“ On demande des chrétiens contagieux ! ”

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Homélie de la messe de la fête de la Saint-André, le samedi 22 novembre 2014, prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux.

Chers frères et sœurs en Christ,

Le terme d’évangélisation n’a pas toujours bonne presse dans notre société aujourd’hui. Je n’en veux pour preuve que le silence total qui a entouré notre temps fort diocésain du lundi de Pentecôte dans le journal Sud-Ouest. Une journaliste avait pourtant assisté à notre conférence de presse au cours de laquelle nous avions présenté la journée et son enjeu : être un tremplin pour la mission. Nous constatons que des informations sur la vie ecclésiale sont de temps en temps données dans notre quotidien local. Mais sur ce temps fort diocésain, aucun écho ! On s’est alors interrogé : le discours tenu a-t-il fait peur ? L’Eglise est-elle apparue comme un groupe de pression ? De fait, les mots de mission, d’évangélisation ont pour beaucoup de nos contemporains un relent de prosélytisme et celui-ci est vu comme une tentative de faire partager ses idées avec beaucoup de conviction mais avec peu de respect ou d’écoute envers celui à qui on s’adresse. On se méfie d’un prosélytisme intempestif.

“Notre société a besoin d’une triple contagion : une contagion de l’espérance, une contagion de la charité et une contagion de la joie.”

Je crois qu’il est important de faire découvrir à nos contemporains que ce que nous entendons par évangélisation est tout autre chose. Il faut d’ailleurs moins invoquer l’évangélisation, surtout comme un slogan, que la vivre. Il est intéressant sur ce point de relire ce que le pape François nous dit dans son exhortation La Joie de l’Evangile. Il écrit : « Tous ont le droit de recevoir l’Evangile. Les chrétiens ont le devoir de l’annoncer sans exclure personne, non pas comme quelqu’un qui impose un nouveau devoir, mais bien comme quelqu’un qui partage une joie, qui indique un bel horizon, qui offre un banquet désirable. L’Eglise ne grandit pas par prosélytisme mais « par attraction » » (n° 14). De fait, je pense que le témoignage chrétien doit agir au quotidien par attraction. Je dirais volontiers aussi « par contagion », une contagion bénéfique qui s’offre mais dans le respect de la liberté de l’autre, une contagion qui implique une expérience forte de celui qui en est l’acteur. Finalement, nous sommes renvoyés à la vigueur de notre expérience chrétienne, à la profondeur de notre conversion évangélique.

Je crois que de nos jours notre société a besoin d’une triple contagion : une contagion de l’espérance, une contagion de la charité et une contagion de la joie.

On demande des chrétiens contagieux !

1) la contagion de l’espérance

Nous sommes dans des sociétés qui manquent d’espérance, des sociétés qui ont l’impression que l’horizon est bouché. Bien des craintes habitent les esprits : augmentation du chômage, risques et dangers du terrorisme, menaces qui planent sur le climat et l’avenir de notre planète, fragilisation du mariage et de la famille. Les deux grandes idéologies qui mènent le monde, l’hyper-libéralisme économique et un islamisme fanatique et meurtrier n’ouvrent pas vraiment d’avenir ni ne secrètent d’espérance ! Ce qui guette beaucoup de nos contemporains, ce sont le fatalisme, le cynisme, le pessimisme, la peur et l’anxiété avec toutes les formes d’addiction qu’elles risquent d’entraîner.

Or le chrétien est un être d’espérance. Il espère en l’homme parce qu’il croit en Dieu qui espère en l’homme. En Jésus, le Père a noué avec l’humanité une alliance d’amour. Il invite les hommes à accueillir et à servir le Règne de Dieu qui vient, un Règne d’amour, de fraternité, de justice et de paix. L’Esprit travaille aujourd’hui dans le cœur des hommes. C’est cette conviction de foi qui fonde pour un chrétien tous ces combats qui sont à mener aujourd’hui pour une vie plus fraternelle, plus solidaire, plus juste, plus pacifique, plus respectueuse de la dignité de la personne humaine, de la nature et de la création. Les chantiers sont divers : le soutien des familles, l’éducation, l’attention aux personnes en fin de vie, l’écologie, la justice sociale, la solidarité internationale, le combat pour la paix. Les chrétiens y sont attendus : en particulier avec cette espérance communicative qui leur permet de ne pas baisser les bras devant les difficultés ou l’adversité mais de poursuivre cet engagement pour l’homme, comme dit Saint Paul, « avec assurance et persévérance ». Le pape François nous rappelle d’ailleurs que nous avons à être des personnes-amphores : « Nous sommes appelés à être des personnes amphores pour donner à boire aux autres. Parfois l’amphore se transforme en lourde croix, mais c’est justement sur la Croix que le Seigneur, transpercé, s’est donné à nous comme la source d’eau vive. Ne nous laissons pas voler l’espérance » (n° 86).

