“ La joie est promise à tous ceux qui se lanceront dans l’aventure ”

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Conférence du cardinal Jean-Pierre Ricard sur l'exhortation apostolique "Joie de l'Évangile", du pape François, donné au Mans le samedi 25 janvier 2014.

INTRODUCTION

 

Ce texte me semble marqué par une double caractéristique :

 

  1. Il appartient au genre littéraire connu de l’exhortation apostolique post-synodale. A la fin d’un synode, les Pères synodaux retiennent un certain nombre de propositions qu’ils remettent au pape pour qu’il en fasse un texte construit, un texte qui ait un certain souffle et qui donne des orientations à toute l’Eglise. Le pape se sent souvent tenu d’intégrer le plus grand nombre de propositions synodales. Cela peut produire parfois un texte un peu long qui aborde un sujet sous de multiples facettes. C’est ce que le pape François a fait à la suite du synode romain d’octobre 2012 sur La nouvelle évangélisation. On peut noter que cette exhortation, à la différence d’autres qui l’ont précédée, est parue assez rapidement après la fin du synode.

 

  1. Mais ce texte porte très nettement la marque du pape François. Souvent, il dit « je », partage ses convictions et ses sentiments. On y retrouve bien des réflexions qui font écho au texte de la Vème Conférence générale de l’épiscopat Latino-américain et des Caraïbes du 29 juin 2007, appelé aussi Document d’Aparecida, dont le cardinal Bergoglio avait été un des principaux rédacteurs. En lisant notre exhortation, nous y trouvons des expressions familières du pape François, que l’on a déjà entendues dans ses homélies ou ses prises de parole : L’Eglise n’est pas une douane… le confessionnal ne doit pas être une salle de torture…Je préfère une Eglise accidentée, blessée, plutôt qu’une Eglise malade…Il n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée, réduite à vivre dans la rue, meure de froid ne soit pas une nouvelle tandis que la baisse de deux points en bourse en soit une…Non à la mondanité spirituelle…On pourrait trouver bien d’autres expressions. On sent que la rédaction de ce texte a tenu à cœur au pape. En fait, nous pouvons dire que nous sommes vraiment là devant le texte-programme de son pontificat. Le nouveau secrétaire d’Etat, Mgr Pietro Parolin ne s’y est pas trompé quand il a déclaré récemment : Aujourd’hui, la priorité est la transformation missionnaire de l’Eglise, afin qu’elle soit une Eglise en sortie, une Eglise en état permanent de mission. De fait, le pape François veut dans ce texte : indiquer des voies sur la marche de l’Eglise dans les prochaines années (n° 1), exprimer les préoccupations qui (l’) habitent en ce moment concret de l’œuvre évangélisatrice de l’Eglise (n° 16), orienter dans toute l’Eglise une nouvelle étape évangélisatrice pleine de ferveur et de dynamisme (n° 17). Dans ce texte, le pape François nous partage son souffle et sa grande préoccupation missionnaires.


 

 

Ajoutons que le pape est très conscient de la responsabilité de sa parole. Mais il souligne aussi les limites de ses propos. Il écrit : Je ne crois pas non plus qu’on doive attendre du magistère papal une parole définitive ou complète sur toutes les questions qui concernent l’Église et le monde. Il n’est pas opportun que le Pape remplace les Épiscopats locaux dans le discernement de toutes les problématiques qui se présentent sur leurs territoires. En ce sens, je sens la nécessité de progresser dans une “décentralisation” salutaire. (n°16). Il reviendra un peu plus loin sur ce point important (qui devrait d’ailleurs se traduire dans la réforme de l’Eglise sur laquelle le pape est en train de travailler) en parlant du statut des conférences épiscopales qui n’a pas été encore suffisamment explicité (cf. n° 32).

 

 

I – LA JOIE DE L’ÉVANGILE

 

 

Il est important de partir du titre donné à l’exhortation, des deux mots qui ouvrent notre texte Evangelii gaudium, la Joie de l’Evangile. Ce mot de joie est fondamental. Cette exhortation est une véritable invitation à la joie. Mais de quelle joie s’agit-il ?

