Le Christ passe par nous

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Homélie de la fête de l'Ascension prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard, le jeudi 5 mai 2016, en la chapelle du château de Roquetaillade.

Chers amis,

Le mystère pascal, que nous sommes invités à vivre plus intensément encore pendant ce temps qui va de Pâques à Pentecôte, ne se comprend bien que si on le déploie selon un triptyque, un tableau à trois faces : résurrection – ascension – pentecôte.

Il  y a tout d’abord la Résurrection de Jésus : Ce Jésus qui a été mis à mort, Dieu l’a ressuscité. Il est vivant. Il s’est manifesté à nous. Nous en sommes témoins. C’est le cœur du message de Pâques.

" Les mains du Christ, ce sont aujourd’hui les mains des chrétiens ; les paroles du Christ, ce sont les paroles des chrétiens ; le cœur du Christ, c’est le cœur des chrétiens. "

Mais ce Ressuscité, il est exalté. C’est le mystère de l’Ascension du Seigneur que nous avons fêté jeudi. L’Ascension, c’est d’abord l’expression de l’entrée de Jésus au ciel dans sa gloire. Il a été fait « Christ et Seigneur » disent les apôtres. « Il est assis à la droite de Dieu, le Père tout-puissant, et reviendra juger les vivants et les morts »,  proclamons-nous dans notre Credo. Mais l’Ascension, c’est aussi  l’expérience d’un départ, d’une absence. C’est la fin de l’expérience exceptionnelle, originale, qui avait été celle des apôtres qui avaient vu le Seigneur Vivant après sa mort. Aujourd’hui, on ne le voit plus, on ne l’entend plus. Comme il est dit dans saint Jean : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu » (Jn 20, 29). C’est vrai, le Christ n’est plus présent de la même manière. 

On voit bien alors que l’Ascension ne se comprend qu’en lien avec l’événement de Pentecôte. Celui qui remonte vers le Père, n’est pas un pur absent. Il n’abandonne pas les siens. Il ne laisse pas le monde à son triste sort. Comme il l’avait promis à ses disciples : « Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn 14, 18). Le Christ va être présent autrement. Il va l’être par la communauté des disciples qu’il envoie et à qui il communique le souffle de  l’Esprit. Le Christ se donne donc un nouveau corps dans le monde, non plus son corps biologique, mais son corps ecclésial. Le corps, c’est ce qui nous permet d’être en relation, en relation avec le monde, en relation avec les autres, de communiquer avec eux. Quand le Christ est exalté, il n’a plus le même type de présence que celle qui était la sienne quand il marchait avec ses disciples sur les routes de Judée ou de Galilée, ni même celle, mystérieuse mais directe, qu’il avait avec ses apôtres après sa résurrection. Il n’est plus là immédiatement. Mais il va l’être par ce nouveau corps qu’il se donne : la communauté de ses disciples qui naît dans l’événement de Pentecôte. Et on comprend que Saint Paul puisse dire aux Corinthiens : « Vous êtes le Corps du Christ et ses membres, chacun pour sa part » (1 Cor.12, 27). Ce qui veut dire que le Christ n’a pas d’autre façon de se révéler au monde que de passer par ses disciples. Les signes de sa présence aujourd’hui sont tous liés à une activité de cette communauté : que ce soit l’Evangile, l’Eucharistie, les sacrements, la présence des frères. C’est là notre responsabilité, notre mission : Jésus se livre à nous, nous livre sa Parole, sa présence, sa force de salut pour révéler au monde la Bonne Nouvelle de l’Evangile. Le Christ passe par nous. Les mains du Christ, ce sont aujourd’hui les mains des chrétiens ; les paroles du Christ, ce sont les paroles des chrétiens ; le cœur du Christ, c’est le cœur des chrétiens. « Vous êtes le Corps du Christ », dit Paul. « Comme le Père m’a envoyé, à mon tour, je vous envoie » (Jn 20, 21), nous dit Jésus.

Alors, à quoi nous invite la redécouverte de cette responsabilité et de cette mission que le Seigneur nous confie aujourd’hui ?