2) la contagion de la charité

La contagion de la charité est, elle aussi, un bon antidote à l’individualisme ambiant où chacun est tenté de se replier sur soi, sur ses intérêts, sur tout ce qui le sollicite dans le quotidien. Avons-nous encore le temps de nous occuper des autres, au-delà du cercle de nos intimes ou de nos réseaux ? « Suis-je le gardien de mon frère ? ». Ce cri de Caïn a gardé aujourd’hui toute son actualité. Notre société crève de solitude. Celle-ci n’a-t-elle pas été proclamée l’an dernier première cause nationale ? Le pape François a dénoncé plus d’une fois l’indifférence de nos pays européens devant les drames de l’immigration. Des Roms sont chez nous. Des chrétiens venant d’Irak ou de Syrie viennent d’arriver. Les disciples du Christ sont invités à être ce bon samaritain de l’Evangile qui se laisse bouleverser au plus profond de lui-même par cet homme laissé pour mort au milieu de la route. Il prend soin de lui dans le présent et s’engage dans la durée. Personnellement et communautairement, nous sommes invités à donner visage à cette charité. La charité est contagieuse. Nous le savons : il y a des cœurs qui ne s’ouvriront que devant un acte d’amour. Dans notre société, nous avons besoin de beaucoup de contagieux de l’amour.

3) la contagion de la joie

Enfin, la contagion de la joie. La joie ne se décrète pas. Ce n’est pas la méthode Coué qui la fait naître. Elle a sa source dans l’expérience de foi qui est la nôtre : être aimé par le Christ et appelé à aimer avec lui. La joie naît de l’expérience de l’amour. Sainte Mère Thérèsa disait : « Un cœur joyeux est le résultat normal d’un  cœur brûlant d’amour ».  Cette joie est le fruit de cette transformation intérieure que le Christ apporte à l’homme et que nous expérimentons. Si nous partageons cette joie, c’est parce que nous pressentons que ce que vient offrir l’Evangile répond aux aspirations les plus profondes de l’homme. Le pape François souligne : «  On ne peut persévérer dans une évangélisation fervente, si on n’est pas convaincu, en vertu de sa propre expérience, qu’avoir connu Jésus n’est pas la même chose que de ne pas le connaître, que marcher avec lui n’est pas la même chose que marcher à tâtons, que pouvoir l’écouter ou ignorer sa Parole n’est pas la même chose, que pouvoir le contempler, l’adorer, se reposer en lui, ou ne pas pouvoir le faire n’est pas la même chose. Essayer de construire le monde avec son Évangile n’est pas la même chose que de le faire seulement par sa propre raison. Nous savons bien qu’avec lui la vie devient beaucoup plus pleine et qu’avec lui, il est plus facile de trouver un sens à tout. C’est pourquoi nous évangélisons. » (n° 266). Cette joie est contagieuse. Or, beaucoup y aspirent sans le savoir. Elle est cette source d’eau vive mystérieusement désirée. N’hésitons pas à montrer la source et à y conduire. Ne nous laissons pas voler la joie de l’Evangile !

Finalement être missionnaires, ce n’est pas faire du prosélytisme pour attirer de nouveaux adeptes ou chercher de nouveaux clients.  C’est apporter à tous cette espérance, cette charité et cette joie qui sont si nécessaires à notre vie personnelle et sociale aujourd’hui. Nous ne prétendons pas être les seuls acteurs d’espérance, de charité et de joie dans le monde. Mais nous sommes chargés par Dieu, à travers ces merveilleux fruits de la grâce en nos vies, d’un cadeau pour le monde, que nous ne pouvons pas ne pas donner gratuitement, généreusement, joyeusement.

Comme dit le pape François : « Ne nous laissons pas voler l’enthousiasme missionnaire » (n° 80). Amen.

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

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