 

1) Cette joie naît d’une rencontre avec le Christ

 

Cette joie est un fruit de l’Esprit. Elle naît de cette rencontre personnelle avec le Seigneur. Le Christ vient dire à tout homme : « Tu es aimé. Qui que tu sois, quel que soit le jugement que les autres portent sur toi ou celui que tu peux porter toi-même sur toi, dis-toi que tu es aimé. Tu es aimé par le Père ; tu es appelé à être son fils, sa fille bien-aimé(e). Laisse-toi aimer. Laisse cet amour t’habiter. Il te transformera. Il te guérira. Il t’éclairera. Il te fortifiera. Si tu es aimé, tu es appelé à aimer. Et si tu vis ainsi, tu auras la vie. Le Règne de Dieu s’ouvrira pour toi ». La joie naît de cette découverte que l’on est aimé. Le pape écrit : Jésus Christ t’aime. Il a donné sa vie pour te sauver, et maintenant il est vivant à tes côtés chaque jour pour t’éclairer, pour te fortifier, pour te libérer (n°164). C’est de l’expérience de cette tendresse de Dieu que naît la joie.

 

D’où l’invitation du pape : J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse (n°3).

 

 

2) Cette joie est communicative. Elle est au cœur de l’évangélisation.

 

Cette joie, qui naît de la rencontre avec le Christ, va se renforcer dans l’expérience chrétienne de la vie dans l’Esprit, dans la perception de ce que change en nous, malgré la résistance du péché, l’amour du Seigneur. Nous avons trouvé la source d’eau vive qui nous désaltère. Elle nous est donnée mais elle ne nous appartient pas. Elle est pour tous et nous avons envie de dire à tous : si tu savais le don de Dieu (Jn 4, 10). Le pape écrit : Nous sommes appelés à être des personnes-amphores pour donner à boire aux autres (n° 86). La joie est communicative. Elle a envie d’être partagée. C’est de l’émerveillement devant la gratuité du don de Dieu que naît le désir d’évangéliser, de partager avec les autres la source de la joie. Cette joie est d’ailleurs habitée par cette conviction que l’expérience chrétienne dont elle témoigne répond à l’attente profonde des hommes : L’enthousiasme dans l’évangélisation se fonde sur cette conviction (n° 265). Le salut que Dieu offre à l’homme dans le Christ est véritablement un apport décisif : On ne peut persévérer dans une évangélisation fervente, si on n’est pas convaincu, en vertu de sa propre expérience, qu’avoir connu Jésus n’est pas la même chose que de ne pas le connaître, que marcher avec lui n’est pas la même chose que marcher à tâtons, que pouvoir l’écouter ou ignorer sa Parole n’est pas la même chose, que pouvoir le contempler, l’adorer, se reposer en lui, ou ne pas pouvoir le faire n’est pas la même chose. Essayer de construire le monde avec son Évan- gile n’est pas la même chose que de le faire seulement par sa propre raison. Nous savons bien qu’avec lui la vie devient beaucoup plus pleine et qu’avec lui, il est plus facile de trouver un sens à tout. C’est pourquoi nous évangélisons (n° 266). Cette joie est un fruit de l’Esprit. Elle est naturellement communicative.

 

La mission est donc au cœur de la vie chrétienne de tout baptisé. Le pape invite tous les disciples du Christ à se découvrir et à se penser comme des « disciples-missionnaires » : En vertu du baptême reçu, chaque membre du Peuple de Dieu est devenu disciple missionnaire (cf. Mt 28, 19)….Tout chrétien est missionnaire dans la mesure où il a rencontré l’amour de Dieu en Jésus Christ ; nous ne disons plus que nous sommes « disciples » et « missionnaires », mais toujours « disciples-missionnaires ». (n°120).

 

Si ces disciples-missionnaires vivent cette annonce du Christ et ce partage de leur joie, ils expérimenteront aussi que cette annonce et ce partage renforceront leur propre joie. Le pape le souligne : Une annonce renouvelée donne aux croyants, même à ceux qui sont tièdes ou qui ne pratiquent pas, une nouvelle joie dans la foi et une fécondité évangélisatrice (n°11). Il y a des retours de mission qui sont de vrais moments de joie dans la foi et d’action de grâce !

