mgr Jean-Pierre Ricard, à l’Assemblée nationale, dans le cadre d’une table-ronde « Mariage, Famille et filiation » organisée par l’Institut Thomas More, le jeudi 24 janvier 2013.

Mesdames, Messieurs,

Il m’a été demandé de vous présenter la vision anthropologique chrétienne autour de ces questions qui nous retiennent ce soir, à savoir le mariage, la famille et la filiation. L’approche  que je vais développer est celle de l’Eglise catholique. Mais elle rejoint en ce domaine les positions de très nombreuses Eglises chrétiennes.

Dans une vision chrétienne de l’homme, je définirais tout d’abord le mariage comme l’union stable d’un homme et d’une femme, visant à fonder une famille et à y accueillir des enfants. La famille est donc ce groupe social qui se constitue à l’intersection des liens d’alliance et de filiation. Cette approche articule l’un à l’autre deux principes structurants : la différence des sexes et la différence des générations.

Le mariage n’est pas simplement la reconnaissance sociale du sentiment qui unit deux personnes, à laquelle pourraient aspirer tous ceux qui s’aiment sincèrement. Cette reconnaissance ne regarde pas les pouvoirs publics. Par contre, ceux-ci sont concernés par la  fonction sociale du mariage. Celui-ci insère le couple dans la société et inscrit la filiation dans une institution stable. Le couple marié contribue à l’édification de la société en transmettant la vie et en participant à un véritable travail éducatif. Les droits liés au mariage viennent en contrepartie des missions, tâches et devoirs des époux et parents.

Toutes les sociétés ont fondé l’institution du mariage sur la différence des sexes. Il n’y a pas là quelque chose d’archaïque ou de dépassé, mais une juste perception de ce qu’est la vraie  réalité du couple humain. Claude Lévi-Strauss écrivait en 1948, dans Les structures élémentaires de la parenté : « La famille, fondée sur l’union plus ou moins durable, mais socialement approuvée de deux individus de sexes différents qui fondent un ménage, procréent et élèvent des enfants, apparaît comme un phénomène pratiquement universel, présent dans toutes les sociétés » (p. 133). La révélation biblique vient d’ailleurs nous confirmer que cette donnée, présente au cœur de sociétés et de cultures extrêmement diverses, s’inscrit en fait dans le dessein même de Dieu. Il est dit dans le premier récit de création de Genèse 1 : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ;  homme et femme il les créa » (Gn 1, 27) et dans le second  récit de Genèse 2 : « L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’une seule chair » (Gen. 2, 24). Jésus fera référence à ces deux textes de la Genèse et ajoutera : « Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. Eh bien ! Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas» (Mt 19, 6).

“ L’Eglise n’a pas pris son parti de ce relativisme éthique. ”

J’ai parlé tout à l’heure d’union stable. Cette stabilité, que l’Eglise appellera indissolubilité, est tout à la fois demandée par l’amour du couple lui-même qui désire s’inscrire dans la durée et par le bien des enfants qui ont besoin de cette stabilité affective de leurs parents.

Le mariage repose sur la différence des sexes. C’est cette différence des sexes qui permet à un enfant d’avoir un père et une mère. Il ne suffit pas à l’enfant de se trouver dans un environnement affectif chaleureux, même si cela est très important. Il a besoin aussi d’un père et d’une mère. Cette double relation au père et à la mère, au masculin et au féminin, est nécessaire à l’enfant pour pouvoir grandir et prendre conscience de sa propre identité sexuée. Comme le dit un slogan que je crois profondément juste : « Deux mamans ne feront jamais un papa et deux papas ne feront jamais une maman ».

Justement, sur ce point, nous pouvons relever dans la loi proposée, et en particulier dans les articles qui concernent la filiation, la volonté d’établir une équivalence entre un couple constitué d’un père et d’une mère et celui formé par deux personnes du même sexe. La parentalité serait équivalente à la parenté. Or, ceci ne tient pas compte d’un facteur capital : la clarté dans la désignation de l’origine. C’est pourtant une question fondamentale. On le voit bien chez des enfants adoptés ou chez des enfants nés sous x. Beaucoup sont travaillés par la recherche de leur origine. Car si un enfant a besoin d’amour, il a aussi besoin de clarté sur ses origines. Dans le couple de l’homme et de la femme qui a engendré l’enfant, la désignation de l’origine est claire et l’enfant s’inscrit naturellement dans la succession des générations et des liens familiaux. Dans le couple de personnes du même sexe, comment va être désignée cette origine alors beaucoup plus complexe ? Sera-t-elle tue, cachée ? Est-il si facile que cela d’éliminer le géniteur ou la génitrice inconnu(e) ? Sera-t-il, sera-telle fantasmé(e) par l’enfant ? On voulait supprimer une discrimination vis-à-vis des personnes homosexuelles. En fait, cette discrimination n’est pas supprimée. Elle est simplement déplacée. Nous allons la retrouver au niveau des enfants, entre ceux qui auront un père et une mère et ceux qui n’auront que deux parents du même sexe. C’est un des points qui, dans le projet de loi, me fait le plus difficulté : la négation de la différence homme-femme entraîne la négation de la différence père-mère et cela me paraît être particulièrement dommageable non seulement pour les enfants, mais pour le mariage et pour la société elle-même. Contrairement à l’intention affichée, il ne s’agit pas, en fait, d’ouvrir l’institution du mariage à certains qui en seraient privés, mais de la définir autrement et de la changer substantiellement.

