Les martyrs de Corée nous indiquent le chemin vers la sainteté

Aujourd’hui, défendre l’accueil de l’immigré, du réfugié, la dignité de l’embryon ou de la personne âgée en fin de vie, souligner l’importance de la fidélité dans le mariage et de l’engagement à vie peuvent vous amener à ne pas être compris de membres de votre entourage, à vous faire traiter de « réacs », de naïfs ou d’idéalistes. La fidélité au Christ implique des choix, fait prendre des risques.

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Homélie de la fête de la Toussaint, prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard en la cathédrale Saint-André le 1er novembre 2016.

Chers frères et sœurs,

 

La fête de la Toussaint nous invite tous à la sainteté et nous pouvons à cette occasion nous poser la question : quel est le secret de la sainteté ? Quel est le chemin qui y conduit ?

 

Je reviens d’un voyage en Corée, plus exactement d’un pèlerinage sur les traces du martyre des chrétiens qui ont donné leur vie pour le Christ. Nous fêtons cette année le 150ème anniversaire de la mort des missionnaires français, dont le girondin Louis Beaulieu, né à Langon, mais également à cette occasion l’exécution de nombreux chrétiens coréens qui les avaient accueillis. Beaucoup ont été béatifiés puis canonisés, certains par le pape Jean-Paul II en 1984 et d’autres plus récemment par le pape François, lors de son dernier voyage en Corée. Tous ces témoins de la foi répondent, de façon très forte et suggestive, à notre question sur le secret de la sainteté. Pour eux, ce secret se résume en trois points :

  • se laisser conduire par l’Esprit Saint
  • savoir prendre des risques pour le Christ
  • vivre une appartenance communautaire forte à l’Église

 

Se laisser conduire par l’Esprit

L’histoire de la naissance de l’Église en Corée est tout à fait surprenante. Elle n’est pas née à partir d’une venue de missionnaires. Ceux-ci n’arriveront que bien plus tard. Ce sont des lettrés qui vont être touchés par l’Esprit de Dieu. Ils faisaient venir des livres de Chine, livres de mathématiques, d’astronomie, de philosophie. Et ils tombent sur un livre du jésuite Matteo Ricci (1552-1610) qui est une présentation de la foi chrétienne. Ils sont intéressés par ce qu’ils découvrent, en particulier ce qui est dit de la paternité de Dieu vis-à-vis de tous les hommes et de la fraternité chrétienne. Eux qui cherchent un principe unificateur pour leur peuple, ils pensent le trouver dans cette présentation de la foi chrétienne. Ils envoient un des leurs à Pékin pour en savoir plus et rapporter d’autres livres qui pourraient être intéressants. Le pays était très fermé à cette époque-là mais il y avait chaque année une ambassade envoyée par le roi de Corée à l’empereur de Chine, à Pékin, qui apportait des présents et ramenait en retour le calendrier impérial. Le lettré envoyé va être accueilli par la communauté jésuite. Il se convertit et demande le baptême. De retour en Corée, il témoigne de sa foi. Des hommes et des femmes se convertissent à leur tour et demandent le baptême. C’est ainsi que naissent des communautés chrétiennes et que l’Église grandit en Corée. Plus tard, ils se rendront compte qu’il leur manque des prêtres pour vivre pleinement leur vie ecclésiale. Ils recevront clandestinement un prêtre chinois qui sera assez rapidement mis à mort. Ils écriront ensuite au pape pour avoir des prêtres. Celui-ci demandera quelques années plus tard aux Missions étrangères de Paris d’envoyer les premiers missionnaires. Quand ceux-ci arriveront, ils rencontreront des communautés chrétiennes, vivantes, courageuses, qui ont déjà affronté la persécution et le martyre.

 

En découvrant cette histoire de l’évangélisation de la Corée, je suis frappé par l’initiative de Dieu, un Dieu qui vient au-devant de l’homme, qui touche son cœur, qui l’éclaire par sa Parole, qui le met en route, qui lui donne d’entrer jour après jour dans l’expérience chrétienne, l’expérience de ceux qui apprennent à devenir disciples, amis et témoins du Christ. Ces chrétiens se sont laissés conduire par l’Esprit Saint. Ils nous lancent aujourd’hui cet appel : laissez-vous, vous aussi, saisir par le Christ, laissez-vous conduire par lui. Suivez le Bon Pasteur qui vous conduira vers les gras pâturages et les sources d’eau vive. Dieu vous mène vers la vie. Attachez-vous à lui. C’est la voie la plus sûre pour marcher vers la sainteté. Mais ils nous disent aussi qu’il faut savoir prendre des risques pour le Christ.

 

Savoir prendre des risques pour le Christ

Nous sommes aujourd’hui dans une société qui veut éliminer les risques. On s’assure contre tous les dangers éventuels. On ne veut prendre aucun risque. Partout est invoqué le sacro-saint principe de précaution.

Les missionnaires français et les chrétiens coréens se risquent pour le Christ. Ils nous rappellent que la vie chrétienne implique des choix, que la fidélité à l’Évangile peut avoir un coût à certains jours. Ils n’ont pas peur d’affronter leur environnement, les valeurs communes de leurs contemporains, ce que nous appellerions aujourd’hui le « politiquement correct ». Cette fraternité chrétienne qu’ils promeuvent est subversive. Elle remet en question les inégalités entre les sexes, entre les classes sociales, entre les races, entre les citoyens et les étrangers. Cette fraternité universelle, qui implique une égale dignité de tous, est ressentie comme dangereuse, subversive. Le pouvoir souhaitera faire disparaître ceux qui répandent une conception aussi pernicieuse. Les chrétiens resteront fidèles à cette dimension évangélique de la fraternité, même au risque de l’incompréhension de leurs proches et des menaces qui peuvent poser sur leur propre vie.

Aujourd’hui, défendre l’accueil de l’immigré, du réfugié, la dignité de l’embryon ou de la personne âgée en fin de vie, souligner l’importance de la fidélité dans le mariage et de l’engagement à vie peuvent vous amener à ne pas être compris de membres de votre entourage, à vous faire traiter de « réacs », de naïfs ou d’idéalistes. La fidélité au Christ implique des choix, fait prendre des risques. Nous comprenons mieux aujourd’hui que la sainteté est à ce prix.

 

Vivre une appartenance communautaire forte à l’Église.

Dans cet environnement indifférent, mais qui à tout moment peut devenir hostile, les chrétiens de Corée n’ont pu tenir qu’en se soutenant les uns les autres dans la foi, qu’en s’entraidant, comme les premiers chrétiens, au sein de communautés chrétiennes vivantes et fraternelles. Cette appartenance communautaire forte est encore aujourd’hui un des traits caractéristiques de la vie ecclésiale en Corée. Beaucoup de paroissiens appartiennent à de petites communautés de quartier, à des mouvements, à des groupes spirituels. Ils savent que c’est en Église que la foi est partagée, nourrie, approfondie, fortifiée. A la suite de tous les saints, ils nous montrent qu’une vraie appartenance communautaire à l’Église est un chemin de sainteté.

 

Chers amis, en cette fête de la Toussaint, entendons cet appel que ces frères chrétiens nous adressent et hâtons le pas sur cette route vers la sainteté. Amen.

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

Photo : Tableau représentant les 124 Martyrs coréens, béatifiés par le pape François le 16 août 2014. Toile réalisée par l'artiste Kim Young-joo.

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