 

 

3) A la lumière de la joie nous découvrons le vrai visage de l’évangélisation

 

A la lumière de la joie, nous voyons ce que n’est pas l’évangélisation. Elle n’est

pas :

- un endoctrinement ou le simple exposé de vérités dogmatiques ou morales ;

- un prosélytisme intempestif et non respectueux de la liberté de l’autre.

 

Elle est l’invitation respectueuse et passionnée à entrer dans une expérience, celle de découvrir la source d’une joie. Le pape écrit : Les chrétiens ont le devoir d’annoncer (L’Evangile) sans exclure personne, non pas comme quelqu’un qui impose un nouveau devoir, mais bien comme quelqu’un qui partage une joie, qui indique un bel horizon, qui offre un banquet désirable. L’Eglise ne grandit pas par prosélytisme mais « par attraction » (n°14).

 

Ceci nous questionne personnellement et communautairement, sur la qualité de notre vie spirituelle, de notre vie en Christ, de la joie qui nous anime. Paul VI déclarait déjà : Que le monde de notre temps…puisse recevoir la Bonne Nouvelle, non d’évangélisateurs tristes et découragés, impatients ou anxieux, mais de ministres de l’Evangile dont la vie rayonne de ferveur, qui ont les premiers reçu en eux la joie du Christ (n°10).

 

 

II – L’INVITATION FAITE A L’EGLISE A « SORTIR »

 

Pour témoigner de cette joie, il faut sortir pour aller à la rencontre des autres. Cette invitation à « sortir » est une des exigences que rappelle le plus fréquemment le pape François. Il en avait fait le thème de son intervention lors des Congrégations générales du pré-conclave. Il la reprend ici avec force : L’intimité de l’Église avec Jésus est une intimité itinérante, et la communion « se présente essentiellement comme communion missionnaire ». Fidèle au modèle du maître, il est vital qu’aujourd’hui l’Église sorte pour annoncer l’Évangile à tous, en tous lieux, en toutes occasions, sans hésitation, sans répulsion et sans peur (n°23).

 

1) « Allez donc !» (Mt 28, 19).

 

L’Eglise doit suivre son maître que l’on voit « sortir ». Relisons ce texte de Saint Marc que nous pouvons garder comme horizon ou arrière-plan de toute notre exhortation :

Vers le matin, pendant qu’il faisait encore très sombre, il se leva, et sortit pour aller dans un lieu désert, où il pria. Simon et ceux qui étaient avec lui se mirent à sa recherche; et, quand ils l`eurent trouvé, ils lui dirent: Tous te cherchent. Il leur répondit: Allons ailleurs, dans les bourgades voisines, afin que j`y prêche aussi; car c`est pour cela que je suis sorti.  Et il alla prêcher dans les synagogues, par toute la Galilée, et il chassa les démons.

( Marc 1, 35-39)

 

C’est de sa communion profonde avec le Père vécue dans ces moments intenses de prière dans la solitude que va jaillir la mission de Jésus. Pour cela, il sort de Capharnaüm, son port d’attache, et invite ses disciples à aller ailleurs pour annoncer à tous la venue du Règne et en manifester les signes. Il ne faut pas se refermer sur son cercle familier mais aller à la rencontre de tous.

 

Pour désigner cet « ailleurs », le pape François va souvent employer le terme de « périphérie ». Il faut rejoindre les périphéries : nous sommes tous invités à accepter cet appel : sortir de son propre confort et avoir le courage de rejoindre toutes les périphéries qui ont besoin de la lumière de l’Evangile (n° 20). Le pape a précisé plus d’une fois qu’il ne s’agit pas que de périphéries géographiques mais de périphéries existentielles, de ces situations d’hommes et de femmes qui se questionnent sur un sens à donner à leur vie, qui cherchent une guérison, qui aspirent, souvent sans le savoir, à un salut.