Je voudrais aborder maintenant trois objections que j’ai souvent entendues lors du développement de cette vision chrétienne du mariage et de la famille :

1) Si vous refusez le mariage aux personnes de même sexe, ne faites-vous pas une discrimination vis-à-vis de ces personnes ? Ne faut-il pas reconnaître une égalité entre les couples hétérosexuels et les couples de même sexe ? Certes, il y a égalité de dignité entre les personnes. Mais rappeler que le mariage est une institution fondée par l’union d’un homme et d’une femme n’est pas source de discrimination. C’est un simple rappel qu’il y a une spécificité à laquelle tous ne peuvent pas prétendre. Dire aux personnes homosexuelles que le mariage est une institution qui n’est pas faite pour elles, n’est ni une marque de discrimination ni un signe d’homophobie, comme il n’est pas discriminant envers les personnes de rappeler qu’il ne saurait y avoir de mariage entre frère et sœur  ou entre majeur et mineur… En ce sens là, l’expression « mariage pour tous » est erronée : le mariage n’est pas ouvert à toutes les situations affectives. L’égalité ne gomme pas les différences et ce sont justement ces différences qui appellent des traitements différents. Certes, on peut entendre ce désir de beaucoup de personnes homosexuelles d’échapper à des formes de réprobation de leur état encore présentes dans notre société. Il y a encore bien à faire pour qu’elles se sentent accueillies et respectées. Mais, en demandant l’accès au mariage, je pense qu’elles se sont trompées de lieu du combat.

2) Mais n’y a-t-il pas déjà des situations d’enfants qui vivent dans des familles où il n’y a pas forcément auprès d’eux un père et une mère ? Certes, il faut le reconnaître. Je ferai cependant remarquer que dans les familles recomposées, malgré la difficulté que représente la situation du divorce, la relation des enfants aux deux parents subsiste dans bien des cas. Il y a d’autres situations où la relation au père ou à la mère est absente et l’enfant va grandir avec cela. On connaît d’ailleurs chez un certain nombre d’enfants le phénomène de résilience. Certes, il ne s’agit pas de stigmatiser les enfants ou les familles qui vivent des situations difficiles, mais de ne pas provoquer délibérément ces situations ni de les généraliser en les institutionnalisant.

3) Il y a aujourd’hui une diversité de familles : familles dites « traditionnelles », familles recomposées, familles monoparentales, familles homoparentales, familles de couples non mariés avec enfants…N’est-il pas illusoire de n’en privilégier qu’un modèle ? De fait, il n’est pas question de nier cette pluralité de situations familiales. Mais faut-il passer de sa constatation à sa justification ?  Doit-on renoncer à définir la famille, à en proposer une approche éthique, en un mot à lui donner un fondement ? De fait, aujourd’hui, beaucoup refusent qu’il puisse y avoir un invariant, des principes anthropologiques reconnus socialement, une structure fondamentale de la famille. Nous sommes dans un contexte culturel marqué par le relativisme des valeurs et l’individualisme de l’éthique personnelle. Cela me paraît grave pour la responsabilité éducative de notre société : quelles valeurs souhaite-t-elle transmettre aux générations qui viennent ? Quel message sur la famille ? Quel projet ? Quel appel ? Chacun est-il condamné au bricolage en ce domaine ? Certes, je ne pense pas qu’il y ait une famille « idéale » ou un seul « modèle » de famille. Mais, il y a un essentiel, des éléments structurants qui font de la famille la cellule de base de la société, en particulier cette articulation entre le mariage d’un homme et d’une femme et la filiation. Une société qui ne sait plus se donner un fondement anthropologique à ses valeurs est une société qui perd ses points de repère, qui se fragilise et peut ainsi se rendre plus vulnérable à la violence.

L’Eglise n’a pas pris son parti de ce relativisme éthique. C’est pour cela qu’elle offre à tous sa propre réflexion sur le mariage, sur la famille et sur la filiation.  Certes, elle éclaire cette réalité à la lumière de l’Ecriture et offre aux hommes les moyens d’en vivre pleinement les exigences.  Mais elle sait aussi que son approche, qui concerne une réalité fondamentale de la vie des hommes, est partagée par bien d’autres. Elle rejoint la réflexion de ceux qui appartiennent à d’autres familles de pensée ou à d’autres traditions religieuses mais qui se retrouvent en ces domaines avec les chrétiens sur des positions largement communes.

 


       †  Cardinal Jean-Pierre Ricard

Archevêque de Bordeaux

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