Nous sommes appelés :

1 – à nous sentir davantage responsables de la vie et de la mission de l’Eglise.

L’appel à se sentir pleinement partie prenante de la vie et de la mission de l’Eglise n’est pas une mode, une invention pastorale des dernières années. Même si la terminologie est nouvelle, la réalité est constitutive de la foi chrétienne et de la responsabilité de chacun des baptisés. Par notre baptême, tous, nous sommes invités à former le corps du Christ, à lui donner vie, visage, à être ensemble porteurs de l’Evangile, membres actifs de la mission de l’Eglise.

Saint Paul nous dit que nous sommes les membres de ce Corps, que chacun d’entre nous a un rôle, une place, une fonction à tenir dans ce Corps et même qu’il a reçu un don du Saint Esprit qu’il ne peut pas garder pour lui tout seul mais qu’il a à mettre au service de tous : « Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous » (1 Cor. 12, 7).

Cette  commune responsabilité dans la prise en charge de la vie et de la mission de l’Eglise  doit se traduire aussi par un sentiment puissant de communion, de solidarité spirituelle dans la même aventure ecclésiale. Au moment où les défis lancés à l’évangélisation sont plus puissants que jamais, n’affaiblissons pas le corps du Christ par des critiques, des suspicions, des procès d’intention. On a besoin de se soutenir les uns les autres, dans une paroisse, entre paroisses, entre paroisses, œuvres, aumôneries et mouvements divers, entre diocèses, entre nos diocèses et le pape, l’évêque de Rome, qui préside à la communion entre toutes les Eglises. N’oublions pas que le signe que le Ressuscité donne de sa présence, c’est l’amour fraternel : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé. » ( Jn 17, 21).

2 – à inventer de nouveaux chemins pour proposer la foi

Nous ne pouvons pas en rester à une vie de foi qui ne s’occuperait que de notre propre ressourcement personnel, si important soit-il. Nous ne pouvons pas nous assoupir dans nos habitudes, nos sécurités. L’expérience de foi est une lumière, une flamme, qui nous a été donnée pour que nous la proposions, la transmettions. Nous ne pouvons pas non plus simplement attendre dans nos communautés que les gens viennent à nous, ni jouer à guichet fermé entre habitués qui se plaignent par ailleurs que la relève n’est pas au rendez-vous. Il faut trouver des chemins nouveaux de proposition de la foi aux familles, aux jeunes, aux gens qui ne fréquentent que rarement nos assemblées. C’est notre responsabilité de transmettre l’Evangile aux générations qui viennent et de leur lancer l’appel du Seigneur : « Viens et vois. Viens et bois toi aussi à la source d’eau vive, si tu as soif ». Vivre le temps pascal, c’est entendre le Seigneur nous inviter à être ses témoins et à ouvrir des chemins nouveaux à l’Evangile aujourd’hui. 

3 – à nous ressourcer de plus en plus dans le Seigneur et tout particulièrement dans l’Eucharistie                    

Nous ne pourrons remplir cette mission d’être pour le monde le Corps du Christ que si nous sommes reliés au Christ, rattachés au Christ en profondeur. Pas de membre vivant sans cette circulation du sang dans tout le corps. Pas de sarment vivant – pour reprendre une autre image – sans ce rattachement au cep, sans cette circulation de la sève qui irrigue toute la vigne : « Je suis la vigne, dit Jésus, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là produira du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15, 5). Demeurons dans le Christ et laissons-le demeurer en nous, en chacun d’entre nous, en chacune de nos familles.

Et si il y un lieu et un moment où le Seigneur nous rattache à lui, c’est bien la célébration de l’Eucharistie. Au moment où nous refaisons son dernier repas en mémoire de lui, comme il nous a dit de le faire, au moment où nous allons recevoir son corps eucharistique, le Seigneur nous demande de le rejoindre et de nous offrir avec lui et en lui. Et nous unissant à lui, il fait de nous les membres de son Corps et nous envoie en mission dans le monde

Frères et sœurs, que le Seigneur nous donne son Esprit pour que nous soyons des passionnés de son amour, des passionnés de l’annonce de sa tendresse qui veut rejoindre tous les hommes. Amen.

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

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