 

2) Cet appel s’adresse à toute l’Eglise

 

C’est tout l’Eglise qui est appelée à suivre son maître et à être missionnaire. L’aventure missionnaire ne saurait être réservée à une élite, un corps de missionnaires dont ce serait le charisme. Certes, nous avons besoin de pionniers mais ce sont toutes les communautés chrétiennes qui ont à se laisser irriguer par ce dynamisme apostolique. L’appel du pape est pressant : j’espère que toutes les communautés feront en sorte de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour avancer sur le chemin d’une conversion pastorale et missionnaire, qui ne peut laisser les choses comme elles sont. Ce n’est pas d’une « simple administration » dont nous avons besoin. Constituons-nous dans toutes les régions de la terre en un « état permanent de mission » (n° 25). Cela concerne les diocèses, les paroisses, les congrégations, les services, les aumôneries, les mouvements et les écoles mais aussi les services centraux de l’Eglise et la curie romaine, dont le pape a souhaité une réforme.

 

Cela appelle une Eglise accueillante, ouverte à tous. L’Eglise, dit le pape, est appelée à être toujours la maison ouverte du Père (n° 47), une maison ouverte dans sa vie pastorale, dans l’accueil des personnes pour les sacrements (les portes des sacrements ne devraient pas se fermer pour n’importe quelle raison (n°47)). Le pape parle même de l’importance de l’ouverture de nos bâtiments « église ». Rien ne s’oppose plus à l’approche de l’Eglise du pape François que la conception d’une Eglise forteresse, d’une Eglise qui se refermerait sur elle-même et se défendrait d’un environnement hostile.

 

Mais il ne suffit pas d’accueillir ceux qui frappent à la porte, il faut aussi rejoindre et rencontrer ceux qui ne viennent pas, ceux qui ne viennent plus, ceux qui ne sont jamais venu. L’Eglise doit aller à la rencontre de tous, des pauvres en particulier : Aujourd’hui et toujours, « les pauvres sont les destinataires privilégiés de l’Evangile », et l’évangélisation, adressée gratuitement à eux, est le signe du Royaume que Jésus est venu apporter (n° 48). L’Eglise doit donc écouter, dialoguer, accompagner, se mettre au service, laver les pieds des gens, touchant la chair souffrante du Christ dans le peuple (n° 24). On ne peut évangéliser sans aimer les gens, sans entrer nous-mêmes dans ce regard de Jésus crucifié, ce regard qui s’élargit et se dirige, plein d’affection et d’ardeur, vers tout son peuple (n° 268).

 

Cela invite notre Eglise et nos communautés à une sérieuse révision de vie missionnaire. Le pape appelle à une véritable créativité apostolique : La pastorale en termes missionnaires exige d’abandonner le confortable critère pastoral du “on a toujours fait ainsi”. J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés (n° 33).

 

3) Il faut veiller à la qualité de la communication

Cette dynamique missionnaire implique une attention renouvelée, non seulement à tous ceux à qui nous nous adressons, mais aussi aux modalités de notre parole, tout spécialement dans une première annonce.

 

Cela nous invite à ne pas nous attarder sur des aspects seconds du message de foi (et là le pape évoque la « hiérarchie des vérités » dont parle le Concile Vatican II) mais à aller au cœur du message chrétien : Dans ce cœur fondamental resplendit la beauté de l’amour salvifique de Dieu manifesté en Jésus Christ mort et ressuscité (n°36). L’annonce doit se concentrer sur l’essentiel : la proposition se simplifie, sans perdre pour cela profondeur et vérité, et devient ainsi plus convaincante et plus lumineuse (n° 35).

 

Mais l’annonce du message a nécessairement partie liée à l’engagement personnel du messager, à sa propre vie de foi mais aussi au type de relation pastorale qu’il a avec ceux à qui il s’adresse. Comme je le disais plus haut : il doit aimer ceux à qui il est envoyé. Cela implique proximité, présence, écoute, ouverture au dialogue, patience, accueil cordial qui ne condamne pas mais surtout amour, compassion et miséricorde. Il nous faut rendre présent le parfum de la présence proche de Jésus et son regard personnel (n° 169).

 

Jésus aimait son Père et il aimait les foules. Le disciple-missionnaire doit être habité par ce double amour. Parlant du prédicateur, le pape dira : Le prédicateur est un contemplatif de la Parole et aussi un contemplatif du peuple (n° 154). Dans son exhortation, le pape va consacrer un passage important à l’homélie et à sa préparation (des numéros 135 à 159). Nous allons y retrouver une invitation faite au prédicateur à vivre ce double amour comme un vrai service du Seigneur : amour de Dieu dans sa Parole par une écoute attentive et cordiale de l’Ecriture et amour du peuple auquel il s’adresse avec un nécessaire partage de vie et de préoccupations pour pouvoir lui adresser une parole pertinente. Le prédicateur ne doit pas centrer l’attention de ses auditeurs sur lui-même, mais sur le Seigneur qui veut parler aujourd’hui à son peuple. L’homélie doit être brève, car si elle est longue, soit le prédicateur est ennuyeux et on ne l’écoute plus, soit il est intéressant mais il centre l’attention sur lui. Dans les deux cas, Dieu risque d’être oublié. Le pape résume son propos avec cette parole du Siracide : Résume ton discours. Dis beaucoup en peu de mots (Si, 32, 8) et d’ajouter : Une bonne homélie, comme me disait un vieux maître, doit contenir « une idée, un sentiment, une image » (n°157).

 

4) L’Evangélisation est aussi un combat spirituel

 

Si la dynamique de l’Evangélisation est liée à notre marche à la suite du Christ, elle implique au jour le jour une véritable conversion à l’Evangile. Or, bien des forces, dans notre vie personnelle ou dans notre vie ecclésiale, s’opposent à cette conversion. C’est donc à un véritable combat spirituel que nous sommes appelés. Il faut lutter contre les tentations qui se présentent à nous. N’oublions pas que le pape François est un jésuite qui a prêché plus d’une fois les Exercices spirituels de Saint Ignace. Devant nous, il y a le Christ et il y a le monde. Il faut choisir. Le pape François aime les contrastes. Nous pouvons le constater dans ce qu’il nous dit à propos des tentations des agents pastoraux (n° 76 à 109). Elles tournent toutes autour d’un repli sur soi, comme la femme recourbée de l’Evangile (cf Lc 13, 10-17). Quand on se centre sur soi, on oublie que c’est Dieu qui est le maître de la moisson et on rate la rencontre avec ceux à qui on est envoyé. Citons quelques-unes de ces tentations :

 

  • La tentation relativiste : On risque d’être marqués par le relativisme et l’individualisme ambiants. Chacun a ses convictions. Pourquoi s’immiscer dans le jardin secret de l’autre ? On a peur de marquer sa différence. On est guetté par le respect humain. Alors on ne dit rien. Ne nous laissons pas voler l’enthousiasme missionnaire (n° 80).

 

  • L’acédie égoïste : L’acédie désigne la tiédeur, le manque de tonus, la lassitude. On a peur que cette aventure de l’évangélisation soit trop prenante. On veut ménager sa vie personnelle. On n’a pas de temps à donner. Ou bien, on fait tellement de choses, que l’on est « vidé »intérieurement et qu’on ne voit pas comment on peut se rajouter une évangélisation sur le marché. Le pape appelle cela l’acédie pastorale (n°82). On s’enferme dans les problèmes d’organisation. On se laisse prendre par une amertume et une lassitude : la psychologie de la tombe, qui transforme peu à peu les chrétiens en momies de musée, se développe (n° 83).

 

  • Le pessimisme stérile : c’est le pessimisme de ceux qui ne voient que le mauvais côté des choses, de ces prophètes de malheur que dénonçait le pape Jean XXIII dans son discours d’ouverture du Concile Vatican II. Ils ne savent pas voir le Seigneur à l’œuvre et le bon grain qui pousse au milieu de l’ivraie. Comme disait le cardinal Marty : Les pans des murailles qui s’écroulent font plus de bruit que la lente germination des graines.

 

  • La mondanité spirituelle : on fait de l’Eglise son affaire personnelle, un lieu de pouvoir ou de promotion de soi. Attaché au passé, on transforme l’Eglise en musée. Passionné par le commercial, on réduit l’évangélisation à quelques lois du markéting. S’estimant supérieur aux autres, on juge de haut ceux qui vivent d’autres formes d’Eglise, car on se croit, bien sûr, les meilleurs. La mondanité spirituelle s’exprime aussi dans le cléricalisme, la marginalisation de la femme ou des jeunes. Il y a là dans cette mondanité spirituelle, dit le pape, la fausse jouissance d’une autosatisfaction égocentrique (n° 95) et il a cette parole terrible : en fait, ni Jésus ni les autres n’intéressent vraiment  (n° 94). Ne nous laissons pas voler l’Evangile (n° 94).

 

  • La guerre interne entre groupes à l’intérieur de l’Eglise : jalousies, critiques, intolérances idéologiques peuvent rendre difficile la vie ecclésiale : Cela me fait très mal de voir comment, dans certaines communautés chrétiennes, et même entre personnes consacrées, on donne de la place à différentes formes de haine, de division, de calomnie, de diffamation, de vengeance, de jalousie, de désir d’imposer ses propres idées à n’importe quel prix, jusqu’à des persécutions qui ressemblent à une implacable chasse aux sorcières. Qui voulons-nous évangéliser avec de tels comportements ? (n° 100). Et le pape de conclure sur ce point : Ne nous laissons pas voler l’idéal de l’amour fraternel ! (n° 101).

 

Pour le pape, une Eglise qui se laisse subjuguer ainsi par ces tentations et qui se referme sur elle-même est une Eglise malade. Elle sera habitée par la tristesse du jeune homme riche (Lc 18, 23). Elle sera stérile apostoliquement. Résistons donc à ces tentations : Ne nous laissons pas voler la force missionnaire ! (n° 109).

 

 

III – LA BONNE NOUVELLE ANNONCEE AUX PAUVRES OU LA DIMENSION SOCIALE DE L’EVANGELISATION

 

 

1) Au cœur de l’Evangélisation, l’amour du prochain

 

Si l’amour est au cœur de la Bonne nouvelle que nous avons à annoncer et de l’expérience chrétienne que nous proposons, cet amour est tout à la fois amour de Dieu et amour du prochain. On ne peut être touché par l’amour sans aimer l’autre et vouloir son bien : L’acceptation de la première annonce, qui invite à se laisser aimer de Dieu et l’aimer avec l’amour que lui-même nous communique, provoque dans la vie de la personne et dans ses actions une réaction première et fondamentale : désirer, chercher et avoir à cœur le bien des autres (n° 178). Comme dit Saint Jean : Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu » et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut aimer Dieu qu’il ne voit pas…celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère (1 Jn 4, 20-21). Les communautés chrétiennes doivent donner un visage concret à cet amour fraternel qui manifeste l’efficacité de la grâce de Dieu dans les relations humaines. La fraternité n’est donc pas une conséquence de l’évangélisation mais bien une de ses composantes. L’évangélisation n’est pas que de l’ordre du discours. Elle ne se réduit pas à une stratégie d’annonce. Comme le témoignage du Christ, elle se manifeste en paroles et en actes. Notre message est indissociable de notre manière de vivre nos relations les uns avec les autres.

 

De plus, cet amour qui construit la fraternité entre les hommes correspond à la volonté de Dieu qui veut sauver tous les hommes et qui veut prendre en compte le bien de tout l’homme. Il les appelle à entrer ensemble dans son Royaume et son salut touche toutes les dimensions de leur existence. Le pape cite cette affirmation du Document d’Aparecida : Son commandement de charité embrasse toutes les dimensions de l’existence, toutes les personnes, tous les secteurs de la vie sociale, et tous les peuples (n° 181). Le pape dénonce une conception de la religion qui la relèguerait dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale. Là aussi, le pape souligne la priorité absolue de « la sortie de soi vers le frère » (n° 179). Et cette sortie de soi vers le frère a deux conséquences fondamentales aujourd’hui :

 

-L’intégration sociale des pauvres

-la paix et le dialogue social

 

 

2) Ecouter le cri des pauvres

 

Une attention toute particulière doit être portée aux pauvres. Toute la Bible nous dit que Dieu écoute le cri des pauvres. Le Christ les met au cœur de sa mission. N’est-il pas venu en priorité pour annoncer la Bonne nouvelle aux pauvres (Lc 4, 18) et un des signes que Jésus est bien l’envoyé de Dieu n’est-il pas que la Bonne nouvelle est annoncée aux pauvres (Mt 11, 5) ? Il s’est lui-même fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté, comme le dit Saint Paul en 2 Cor. 8, 9. Pour l’Eglise, l’option pour les pauvres est une catégorie théologique avant d’être culturelle, sociologique, politique ou philosophique (n° 198).

 

Ceci dit, il nous faut entendre le cri des pauvres : Faire la sourde oreille à ce cri, alors que nous sommes les instruments de Dieu pour écouter le pauvre, nous met en dehors de la volonté du Père et de son projet (n° 187). Cette présence aux pauvres a une dimension sociale qui implique tout à la fois solidarité, charité et justice. Le pape plaide pour une juste répartition des biens et dénonce l’accaparement des richesses par quelques-uns. Il fait référence ici à tout l’apport de la Doctrine sociale de l’Eglise, en particulier à ce qu’elle dit sur la justice et la destination universelle des biens.

 

Notons que dans les défis du monde actuel qu’il analyse dans les numéros 52 à 75, le pape dénonce avec des termes très vigoureux ce qu’il appelle la nouvelle idolâtrie de l’argent (n° 55-56) : L’adoration de l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 1-35) a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans but véritablement humain (n°55). Les hommes sont sacrifiés à la rentabilité financière immédiate et aux seuls intérêts du marché. Les êtres humains sont utilisés puis jetés. La dénonciation du pape est cinglante : Nous avons mis en route la culture du déchet (n° 53). La recherche effrénée de l’argent et la logique de la consommation qui donne la priorité aux biens matériels dessèchent les cœurs et réduisent l’angle de vue. Cela sécrète ce que le pape François appelle la mondialisation de l’indifférence (n° 54). Il dit : La culture du bien-être nous anesthésie (n° 54). Cette indifférence ne peut provoquer à la longue que de la violence, une désagrégation sociale et de multiples conflits sur la surface de notre planète.

 

Le pape appelle, au contraire, à une meilleure distribution des revenus, à une création d’opportunité d’emplois, à une promotion intégrale des pauvres. Mais cela ne sera possible que si on est attentif à eux, que si on se laisse toucher par leurs cris, que si on entre dans une proximité réelle et cordiale. D’autant que, pour le pape François, si la pauvreté désigne des situations matérielles critiques, elle désigne aussi d’autres formes de fragilité : sans-abris, toxico-dépendants, réfugiés, migrants, personnes âgées, femmes victimes de violence, enfants à naître qu’on supprime, victimes de la traite des personnes ou du non-respect de la création….

 

L(appel du pape s’adresse également aux responsables politiques.

 

Mais l’attention aux pauvres ne se réduit pas qu’à l’apport d’un mieux être matériel. Il comporte aussi le souci spirituel des pauvres. La gratuité dans le service des pauvres ne saurait justifier un oubli de cette dimension : Ils ont besoin de Dieu et nous ne pouvons pas négliger de leur offrir son amitié, sa bénédiction, sa Parole, la célébration des Sacrements et la proposition d’un chemin de croissance et de maturation dans la foi. (n° 200). Cela est en profond écho avec ce que nous avons vécu à Lourdes, l’an dernier, dans le cadre de Diaconia 2013.

 

Le pape invite les chrétiens à se laisser toucher au plus profond d’eux-mêmes par ces détresses comme se laisse toucher dans l’Evangile le bon samaritain à la vue de l’homme laissé pour mort au milieu du chemin. Il est pris aux entrailles (comme le père de la parabole des deux fils, comme Jésus devant les foules ou devant la douleur de la veuve de Naïm qui a perdu son fils). Pas d’évangélisation sans cette proximité, sans cette vulnérabilité. Plus d’une fois, le pape parle de compassion, d’attention, de miséricorde. Les pauvres ne sont d’ailleurs pas que les bénéficiaires de l’évangélisation. Ils nous évangélisent, en nous ramenant au cœur de l’Evangile. Ils nous invitent à sortir de la logique du donnant-donnant. Ils nous remettent devant la gratuité du don., finalement devant ce qu’est la vraie vie. A travers eux, c’est le Christ lui-même qui vient vers nous. Il y a une dimension sacramentelle de la rencontre du Christ dans les frères, et dans les pauvres en particulier. Relisons la parabole du jugement dernier en Matthieu 25.

 

Le pape aspire à une Eglise qui vit avec les pauvres : Je désire une Eglise pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. Il est nécessaire que nous nous laissions évangéliser par eux. La nouvelle évangélisation est une invitation à reconnaître la force salvifique de leurs existences, et à les mettre au centre du cheminement de l’Eglise. Nous sommes appelés à découvrir le Christ en eux, à prêter notre voix à leurs causes, mais aussi à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux (n° 198).

 

3) La pratique « artisanale » de la paix et l’importance du dialogue

 

L’autre contribution à la fraternité est la pratique artisanale de la paix et l’importance du dialogue entre les hommes (ce que le pape appelle dans l’exhortation le dialogue social). Par pratique « artisanale » (n° 244), le pape entend une pratique « effective », qui est réellement opérationnelle, comme dans la béatitude proclamée par Jésus : Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu (Mt 5, 9).

 

La paix dans sa dimension sociale implique le sens du bien commun, ce qui est aujourd’hui difficile dans une société où le primat donné à l’individu risque souvent d’enfermer celui-ci dans la seule défense de ses intérêts personnels ou catégoriels : La dignité de la personne humaine et le bien commun sont au-dessus de la tranquillité de quelques-uns qui ne veulent pas renoncer à leurs privilèges. Quand ces valeurs sont touchées, une voix prophétique est nécessaire (n° 218). Faire œuvre de paix, c’est être attentif au développement de tous. Pas de paix sociale ni de paix entre les nations sur la base d’injustices et d’exclusions : En définitive, une paix qui n’est pas le fruit du développement intégral de tous n’aura pas d’avenir et sera toujours semence de nouveaux conflits et de diverses formes de violence (n° 219).

 

La paix entre les hommes implique aussi la pratique du dialogue qui rapproche les esprits et les cœurs. Pour le pape, l’évangélisation implique le dialogue : L’Evangélisation implique aussi un chemin de dialogue. Pour l’Eglise, en particulier, il y a actuellement trois champs de dialogue où elle doit être présente, pour accomplir un service en faveur du plein développement de l’être humain et procurer le bien commun : le dialogue avec les Etats, avec la société – qui inclut le dialogue avec les cultures et avec les sciences – et avec les autres croyants qui ne font pas partie de l’Eglise catholique. (n° 238). Ce dialogue avec les autres croyants comporte le dialogue œcuménique, le dialogue avec le judaïsme, et le dialogue avec les autres religions ou dialogue interreligieux. Je vous renvoie aux numéros 244 à 254 de l’exhortation pour voir ce qu’écrit le pape François sur chacun de ces dialogues. Le pape souligne, en terminant cette partie, l’importance de la liberté religieuse, fondement et révélateur de la sauvegarde des autres libertés.

 

CONCLUSION

 

Vous avez pu remarquer que cette exhortation est traversée par une dynamique interne : le Christ touche notre cœur et nous fait sortir à la rencontre de nos frères, des pauvres en particulier. Il nous faut entrer dans cette dynamique. On ne peut pas sélectionner et ne retenir de cette exhortation que telle ou telle partie qui conforterait nos idées. Contemplation, intercession, annonce de la Bonne nouvelle et service concret des pauvres doivent être vécus ensemble. L’exhortation le souligne fortement : Du point de vue de l’Evangélisation, il n’y a pas besoin de propositions mystiques sans un fort engagement social et missionnaire, ni de discours et d’usages sociaux et pastoraux, sans une spiritualité qui transforme le cœur (n° 261). Il faut tenir les deux. Le pape décrit ce que sont les composantes pour chaque chrétien et pour toute l’Eglise d’un compagnonnage avec le Christ Ressuscité sur la route des hommes. Les découvrir sous leurs différentes facettes et y répondre est tout l’enjeu de l’évangélisation. La joie est promise à tous ceux qui se lanceront dans l’aventure. L’Esprit Saint ne leur fera pas défaut. Avec Marie, l’étoile de la Novelle évangélisation, mettons-nous en route. Bonne route à tous, bonne route à l’Eglise du Mans !

 

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

 

 

 

 


 

Photo : Edgar Jimenez - WikiCommons - CC BY-SA

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